Congrès international Mondes des femmes 2011

Compte-rendu des échanges sur l’abolition de la prostitution à l’exposition « Les draps parlent »

Par Mis en ligne le 24 juillet 2011

Le récent congrès inter­na­tio­nal Mondes des femmes 2011, du 3 au 7 juillet 2011, a fait l’objet d’échanges intenses entre fémi­nistes venues à Ottawa de 92 pays, qui ont notam­ment parlé de l’industrie de la pros­ti­tu­tion et du projet de donner aux femmes les moyens de créer des solu­tions de rechange à cette forme de vio­lence et d’y mettre fin. Le congrès a ainsi exposé en détail le modèle nor­dique de sou­tien des femmes en pros­ti­tu­tion et de dissuasion/​pénalisation de leurs exploi­teurs, appli­qué en Norvège et ailleurs.

Réunies autour de l’exposition très inno­va­trice « Les draps parlent », créée à Vancouver puis à Montréal l’an der­nier, les par­ti­ci­pantes au congrès – ani­mées par des fémi­nistes des orga­ni­sa­tions Vancouver Rape Relief and Women’s Shelter et La Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle – ont dis­cuté durant quatre jours, entou­rées des draps de l’exposition, de ce qu’elles vivaient cha­cune dans leur pays.

Voici, en exclu­si­vité sur Sisyphe, la ver­sion fran­çaise de ces échanges, rédi­gée à partir de leur compte-rendu au jour le jour par Fazeela Jiwa.

Nous vous invi­tons à affi­cher un lien vers cet article (http://​sisyphe​.org/​s​p​i​p.php ?article3938) sur votre site inter­net.

***

Premier jour, le 4 juillet – Liens entre racisme, pau­vreté, pros­ti­tu­tion et traite

Hier, envi­ron 2100 fémi­nistes du monde entier ont convergé vers Ottawa pour le onzième congrès inter­na­tio­nal Mondes des femmes. MdF 2011 sera l’hôte d’une variété d’ateliers, pré­sen­ta­tions, conver­sa­tions, ins­tal­la­tions artis­tiques, actions et plus encore au cours de cette semaine du 3 au 7 juillet.

Un élé­ment quo­ti­dien en vedette au congrès est l’exposition mon­diale mul­ti­lingue et mul­ti­mé­dia Fleshmapping / « Les draps parlent » / La Resistencia de las Mujeres : La pros­ti­tu­tion dans un monde glo­ba­lisé. Elle intègre des vidéos inter­ac­tives, des jeux et 70 draps récu­pé­rés, trans­for­més en tableaux sur les­quels des femmes de par­tout au pays ont exprimé leur résis­tance à la pros­ti­tu­tion et à la traite à des fins sexuelles. Chaque jour de la confé­rence, 16 femmes du monde entier se réuni­ront pour par­ta­ger des échanges spon­ta­nés et publics de prise de conscience et de dis­cus­sion au sujet des liens entre la traite mon­diale et l’exploitation sexuelle des femmes dans leurs propres régions. Ce groupe com­prend des femmes qui ont quitté la pros­ti­tu­tion, des tra­vailleuses de pre­mière ligne, des uni­ver­si­taires, des orga­ni­sa­trices com­mu­nau­taires et d’autres per­sonnes.

