Le Québec n’est pas raciste, mais…

Conflictualités réelles et imaginaires sur la Côte-Nord

Par Mis en ligne le 15 janvier 2018

Le Québec n’est pas raciste, mais au port de Sept-Îles, alors que les caisses de crabe sortent des cales des navires, les avis sont tran­chés sur l’accès des Innus à la pêche com­mer­ciale : « ce sont des fai­néants. Les Européens qui arrivent ont une vision folk­lo­riste, ils ne veulent pas dire du mal d’eux. Ils accu­mulent les vices. Les hommes et les femmes… on ne voit plus la dif­fé­rence. Ils passent leur temps à bouf­fer, et le soir, ils regardent de la porno en buvant de la bière. À Natashquan, ils sont plus racistes que nous[2] ». La radi­ca­lité de ce dis­cours n’est pas, bien entendu, chose com­mune au Québec. Mais, il n’en reste pas moins qu’il existe un racisme cultu­rel, sou­vent sys­té­mique, comme en témoignent les inéga­li­tés entre les Autochtones et le reste des citoyens du Canada. Il prend aussi des formes sym­bo­liques lorsqu’il s’agit des repré­sen­ta­tions qui sous-tendent les poli­tiques de recon­nais­sance des droits et de l’identité autoch­tones. 

Le néo­ra­cisme

Depuis le nazisme, peu de per­sonnes se réfèrent à une hié­rar­chie des « races » (selon un cri­tère bio­lo­gique) enten­due comme prin­cipe expli­ca­tif des com­por­te­ments sociaux. Du terme de race à celui de racisme, les sciences sociales ont cher­ché à mar­quer le carac­tère socia­le­ment construit de la race. Le racisme contem­po­rain, ou « néo­ra­cisme », repose sur une autre logique qui ne serait non plus bio­lo­gique mais cultu­relle. C’est, selon Balibar, un racisme « dont le thème n’est pas l’hérédité bio­lo­gique, mais l’irréductibilité des dif­fé­rences cultu­relles ; un racisme qui, à pre­mière vue, ne pos­tule pas la supé­rio­rité de cer­tains groupes par rap­port à d’autres, mais “seule­ment” la noci­vité de l’effacement des fron­tières, l’incompatibilité des genres de vie et des tra­di­tions : ce qu’on a pu appe­ler à juste titre un racisme dif­fé­ren­tia­liste[3] ». C’est là que le racisme envers les Innus s’inscrit, dans ce néo­ra­cisme en emprun­tant deux logiques : la dif­fé­ren­cia­tion et l’infériorisation.

La dif­fé­ren­cia­tion

La logique de dif­fé­ren­cia­tion est visible dans l’économie des Nord-Côtiers. L’accession des Innus à la pêche com­mer­ciale a changé les rap­ports, d’où les dis­cours racistes comme on entend au port : « Sur 11 embau­chés, y en a un qui est là pour réveiller ceux qui embarquent. Ceux qui embarquent jettent la bouette[4] avant d’arriver sur la base et après, ils disent, “Capt’ain, on n’a pas de bouette”, parce qu’ils savent qu’ils vont ren­trer[5] ». Dans l’imaginaire raciste, le tra­vail de pêcheur doit être conforme à des normes et des valeurs qui feraient cruel­le­ment défaut aux Innus, car « la pêche, ça n’a pas de sens pour eux ». Les Innus sont des « fai­néants ». Ils menacent la culture nord-côtière en vio­lant les prin­cipes qui régissent cette culture, tels que l’effort, le don de soi ou l’exigence, comme le note une fonc­tion­naire du minis­tère des Pêches et des Océans, qui estime que, pour les Innus, « c’est tout un chan­ge­ment pour eux autres de tra­vailler régu­liè­re­ment. Et puis, la dis­ci­pline, se lever tôt, faire des longues jour­nées, ce n’est pas évident[6] ».

