Confronter la CAQ, c’est réinventer un « grand projet »

Pierre Beaudet, 2 juin 2021
En déposant le projet de loi 96 « sur la langue officielle et commune du Québec, le français », François Legault et Simon Jolin-Barrette ont voulu porter un grand coup. À leur manière habituelle, les médias complaisants ont repris le refrain du gouvernement en comparant cette manœuvre vide en substance et forte en mots d’une « deuxième loi 101 ».
De gros mots et de petites idées
Le ministre a par la suite ajouté une cerise sur le sundae en suggérant que Québec pourrait modifier unilatéralement la partie V de la Loi de 1867 (coiffée du titre « Constitutions provinciales ») afin d’y insérer le fait que « le français est la seule langue officielle du Québec [et] la langue commune de la nation québécoise ». Ainsi, si la loi 96 était adoptée, elle aurait selon Jolin-Barrette une portée à la fois politique et juridique, pour défendre « l’autonomie québécoise et des droits collectifs associés à la nation québécoise »[1],
L’ancien ministre libéral des Relations interprovinciales, l’ineffable Benoît Pelletier, a été un des rares « experts » à s’extasier, qualifiant le projet d’une « extrême importance » qui, dit-il, pourrait « réparer » la constitution canadienne.
Une mauvaise blague
Presque personne d’autres a perçu la manœuvre du même œil. Pour l’historien Yvan Lamonde, « ce que propose la loi 96, c’est symbolique, ça n’a pas de mordant. […] Tant qu’une nation n’a pas demandé, n’a pas obtenu, ce principe dit « des nationalités », c’est un mot qui n’est pas très dangereux », Il compare le projet de la CAQ aux jérémiades du chanoine Lionel Groulx, qui applaudissait les discours sur l’« autonomie provinciale » de Duplessis et des autres, tout en s’opposant fermement à l’idée d’indépendant. Quand l’idée de la CAQ pour « changer la constitution » est arrivée à Ottawa quelques jours après le dépôt à l’Assemblée nationale, tous les partis fédéralistes, à commencer par le Parti libéral, ont affirmé qu’ils n’avaient pas d’objection. En fin de compte, ce prononcé inoffensif va en droite ligne dans la tradition léguée par Stephen Harper, qui avait déclaré que le Québec était une nation… dans le Canada ». Seuls quelques rednecks de l’Ouest[2] s’opposent à ce changement sans changement, espérant ainsi capitaliser sur le sentiment de Québec-bashing qui prévaut dans plusieurs régions du Canada.
Tout changer pour que tout reste pareil
Autrement dit, comme l’écrivait Michel David,  il n’est « pas question de changer quoi que ce soit au portrait plusieurs fois laminé. Dans le cadre de son projet de refonte des dispositions de la Charte de la langue française, le gouvernement Legault entend, par ce coup de théâtre sans conséquence, inscrire en douce dans la Constitution canadienne le fait que les Québécois forment une nation et que le français est, pour eux, la langue officielle »[3]. Quoiqu’il en soit, le redoutable stratège qu’est Legault voudrait avec cette loi fermer la porte pour longtemps à la remise en question de son cher statu quo. Comme « produit dérivé », Legault espère porter le coup de grâce à un PQ déjà à la porte de l’unité des soins palliatifs. Interrogé sur le projet de loi 96, le chef parlementaire du PQ, Pascal Bérubé, s’est dit « incertain » de l’impact de la loi pour contrer le déclin du français au Québec. Son principal argument, qui n’était pas un refus simple et clair, était de dire que « ce n’est pas très significatif si Justin Trudeau est d’accord »[4].
Rentrer dans le rang
Le grand avantage de Legault est son style pragmatique, désincarné, qui mise, comme il le dit souvent, sur le « gros bon sens ». En ce moment, pour beaucoup de monde, il y a moins d’attraction pour un « grand projet » comme l’a été le projet souverainiste des années 1970. Comment expliquer cette évolution ? Une partie de la réponse réside dans la du PQ, à l’époque où la flamme sociale-démocrate s’était dispersée, en bonne partie par la « bonne gouvernance » pratiquée par le PQ après la défaite du référendum de 1980 et l’adhésion subséquente au néolibéralisme, l’Accord de libre-échange canado-états-uniens, jusqu’au « déficit zéro » de Lucien Bouchard dans les années 1990. « Lulucide » voulait, en génial imposteur qu’il était, éliminer le projet indépendantiste et social-démocrate de Jacques Parizeau[5].