Aujourd’hui, coup d’envoi des quatre jours d’élaboration de stra­té­gies fémi­nistes durant l’exposition “Les draps parlent”, quelque 90 par­ti­ci­pantes ont entendu des femmes autoch­tones du Canada et de Norvège, ainsi que des femmes des pays sui­vants venues àMondes des femmes : Haïti, Maroc, Mexique, Australie, Corée du Sud, d’Okinawa, Bangladesh, Italie et Nigeria. Les femmes autoch­tones qui ont guidé le tra­vail des fémi­nistes cana­diennes ont été una­nimes dans leurs auda­cieuses reven­di­ca­tions pour la recon­nais­sance de la pros­ti­tu­tion comme une forme de vio­lence colo­niale per­pé­tuée contre les femmes autoch­tones, qui sont sur­re­pré­sen­tées dans la pros­ti­tu­tion de rue. Jeannette Lavell, pré­si­dente de l’Association des femmes autoch­tones du Canada (AFAC), a parlé de la récente déci­sion de son orga­ni­sa­tion : « Le risque de voir léga­li­sée l’industrie de la pros­ti­tu­tion nous a ras­sem­blées et unies, à l’AFAC, nous ame­nant à adop­ter très for­te­ment la posi­tion que cela serait inac­cep­table, et contraire à ce que nous vou­lons en tant que femmes autoch­tones. » Fay Blaney et Cherry Smiley, du Réseau d’action des femmes autoch­tones (AWAN), et Michelle Audette, de l’Association des femmes autoch­tones du Québec, ont rap­pelé aux par­ti­ci­pantes que les peuples autoch­tones font face à la vio­lence sys­té­mique et à la pau­vreté, et que la dis­lo­ca­tion conti­nue et le dépla­ce­ment des femmes ont per­turbé la trans­mis­sion d’enseignements et de tra­di­tions.

Les par­ti­ci­pantes ont mis en évi­dence la cor­ré­la­tion entre le racisme, la pau­vreté et la pros­ti­tu­tion et la traite. Alors que Clorinde Zéphir, d’Haïti, a parlé de l’augmentation de la pros­ti­tu­tion en Haïti depuis la catas­trophe de 2010, Esohe Agathise a dési­gné la nor­ma­li­sa­tion de la vente des femmes et des filles au Nigeria et le mythe de la libé­ra­tion sexuelle en Italie. Beaucoup de femmes ont fait le lien entre la hausse de pros­ti­tu­tion et l’installation de bases mili­taires nord-amé­ri­caines, y com­pris Suzuyo Takazato, d’Okinawa, et Teresa Ulloa Ziaurriz, ori­gi­naire du Mexique. Cette der­nière a expli­qué que son pays est un « cime­tière clan­des­tin » de femmes à cause du tou­risme sexuel amé­ri­cain et cana­dien, les car­tels de la drogue, la police et les mili­taires locaux. Rajaa Berrada. du Maroc, a relié le trafic à la pros­ti­tu­tion en décri­vant les femmes visi­tant le pays en tran­sit ou en tant que domes­tiques ou tra­vailleuses agri­coles et qui se retrouvent pié­gées dans des réseaux de pros­ti­tu­tion. Young Sook Cho a dit inter­pré­ter la pros­ti­tu­tion comme une vio­la­tion des droits humains, sur la base de son expé­rience de tra­vail auprès des femmes des bor­dels de Corée du Sud, car « encore et encore, les femmes meurent, peu importe l’endroit où se trouvent les bor­dels ».

La des­crip­tion faite par Sigma Huda des lois au Bangladesh a semblé fami­lière à beau­coup de femmes cana­diennes dans la salle : même si la pros­ti­tu­tion y est illé­gale, les lois sont suf­fi­sam­ment opaques pour faci­li­ter dans ce pays un débat simi­laire au nôtre sur les façons de créer des condi­tions juri­diques qui per­met­traient de mieux pro­té­ger les femmes. Une déci­sion prise par la juge Susan Himel, l’année der­nière, a inva­lidé cer­taines lois tou­chant la pros­ti­tu­tion en Ontario, et l’appel qui a été entendu le mois der­nier a permis, jusqu’à pré­sent, un sursis à l’abrogation de ces lois. Le pays attend main­te­nant la longue bataille qui va sans doute abou­tir en Cour suprême dans les années à venir.

Sheila Jeffreys, de l’Université de Melbourne et de la Coalition inter­na­tio­nale contre la traite des femmes – Australie, a par­tagé cer­taines de ses expé­riences dans un pays où la pros­ti­tu­tion est léga­li­sée (dans cer­taines pro­vinces). Elle a décrit une aug­men­ta­tion de la cri­mi­na­lité orga­ni­sée et de la cor­rup­tion de la police locale, ainsi que peu d’entraves dans l’exploitation des bor­dels illé­gaux. En contre­par­tie, Marit Smuk, de Norvège, a rap­pelé son expé­rience d’une pro­tes­ta­tion réus­sie contre l’installation de mai­sons closes dans sa com­mu­nauté. Elle a décrit la lutte pour ce qui est main­te­nant connu comme le modèle nor­dique, qui recon­naît la pros­ti­tu­tion comme une forme de vio­lence contre les femmes en dépé­na­li­sant les per­sonnes pros­ti­tuées et en cri­mi­na­li­sant la demande – les clients-pros­ti­tueurs, les proxé­nètes et les pro­prié­taires de bor­dels. Ce modèle inclut une aide sociale accrue, comme un revenu de sub­sis­tance garanti afin que la pau­vreté ne contraigne pas les femmes à la pros­ti­tu­tion, ainsi que des ser­vices pour celles qui veulent en sortir.