La ségré­ga­tion

Dans la logique de dif­fé­ren­cia­tion, « le groupe racisé doit être tenu à l’écart, exclu, ségrégé et à la limite, expulsé, voire détruit[7] ». La ségré­ga­tion assure ainsi le res­pect des fron­tières et de l’ordre cultu­rel. Pour un autre pêcheur de Natashquan, « vous avez de la chance de ne pas avoir d’Indiens chez vous [en France]. Pour la pêche, ils ont des mil­lions de dol­lars alors qu’ils n’y connaissent rien. Ils n’ont jamais pêché à la cage ni au pois­son de fond[8] ». Or cette pseudo-absence de tra­di­tion innue dans le domaine des pêche­ries est un mythe, autant que l’inertie des indi­vi­dus consi­dé­rés comme sur­dé­ter­mi­nés par leur héri­tage ances­tral[9]. Le déve­lop­pe­ment de la pêche, comme l’explique un pêcheur, « c’est une affaire de bureau­crates qui nous désha­billent pour habiller des fai­néants[10] ». Il est inté­res­sant de noter que les cou­pables ne sont pas les Innus qui seraient inca­pables de s’assimiler (puisqu’ils seraient fai­néants par nature), mais l’État, dont les poli­tiques volon­ta­ristes de dis­cri­mi­na­tion posi­tive et d’inclusion trans­gressent les fron­tières inter­eth­niques.

L’infériorisation

À la logique de dif­fé­ren­cia­tion s’ajoute une logique d’infériorisation qui « accorde au groupe racisé une place dans la société, mais à deux condi­tions : les membres de ce groupe doivent être situés au plus bas de l’échelle sociale, confi­nés dans le tra­vail pénible. Ils doivent aussi être le moins visibles pos­sible[11] ». L’enracinement des Innus dans une culture anti­mo­derne légi­time la pré­sence des consul­tants alloch­tones, comme un d’entre eux nous l’explique : « Ils ne savent pas faire de busi­ness. Ils ont besoin de Blancs pour les aider. C’est nous qui gérons l’usine[12] ». En 2010, le revenu médian par per­sonne de plus de quinze ans est de 15 097 dol­lars ($) pour Uashat et de 17 094 $ pour Mani-Utenam[13]. En com­pa­rai­son, il est deux fois plus élevé à Sept-Îles puisqu’il atteint 33 339 $ par per­sonne[14]. À Uashat, le taux de chô­mage est plus de trois fois supé­rieur qu’à Sept-Îles (21,4 % contre 6 % en 2010).

Racisme et natio­na­lismes

On pour­rait voir dans cette évo­lu­tion la marque d’un cer­tain natio­na­lisme qué­bé­cois dont le virage iden­ti­taire n’a fait que s’amplifier avec divers débats récents (dont celui sur le projet de charte des valeurs[15]). Cela serait tou­te­fois réduc­teur. Le racisme, rap­pelle Balibar, « n’est pas une “expres­sion” du natio­na­lisme, mais un sup­plé­ment de natio­na­lisme, mieux : un sup­plé­ment inté­rieur au natio­na­lisme[16] ». Autrement dit, il n’y a pas de lien déter­mi­nant entre racisme et natio­na­lisme. Comme le rap­pelle Michel Wieviorka, le racisme est « sus­cep­tible d’en surgir pour le pro­lon­ger, l’excéder et le trans­for­mer[17] ». Au sujet du natio­na­lisme qué­bé­cois, une aînée innue qui a vécu à Montréal au moment de la montée du Parti qué­bé­cois (PQ) me racon­tait qu’elle fré­quen­tait des mili­tantes et des mili­tants : « J’ai été très sen­si­bi­li­sée au niveau du PQ, parce que j’avais marié un Québécois […] Je me disais, c’est le fun le PQ, c’est un projet col­lec­tif, com­mu­nau­taire. Au moins, on va avoir notre place les Innus […] J’étais la seule Indienne parmi les Québécois et je sen­tais beau­coup de res­pect[18] ». Ce n’est donc pas dans le natio­na­lisme qué­bé­cois lui-même qu’il faut cher­cher les causes de la bana­li­sa­tion de ce racisme dif­fé­ren­tia­liste, mais plutôt dans les phé­no­mènes qui conduisent à une trans­for­ma­tion, non seule­ment du natio­na­lisme qué­bé­cois, mais aussi du natio­na­lisme autoch­tone.