Le désert qui n’a pas été traversé
Vainqueur par défaut, le PLQ pendant plus de 10 ans a mis en place un gouvernement de choc fédéraliste et néolibéral, qui a sévèrement affaibli le secteur public, bloqué toute amélioration des conditions de travail pour permettre au 1 % de s’enrichir comme jamais, tout en se faisant le larbin d’Ottawa sur les grands dossiers où le Québec est un spectateur (politique monétaire, grands alignements macro-économiques, politique extérieure, armée, etc.). Tout cela, Couillard et sa bande de corrompus l’ont fait jusqu’à temps que le vase déborde. Le PQ s’est par la suite réessayé, en prenant ses distances face au grand mouvement populaire de 2012, d’imaginer la pire stratégie possible avec sa « Charte des valeurs », ravalant l’élan de l’émancipation à la vulgate identitaire. Toujours aussi astucieux, Legault a quitté le navire pour créer la CAQ (2011), capitalisant sur l’écœurite générale face au PLQ et sur le déplacement d’un grand nombre d’électeurs péquistes dégoûtés pour parvenir à ses fins.
Pas de grands projets, mais un gros plan d’« affaires »
Depuis son élection en 2018, Legault a manœuvré pour pratiquement ne rien faire de substantiel, sinon affaiblir ses adversaires péquistes et libéraux. Il tourne le PLQ en dérision, ce qui est facile puisque ce parti est devenu un « parti ethnique », pour reprendre une malheureuse expression. Le PQ, il n’a pas à trop s’en faire : la rumeur urbaine est qu’au moins la moitié du triste caucus péquiste pourrait passer armes et bagages chez son ami François en 2022. De plus, Legault a deux autres avantages. Il a su « gérer » la pandémie devant une population effrayée, atomisée et épuisée. Le résultat n’est en rien honorable, puisque le Québec a connu, par personne, des taux d’infection et de mortalité assez comparables à ceux qui ont sévi dans les pays occidentaux. Cependant, il a réussi avec son ton paternaliste, à jeter le blâme sur les citoyens, en les entourloupant de sorte qu’ils ne voient pas les causes structurelles de la catastrophe, comme la terrible gestion du système de santé, dont l’enfermement des personnes âgées dans les mouroirs qu’on appelle les CHSLD. L’autre avantage de Legault est l’affaiblissement du mouvement syndical, pendant longtemps le « navire-amiral » du mouvement social. Il a bien joué ses cartes en séduisant des syndicats corporatistes et en divisant les autres, à commencer par la CSN. Le Front commun étant mort et enterré, c’est un gros coup pour la CAQ.
Rien n’est réglé (ni réglable)
Au total, ne nous faisons pas d’illusion, le portrait est sombre. Il existe comme une tendance lourde qui met le Québec au diapason du virage à droite prédominant dans notre monde ultra globalisé. Cependant, cette évolution est tout, sauf stable, dans le contexte de la crise des crises qui ne cesse de heurter le projet de la contre-révolution, tranquille ou pas tranquille. Comme nous l’a expliqué Robert Brenner lors de sa spectaculaire prestation à la grande transition, le capitalisme mondial a perdu son élan. Les politiques néolibérales avec leur lot d’offensives antipopulaires et leur négligence totale des enjeux environnements sont épuisées, ne pouvant plus répondre aux urgences du moment. La gouvernance se réduit alors à des manœuvres dilatoires, par défaut[6]. C’est ce que nous promet François Legault.
Et la question nationale ?
Quant à l’enterrement espéré de la question nationale, Legault et son club de pee-wee de la CAQ ne devraient pas retenir leur souffle devant un État fédéral déterminé à centraliser davantage la fausse « confédération ». La sacro-sainte « autonomie provinciale » risque de devenir une coquille vide avec les politiques « nationales » qui s’esquissent dans tous les domaines, y compris la santé et l’éducation. La logique extractiviste qui sévit au Canada forcera l’État fédéral, quel que soit le parti, à maintenir le cap et à garder les provinces dans le rang. À cela s’ajoute l’alignement du Canada derrière la nouvelle guerre froide déclenchée par Washington, ce qui encouragera l’État fédéral à aller plus loin dans la militarisation et la restriction des droits et libertés. Avant longtemps, le « plan d’affaires » de Legault aura l’air de qu’il est : un appareil pour étouffer le peuple.
La balle est dans le camp solidaire
Par rapport au projet de loi 96, Ruba Ghazal a excellé en expliquant que le projet échoue là où cela fait très mal, dans le monde du de travail : « Faire du français la véritable langue commune sur le marché du travail, c’est la clé du succès pour nous assurer de sa vitalité et de sa pérennité au Québec. Ce n’est pas normal qu’en 2021, des Québécois soient privés de l’accès à un emploi pour lequel ils sont qualifiés simplement parce qu’ils ne parlent pas anglais ». Tout en rappelant la vérité de La Palice voulant qu’un Québec indépendant et républicain soit la seule solution réaliste à la provincialisation du Québec et la négation de son droit à l’autodétermination, Ruba a mis de l’avant plusieurs mesures concrètes que Legault tentera de supprimer.