Les femmes venues à la table d’aujourd’hui croient que ce modèle crée les condi­tions juri­diques néces­saires pour éta­blir une véri­table éga­lité entre les sexes.

Deuxième jour, le 5 juillet – Solidarité avec Soeurs d’esprit et stra­té­gies à déve­lop­per

Ce matin, des cen­taines de par­ti­ci­pantes du 11e congrès inter­na­tio­nal Mondes des femmes ont défilé jusqu’au Parlement en soli­da­rité avec l’initiative Sœurs d’esprit pour dénon­cer le nombre inac­cep­table de femmes autoch­tones dis­pa­rues et assas­si­nées au Canada.

Cette Marche des femmes a bien amorcé les sujets de dis­cus­sion abor­dés à l’exposition « Les draps parlent » aujourd’hui. Dans le contexte d’un sys­tème d’État raciste et capi­ta­liste que les femmes, et par­ti­cu­liè­re­ment les femmes autochtones,vivent comme oppres­sif, com­ment les per­sonnes qui militent pour l’abolition de la pros­ti­tu­tion peuvent-elles uti­li­ser la struc­ture du gou­ver­ne­ment ? Quelles stra­té­gies réfor­mistes, appe­lant des fémi­nistes à tra­vailler dans le cadre de l’État patriar­cal, en valent le temps et l’effort ? Quelles sont les stra­té­gies véri­ta­ble­ment trans­for­ma­trices et conformes aux normes fémi­nistes révo­lu­tion­naires ?

Cherry Smiley, de l’Aboriginal Women’s Action Network (Réseau d’action des femmes autoch­tones – AWAN), a dit au groupe qu’AWAN était bien conscient de la contra­dic­tion d’attendre quoi que ce soit de l’État quand il a été un oppres­seur des femmes autoch­tones sous la forme des pen­sion­nats, de la cri­mi­na­li­sa­tion et de l’incarcération, et du pla­ce­ment fami­lial, entre autres poli­tiques géno­ci­daires. « Toutefois, a-t-elle pour­suivi, ce que l’on perd sou­vent de vue quand les gens réclament le retrait de toutes les lois, c’est que cela nous laisse encore aux prises avec le capi­ta­lisme non régle­menté et la des­truc­tion qui l’accompagne. » Considérant que beau­coup des par­ti­ci­pantes à la dis­cus­sion lient la pros­ti­tu­tion à la mar­chan­di­sa­tion sexiste du corps des femmes en régime capi­ta­liste, elles conviennent avec Teresa Ulloa Ziaurriz, du Mexique, que la pros­ti­tu­tion doit être trai­tée comme « la plus ancienne expres­sion du patriar­cat ». Elle pré­co­nise le modèle juri­dique nor­dique, qui voit effec­ti­ve­ment la pros­ti­tu­tion de cette façon et donc dépé­na­lise les per­sonnes pros­ti­tuées, tout en cri­mi­na­li­sant la demande de corps de femmes par les pros­ti­tueurs, proxé­nètes et pro­prié­taires de bor­dels.