Du mul­ti­cul­tu­ra­lisme…

L’adoption de la poli­tique mul­ti­cul­tu­relle cana­dienne afin de contrer la montée des reven­di­ca­tions des mino­ri­tés eth­niques, des Québécois et des peuples autoch­tones, a eu un effet impor­tant dans la bana­li­sa­tion de ce racisme dif­fé­ren­tia­liste. En effet, la cohé­sion du concept de « nation fédé­rale », qui repose sur l’équivalence des iden­ti­tés cultu­relles des indi­vi­dus, conduit à relé­guer au rang d’archaïsme les iden­ti­tés natio­nales qué­bé­coise et autoch­tone. En 1973, consi­dé­rant le pro­blème que pose la mul­ti­pli­ca­tion des reven­di­ca­tions ter­ri­to­riales, le Canada décida de se doter d’une poli­tique des reven­di­ca­tions ter­ri­to­riales qui consti­tue une « méthode de règle­ment des reven­di­ca­tions des Autochtones[19] ». Celle-ci expli­cite le cadre de négo­cia­tion à l’intérieur duquel désor­mais, les peuples autoch­tones devront for­mu­ler leurs reven­di­ca­tions. L’approche pri­vi­lé­giée est alors de consti­tuer des « silos » maté­ria­li­sés dans la Loi consti­tu­tion­nelle de 1982. En ins­ti­tuant la preuve et la ratio­na­lité dans des reven­di­ca­tions cultu­relles, le gou­ver­ne­ment se saisit de l’identité autoch­tone et en fait une sub­stance.

… Au néga­tion­nisme

Si le racisme cultu­rel s’est bana­lisé avec les poli­tiques de recon­nais­sance, l’approche cultu­ra­liste des droits nour­rit une forme de néga­tion­nisme autour de nou­veaux argu­ments visant à nier la pri­mauté des Innus. L’entente-cadre en 2000, puis celle de 2004 entre les gou­ver­ne­ments et les Innus, a été dénon­cée par des asso­cia­tions comme La fon­da­tion d’équité du Saguenay ou encore L’association pour le droit des Blancs et les Pionniers sept-îliens à Sept-Îles. Ces groupes veulent décons­truire les argu­ments sur les­quels reposent les reven­di­ca­tions, c’est-à-dire l’essentialisme cultu­rel, même s’ils ont simul­ta­né­ment recours à ces mêmes argu­ments pour légi­ti­mer leur demande. Pour ses détrac­teurs, la nation innue a dis­paru, puisque ses membres se sont métis­sés[20]. Les reven­di­ca­tions des Innus n’ont aucun fon­de­ment juri­dique dans la mesure où ces soi-disant ayants droit ne sont pas des des­cen­dants géné­ti­que­ment « purs » de ceux aux­quels la Constitution recon­naît des droits[21].