Principales revendications de QS concernant la promotion du français comme langue nationale
  • Obligation pour les entreprises soumises à la Charte de la langue française de respecter celle-ci afin de recevoir des subventions ou des crédits d’impôt ;
  • Renforcement de l’application de la loi 101 dans l’affichage numérique pour les entreprises ayant des activités au Québec ;
  • Application de l’article 1 de la loi 104 (usage du français dans les communications des ministères, organismes et sociétés avec les personnes morales établies au Québec) ;
  • Rapatriement des pouvoirs en matière de culture et de communications du fédéral ;
  • Bonification du financement du réseau d’enseignement supérieur francophone afin qu’il corresponde au poids démographique des francophones au Québec ;
  • Évaluation de la maîtrise du français et de la culture québécoise des étudiant-es inscrit-es dans les cégeps, francophones ou anglophones ;
  • Application de la loi 101 aux écoles privées non subventionnées ;
  • Interdiction de l’exigence de l’anglais à l’embauche, à moins que cette connaissance soit indispensable dans le cadre de l’emploi recherché ;
  • Application de la Charte de la langue française aux entreprises qui exercent leurs activités dans un champ de compétence fédérale ; et aux entreprises employant 10 personnes ;
  • Bonification de la loi sur la formation de la main-d’œuvre afin d’y inclure des sommes dédiées à la francisation en entreprise.
Quand le pragmatisme de Legault s’échouera sur les récifs acérés du néolibéralisme et du fédéralisme centralisateur, les propositions de QS apparaîtront raisonnables et nécessaires pour une grande partie du peuple québécois. Pour le reste, QS devra sortir l’indépendance des boules à mites et en faire un enjeu politique d’importance
Décomplexer la lutte d’émancipation
Lors d’un débat organisé par les associations de Limoilou et de Jean-Lesage de Québec solidaire, les participant-es ont remis sur la table la centralité de ce combat pour l’indépendance. Comme l’a expliqué Benoit Renaud, un militant politique et syndical de la région de l’Outaouais[7], l’indépendance a été à l’origine ancrée à gauche : « À l’époque des Patriotes », la rupture avec l’empire colonial était liée à la suppression du système seigneurial et l’émancipation des paysans, à l’égalité pour les nations autochtones. Le drapeau vert-blanc-rouge des Patriotes illustrait l’alliance des peuples d’origine française, irlandaise et anglaise, contre l’empire, ce qui éliminait d’emblée tout nationalisme à saveur ethnique ou identitaire ». Fait à noter, cette radicalité indépassable du projet patriote a jeté les élites québécoises, à commencer par le haut clergé, dans les bras de la réaction. Aujourd’hui, s’il n’y a plus d’élite cléricale, l’adversaire est le noyau restreint de Québec Inc., qui combat l’essor d’un nouveau « grand projet ». Pour Catherine Dorion, députée solidaire de Limoilou, ce faux débat autour d’un projet indépendantiste « ni de gauche ni de droite » ne tient plus la route : « l’indépendance pour l’indépendance, ça ne fait plus de sens ».
Selon l’essayiste Éric Martin[8], « l’indépendance, ce n’est pas de reproduire le Canada en miniature ». Dans la lignée de Marcel Rioux et de la revue Parti Pris, il estime que le projet d’indépendance doit être construit sur le socialisme autogestionnaire, en combattant l’ensemble des formes de domination. Pour Benoit Renaud, il faut « réinventer une république basée sur les nations qui habitent le territoire, à commencer par les peuples autochtones. Cela sera la troisième vague du « grand projet », vers une société écosocialiste, décoloniale féministe ».
[1] Entrevue avec Marco Bélair-Cirino. Le Devoir, 22 mai 2021.
[2] Avec l’appui des médias de droite du réseau Sun notamment.
[3] Michel David, Le Devoir, 27 mai 2021
[4] Le Devoir, 22 mai 2021
[5] Parizeau avait reçu le coup de mort lors du référendum volé de 1995, battu par la toute-puissance de la machine fédérale avec l’appui des États-Unis et de la plus grande partie de Québec Inc. En blâmant le « vote ethnique », Parizeau non seulement s’est mis le pied dans la bouche, mais il s’est trompé en confondant la cause (l’opposition des élites) à la conséquence (la manipulation du vote immigrant).
[6] Aux États-Unis, les politiques stop-and-go de l’administration Biden s’avèrent en continuité avec les prédécesseurs (Trump et Obama). La bourgeoisie états-unienne, et non pas les secteurs populistes de croite excités par Trump, ne veut pas et probablement ne peut pas revenir au compromis keynésien (le New Deal).
[7] Auteur d’Un peuple libre. Indépendance, laïcité et inclusion, Écosociété 2020.
[8] Il a écrit Un pays en commun : indépendance et socialisme au Québec, Écosociété 2017.