Kim Pate, de l’Association cana­dienne des Sociétés Elizabeth Fry, rap­pelle aux par­ti­ci­pantes que ce chan­ge­ment juri­dique ne serait pas suf­fi­sant. De son expé­rience de tra­vail avec les femmes cri­mi­na­li­sées, elle craint qu’un agenda stric­te­ment juri­dique puisse être coopté par les fonc­tion­naires de police afin de pro­mou­voir la cri­mi­na­li­sa­tion rigou­reuse de cer­taines per­sonnes. Elle exhorte les par­ti­ci­pantes à se mon­trer très claires sur le fait que la posi­tion abo­li­tion­niste ne se contente pas d’exiger des chan­ge­ments juri­diques. Elle doit éga­le­ment être « clai­re­ment liée à des stra­té­gies anti­ca­pi­ta­listes comme un revenu garanti décent ». Une pers­pec­tive anti­ra­ciste doit faire le lien entre la pros­ti­tu­tion et la traite des femmes de cou­leur, aussi bien domes­tique que trans­na­tio­nale, vers des situa­tions de pros­ti­tu­tion à l’intérieur. Enfin, une ana­lyse de classe doit faire com­prendre que « les bor­dels n’élimineront abso­lu­ment pas la pros­ti­tu­tion de rue », puisque les femmes les plus mar­gi­na­li­sées demeu­re­ront sur les rues dan­ge­reuses. Son orga­ni­sa­tion a récem­ment rem­placé son sou­tien de longue date à une décri­mi­na­li­sa­tion totale de la pros­ti­tu­tion par une pers­pec­tive qui dénonce comme cri­mi­nelles les actions de ceux et celles qui font la pro­mo­tion de la pros­ti­tu­tion et en tirent profit.

D’autres par­ti­ci­pantes ont sou­li­gné la néces­sité de stra­té­gies de trans­for­ma­tion, comme les actions directes et l’éducation publique. Par exemple, Suzanne Jay, de l’Asian Women’s Coalition Ending Prostitution (Coalition des femmes asia­tiques pour éra­di­quer la pros­ti­tu­tion – AWCEP), a parlé de la stra­té­gie de cet orga­nisme de dénon­cer les salons de mas­sage de Vancouver auprès des femmes asia­tiques pour les sen­si­bi­li­ser au racisme opé­rant dans ce type de pros­ti­tu­tion inté­rieure. En assem­blant une carte de ces salons de mas­sage, le groupe a constaté que « des 81 salons de mas­sage de la ville, 50 annoncent des femmes asia­tiques ». Le groupe vise à chan­ger le condi­tion­ne­ment social qui raconte à la com­mu­nauté que le mas­sage asia­tique est « un phé­no­mène cultu­rel » et à faire com­prendre qu’il s’agit plutôt de l’exploitation des femmes asia­tiques.

De même, beau­coup de femmes ont invo­qué des mythes que des actions directes et d’éducation popu­laire pour­raient expo­ser en tant que tels. Nous avons trouvé par­ti­cu­liè­re­ment puis­santes les paroles et les stra­té­gies des femmes qui avaient quitté l’industrie du sexe après des années d’exploitation. Vednita Carter, du groupe amé­ri­cain Breaking Free, s’est inquié­tée de la dis­tinc­tion faite entre la pros­ti­tu­tion des enfants et la pros­ti­tu­tion adulte, parce que « quand la jeune fille gran­dit et qu’elle demeure impli­quée dans la pros­ti­tu­tion, nous disons alors que c’est de sa faute, alors qu’il ne s’agit pas d’un choix. Lorsque vous faites un choix, vous savez ce qui est impli­qué dans ce choix. » Trisha Baptie, de l’organisme Formerly Exploited Voices Now Educating (Voix jadis exploi­tées et fai­sant main­te­nant de l’éducation – EVE) a parlé de l’idéologie de la réduc­tion des méfaits : « À un cer­tain niveau, je veux que mes copines soient plus en sécu­rité ce soir en dis­po­sant de condoms, mais nous devons voir plus grand … l’abolition, c’est voir plus grand que la réduc­tion des risques, parce qu’on vise l’éli­mi­na­tion des méfaits. »

De nos disus­sions d’aujourd’hui à l’événement « Les draps parlent », il res­sort clai­re­ment que les fémi­nistes consi­dèrent l’État comme une ins­ti­tu­tion patriar­cale. Cependant, il semble que la plu­part des femmes à la table aujourd’hui ne consi­dèrent pas la réforme et la trans­for­ma­tion comme s’excluant mutuel­le­ment ; la pro­mul­ga­tion de chan­ge­ments juri­diques et sociaux peut être uti­li­sée conjoin­te­ment avec d’autres stra­té­gies pour accé­lé­rer la pos­si­bi­lité d’un monde exempt de vio­lence contre les femmes.