Conclusion

Par un « effet de rétor­sion », le racisme dif­fé­ren­tia­liste s’est nourri de l’argumentaire de l’anthropologie cultu­relle se por­tant à la défense de la diver­sité des cultures contre l’uniformisation et l’individualisme. L’éloge de la dif­fé­rence et de son main­tien, comme nous l’avons vu dans le cas de Sept-Îles, légi­time des logiques de dif­fé­ren­cia­tion, de ségré­ga­tion et d’infériorisation, celles-là mêmes que pro­po­sait de com­battre l’antiracisme. En réa­lité, l’antiracisme n’a pas encore pris la mesure de ce néo­ra­cisme extrê­me­ment dif­fi­cile à com­battre. Par exemple, cer­tains acteurs ont cher­ché à briser les fron­tières des dif­fé­rences cultu­relles en met­tant en évi­dence les fon­de­ments autoch­tones de l’identité qué­bé­coise. Cet éloge du métis­sage comme anti­ra­cisme vient tou­te­fois confor­ter la thèse des néga­tion­nistes qui eux aussi ont recours à l’idée de métis­sage pour délé­gi­ti­mer les luttes poli­tiques autoch­tones. Le droit des peuples à défendre leur iden­tité, aujourd’hui véri­table idée reçue, rend dif­fi­ci­le­ment iden­ti­fiable, et presque banal, le racisme cultu­rel dont les pro­mo­teurs, condam­nés hier, appa­raissent aujourd’hui légi­times.

Brieg Capitaine[1]

[1] Professeur à l’École d’études socio­lo­giques et anthro­po­lo­giques de l’Université d’Ottawa. Ce texte est bâti sur une étude eth­no­gra­phique réa­li­sée sur la Côte-Nord en 2006. Des échanges récents réa­li­sés avec cer­taines per­sonnes ayant par­ti­cipé à l’étude démontrent que la situa­tion n’a pas beau­coup changé en dix ans.

[2] Entrevue, 23 octobre 2006.

[3] Étienne Balibar et Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe. Les iden­ti­tés ambigües, Paris, La Découverte, 1997.

[4] La bouette (ou boëte) est de l’appât qu’on met dans les cages afin d’attirer les crabes, les homards ou les coquillages à l’intérieur. Ce mot employé au Québec est d’origine bre­tonne.

[5] Entrevue, 5 octobre 2006.

[6] Note de ser­vice, Pêches et Océans Canada, 5 février 2005.

[7] Michel Wieviorka, « Nationalisme et racisme », Cahiers de recherche socio­lo­gique, n° 20, 1993, p. 159-181.

[8] Entrevue, 14 mars 2005.

[9] Paul Charest, « La chasse au loup-marin à Essipit et aux Escoumins », Recherches amé­rin­diennes au Québec, vol. 33, n° 1, 2003.

[10] Entrevue, 14 mars 2005.

[11] Wieviorka, op. cit., p. 169.

[12] Entrevue, 5 juin 2005.

[13] Uashat et Mani-Utenam sont deux com­mu­nau­tés innues situées dans le voi­si­nage de Sept-Îles. (NdE)

[14] Statistiques Canada, Profil de l’Enquête natio­nale sur les ménages, 2011, <www12​.stat​can​.gc​.ca/​n​h​s​-​e​n​m​/​2​0​1​1​/​d​p​-​p​d​/​p​r​o​f​/​i​n​d​e​x​.​c​f​m​?​L​ang=F>.

[15] Denise Helly, « L’Islam, épou­van­tail élec­to­ra­liste péquiste », Diversité cana­dienne, vol. 10, n° 2, 2013.

[16] Balibar et Wallerstein, op. cit.

[17] Wieviorka, op. cit., p. 165.

[18] Ainée innue, Uashat, entre­vue 16 mai 2006.

[19] En toute jus­tice. Une poli­tique des reven­di­ca­tions des Autochtones, Ottawa, Ministère des Affaires indiennes et du Nord cana­dien, 1981, p. 11.

[20] Russel Bouchard et al., Le pays trahi, Chicoutimi, La Société du 14 juillet, 2001.

[21] Cette ten­dance ne se limite pas seule­ment au Québec. Tom Flanagan, ancien conseiller de Stephen Harper, réfute l’existence même de peuples autoch­tones au Canada. Tom Flanagan, Premières nations ? Seconds regards, Sillery, Septentrion, 2002.


Ce texte est paru dans le nu 18 des Nouveaux Cahiers du socialisme.

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