Troisième jour, le 6 juillet – Écouter la voix des femmes dans la pros­ti­tu­tion

C’était l’avant-dernier jour du congrès des femmes Mondes des femmes, qui s’est tenu cette semaine à Ottawa avec la par­ti­ci­pa­tion de mil­liers de fémi­nistes du monde entier.

Les échanges d’hier lors de l’événement « Les draps parlent » ont com­mencé par recon­naître le lea­der­ship que les femmes ex-pros­ti­tuées et autoch­tones ont donné au mou­ve­ment abo­li­tion­niste au Canada. Des par­ti­ci­pantes de divers endroits et pays – tels Haïti, le Maroc, le Bangladesh, le Danemark, la Corée du Sud, les États-Unis, le Mexique, le Japon et l’Italie – se sont fait poser la ques­tion sui­vante : consi­dé­rant que les femmes qui sont actives dans ce mou­ve­ment ont dif­fé­rents niveaux et types de pri­vi­lège, quelles sont les meilleures façons pour le mou­ve­ment abo­li­tion­niste de tra­vailler en alliance avec des femmes qui ont quitté la pros­ti­tu­tion ou y sont actuel­le­ment, ainsi qu’avec des femmes de cou­leur et autoch­tones ? Comment les femmes peuvent-elles faire preuve de soli­da­rité d’une manière qui ne soit pas pure­ment théo­rique, condes­cen­dante ou exploi­tante ?

Les femmes ont offert beau­coup de réponses, mais ce qui est apparu le plus clai­re­ment est l’importance de l’écoute et du res­pect du lea­der­ship des femmes qui sont les plus tou­chées par la pros­ti­tu­tion. Trisha Baptie et Véronique Bourgeois ont toutes deux com­mencé en opi­nant que même si elles, en tant que sur­vi­vantes, ont une voix très spé­ci­fique dans la conver­sa­tion, toutes les femmes sont tou­chées par la pros­ti­tu­tion dans la mesure où celle-ci encou­rage la com­mer­cia­li­sa­tion des femmes en tant qu’objets. Cela dit, elles ont toutes deux sou­li­gné la néces­sité pour les fémi­nistes d’avoir des opi­nions objec­tives et exemptes de juge­ment envers les femmes dans la pros­ti­tu­tion, afin de faire alliance avec elles. Corroborant ce sen­ti­ment, Teresa Ulloa Ziaurriz a informé le groupe que les femmes dans la pros­ti­tu­tion au sein du mou­ve­ment abo­li­tion­niste latino-amé­ri­cain exigent d’être trai­tées comme des égales abso­lues : « Elles ne sont pas des objets d’études, elles ne sont pas des objets à clas­ser. »

Les par­ti­ci­pantes d’AWAN ont dit aux par­ti­ci­pantes que les femmes autoch­tones sont sou­vent igno­rées par les cher­cheurEs, les uni­ver­si­taires et les femmes non autoch­tones, qui se per­mettent par­fois de parler à leur place, d’où l’importance d’avoir leurs propres voix. Fay Blaney, du même groupe, a rap­pelé aux par­ti­ci­pantes que, bien que cer­taines d’entre elles parlent de la pros­ti­tu­tion à la deuxième et à la troi­sième per­sonne, « nous dis­cu­tons de ces ques­tions à la pre­mière per­sonne… Il n’y a pas de lutte pour com­bler un fossé entre nous ».Cherry Smiley a cité une autre membre de AWAN : « Nous n’avons pas besoin de vous pour nous accor­der de l’espace – nous l’avons, et vous êtes dedans. Nous n’avons pas besoin que vous nous don­niez la parole – nous avons une voix, et vous avez besoin d’écouter. » Cette décla­ra­tion a rap­pelé les paroles de Jeannette Lavell, pré­si­dente de l’Association des femmes autoch­tones du Canada, quand elle a dit plus tôt cette semaine : « Nous, les femmes autoch­tones, avons eu beau­coup de dif­fi­culté à faire entendre nos voix et nous avons besoin des femmes non autoch­tones pour nous aider à arrê­ter la léga­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion, dans l’intérêt des femmes autoch­tones et dans votre propre inté­rêt aussi. » Beaucoup de femmes pré­sentes à la table ont exigé un espace per­met­tant aux femmes de s’organiser, plutôt que des offres condes­cen­dantes de « sand­wichs, de conseils ou de plai­doyers », comme l’a for­mulé la tra­vailleuse de pre­mière ligne Erin Graham.

Parmi les autres sujets men­tion­nés par les par­ti­ci­pantes, j’ai noté la néces­sité de garder la dis­cus­sion sur la pros­ti­tu­tion axée sur la demande éma­nant des proxé­nètes, des pros­ti­tueurs et des pro­prié­taires de mai­sons closes, ainsi que l’importance des mots uti­li­sés dans le dis­cours des posi­tions pro-et anti-pros­ti­tu­tion. Par exemple, si « la pau­vreté est sou­vent ce qui amène les femmes à se pros­ti­tuer », comme l’a dit Bourgeois en se basant sur son expé­rience anté­rieure dans la pros­ti­tu­tion, le fait d’appeler cette coer­ci­tion du « tra­vail du sexe » légi­time impli­ci­te­ment sa situa­tion comme une solu­tion viable à la pau­vreté des femmes, qui découle en fait d’une inéga­lité sys­té­mique.

Parmi l’ensemble des sujets abor­dés, il a semblé que les par­ti­ci­pantes esti­maient una­ni­me­ment que s’allier avec les femmes les plus mar­gi­na­li­sées équi­va­lait à sou­li­gner la néces­sité de pro­grammes sociaux pour qui­conque en a besoin. Vednita Carter, fon­da­trice du groupe Breaking Free et sur­vi­vante de la pros­ti­tu­tion, a déclaré qu’avant toute chose, les femmes ont besoin de choses tan­gibles pour être en mesure de quit­ter la pros­ti­tu­tion, comme un endroit pour vivre et de quoi manger. Mais Esohe Agathise, du Nigeria et de l’Italie, a noté que « si ces res­sources ne sont sim­ple­ment pas là, c’est que les pro­blèmes des femmes ne sont pas à l’ordre du jour ». En réponse à la même réa­lité dans sa région,Clorinde Zéphir, d’Haïti, a fait un appel éner­gique à du sou­tien : « Il nous faut deman­der aux gens de sou­te­nir les chan­ge­ments néces­saires à appor­ter à notre société … La lutte abo­li­tion­niste prend racine dans des exi­gences de base qui sont incon­tour­nables … Nous devons oser rêver de ce monde ; faire appel à des gens, des écri­vains et des médias, pour nous aider à déve­lop­per cette vision et à aller contre le cou­rant des siècles passés, où la pros­ti­tu­tion semble être, pour la plu­part des gens, une réa­lité natu­relle. »

Quatrième jour, le 7 juillet – La pros­ti­tu­tion, une forme de vio­lence patriar­cale

Propos d’Allan Rock,
pré­sident de l’Université d’Ottawa et ex-ministre de la Justice du Canada,
à la Cérémonie de clô­ture du congrès Mondes des femmes 2011, le 7 juillet 2011.

« Vos dis­cus­sions et ate­liers ont été par­ti­cu­liè­re­ment valables du fait de confron­ter les enjeux de la pau­vreté et des vio­lences impo­sées aux femmes, et il me semble, en tant que per­sonne qui, sans avoir par­ti­cipé plei­ne­ment au congrès, a suivi votre tra­vail et lu la docu­men­ta­tion qui l’appuie – que nous devons quit­ter cet endroit, tous et toutes autant que nous sommes, plus réso­lus que jamais à mettre fin à toutes les formes de vio­lence des hommes contre les femmes, y com­pris la vio­lence de la pros­ti­tu­tion (longs applau­dis­se­ments de l’auditoire). J’aimerais aussi dire à quel point il est encou­ra­geant de consta­ter la pro­émi­nence à votre ordre du jour des enjeux affec­tant plus par­ti­cu­liè­re­ment les femmes autoch­tones, et de se voir rap­pe­ler ces besoins pres­sants, pour les­quels nous par­ta­geons tous et toutes une res­pon­sa­bi­lité. »

http://​www​.womens​worlds​.ca/. Écran du bas, à partir de 14:15.

Les orga­ni­sa­trices ont com­mencé la der­nière ses­sion de la ren­contre inter­na­tio­nale « Les draps parlent » en dépo­sant une décla­ra­tion écrite et signée par quelques-unes des femmes autoch­tones pré­sentes à Mondes des femmes. Cette décla­ra­tion condamne la pros­ti­tu­tion comme une forme de vio­lence patriar­cale impo­sée de manière colo­niale aux femmes autoch­tones. Répondant à une invi­ta­tion, lancée à toutes les femmes indi­gènes, à lire et à envi­sa­ger de signer cette décla­ra­tion, les femmes de la région Saami dans le nord de la Norvège, de l’île d’Okinawa qui a été annexée par le Japon, ainsi que d’autres femmes de diverses nations du pays sont venues à la table pour y appo­ser leur nom.Jeannette Lavell a pris un moment pour expli­quer qu’elle signait ce texte pour s’opposer à la léga­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion au nom de toutes les orga­ni­sa­tions qui forment l’Association des femmes autoch­tones du Canada, parce que « en tant que femmes autoch­tones, des Premières nations, inuites et métisses, nous savons grâce à nos tra­di­tions et nos ensei­gne­ments que nous ne sommes pas cela ».

Pour la der­nière ren­contre de « Les draps parlent », les orga­ni­sa­trices ont axé l’échange sur la façon de main­te­nir et de déve­lop­per la soli­da­rité inter­na­tio­nale qui avait été construite au cours de l’organisation de cette expo­si­tion mul­ti­couches. Beaucoup de femmes ont parlé de stra­té­gies, comme la rédac­tion et la publi­ca­tion de décla­ra­tions telles que celle des femmes autoch­tones, en par­ti­cu­lier, Young Sook Cho, de Corée du Sud, qui a parlé au groupe d’une vaste ren­contre des sur­vi­vantes de la pros­ti­tu­tion dans la région Asie-Pacifique qui avait publié de concert une décla­ra­tion sem­blable.

D’autres ont sou­li­gné la néces­sité de com­prendre dans leur propre contexte cultu­rel la pros­ti­tu­tion et les autres formes de vio­lence contre les femmes dans les dif­fé­rentes régions du monde. Par exemple, Esohe Agathise a expli­qué la « situa­tion déses­pé­rée » en Afrique sub-saha­rienne, où elle est har­ce­lée pour avoir parlé de la traite des femmes, parce que le fémi­nisme est consi­déré par cer­taines per­sonnes comme imposé par l’Occident, ou parce que cer­tains consi­dèrent que la traite est due à ce que « les femmes ne donnent pas à leurs filles une for­ma­tion morale suf­fi­sante ». Parmi les autres sujets de pré­oc­cu­pa­tion, beau­coup de femmes ont attiré l’attention sur le lien entre le mili­ta­risme et la pros­ti­tu­tion.

Suzuyo Takazato, d’Okinawa, a dit que l’augmentation de la pros­ti­tu­tion est due à la base mili­taire amé­ri­caine qui est restée sur son île depuis la guerre du Vietnam, en sug­gé­rant que « le mili­ta­risme est l’élément au cœur du main­tien de la pros­ti­tu­tion ». Clorinde Zéphir, d’Haïti, a confirmé le sen­ti­ment de Madame Takazato en par­lant aux par­ti­ci­pantes de la des­truc­tion causée à Haïti par la milice inter­na­tio­nale et le com­merce des armes : « Nous savons com­ment le viol et la pros­ti­tu­tion sont liés au mili­ta­risme. Partout où il ya eu des troupes, des bor­dels sont appa­rus. Et puis, quand l’armée quitte, la pros­ti­tu­tion est natu­ra­li­sée. » Les deux femmes ont pro­posé que le mou­ve­ment abo­li­tion­niste jette les bases d’une soli­da­rité avec des orga­ni­sa­tions anti­mi­li­ta­ristes, et que « ses efforts de mobi­li­sa­tion devraient être par­ti­cu­liè­re­ment dyna­miques dans les pays pauvres où la mili­ta­ri­sa­tion est un pro­blème », comme a dit Zéphir. Sigma Huda, du Bangladesh, a nuancé cette ana­lyse en se réfé­rant à l’exemple des femmes autoch­tones du Bangladesh qui souffrent de « viols commis au hasard et avec impu­nité par l’armée » dans la région. Elle vou­lait ainsi rap­pe­ler aux par­ti­ci­pantes que « la mili­ta­ri­sa­tion ne se limite pas à des forces externes, mais aussi internes ». Trisha Baptie, d’EVE, a cor­ro­boré ces voix inter­na­tio­nales avec son expé­rience sur la côte ouest de la Colombie-Britannique, où les mili­taires « jouent un rôle énorme dans l’économie et dans des vio­lences cor­res­pon­dant à leur pré­sence dans le port ».

Il est clai­re­ment res­sorti de cette ren­contre mon­diale au cours de la semaine, comme l’a dit l’organisatrice Lee Lakeman, que l’abolition de la pros­ti­tu­tion « ne peut être l’objet d’une cam­pagne menée iso­lé­ment », étant donnés ses liens étroits avec les sys­tèmes du mili­ta­risme, du capi­ta­lisme et du colo­nia­lisme.

Comme autre exemple, Alice Lee, de l’AWCEP, a demandé aux par­ti­ci­pantes de s’intéresser aux poli­tiques d’immigration dans leur propre pays. Elle était pré­oc­cu­pée par l’effet de divi­sion de la poli­tique cana­dienne d’immigration actuelle qui légi­time les immi­grants légaux et empri­sonne les migrants illé­gaux : « Cela crée un fossé entre ces deux groupes, qui s’avère dif­fi­cile à com­bler », a-t-elle expli­qué. Cet enjeu était par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nent dans le contexte de Mondes des femmes puisque le gou­ver­ne­ment cana­dien n’avait pas traité à temps les visas de plu­sieurs femmes ori­gi­naires de pays afri­cains qui devaient donner des pré­sen­ta­tions au congrès. Des par­ti­ci­pantes ont sug­géré que les femmes cana­diennes auraient pu exer­cer plus de pres­sions sur leur gou­ver­ne­ment à ce sujet, ce qui a rap­pelé le thème connexe de notre plus récent échange « Les draps parlent », à savoir que les fémi­nistes dis­po­sant de plus de pri­vi­lèges du fait de la géo­gra­phie, de la race ou de la classe ont pour obli­ga­tion d’utiliser ce pri­vi­lège à l’avantage de leurs sœurs. Pour bâtir une soli­da­rité inter­na­tio­nale, les abo­li­tion­nistes doivent se sou­te­nir mutuel­le­ment dans des cam­pagnes mon­diales pour mettre fin à la pros­ti­tu­tion par tous les moyens dont elles dis­posent.

Les par­ti­ci­pantes ont una­ni­me­ment sou­li­gné la néces­sité de pour­suivre les échanges amor­cés cette semaine. Cependant, toutes ont approuvé l’impression des ani­ma­trices, Diane Matte et Lee Lakeman, que la situa­tion des femmes ne chan­gera pas sans un mou­ve­ment fémi­niste auto­nome qui n’est pas endetté envers le gou­ver­ne­ment, la grande entre­prise, ou toutes autres ins­ti­tu­tions, que ce soit au plan éco­no­mique ou idéo­lo­gique. Pour réa­li­ser un monde de femmes, le genre de monde que le nom de cette confé­rene invoque, les fémi­nistes doivent construire un mou­ve­ment des femmes global et auto­nome, dont l’objectif cen­tral est d’appeler les femmes du monde entier à par­ti­ci­per à la libé­ra­tion de toutes les femmes.

Vancouver Rape Relief and Women’s Shelter

-Version ori­gi­nale : http://​rabble​.ca/

-Traduction : Martin Dufresne

Les commentaires sont fermés.