Comprendre la guerre civile en Ukraine – 14 août 2014

Par Mis en ligne le 28 août 2014

Le conflit en Ukraine, comme la plu­part des phé­no­mènes poli­tiques, est mul­ti­di­men­sion­nel et com­plexe. En tant que tel, il appelle une approche holis­tique-dia­lec­tique, si vous le sou­hai­tez. Mais à en juger par les porte-paroles du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain et de l’OTAN et des médias occi­den­taux, il n’y a qu’un seul fac­teur vrai­ment déter­mi­nant qui explique tout : l’impérialisme russe, la volonté de Poutine de domi­ner et démem­brer le reste de l’Ukraine, comme élé­ment de son plan géné­ral pour res­tau­rer l’empire sovié­tique. Selon cette vision sim­pliste, l’Ukraine, avec l’appui bien­veillant de l’Occident, serait tout à fait capable de faire face à ses pro­blèmes et serait bien­tôt en voie de deve­nir un pays pros­père et une démo­cra­tie du type occi­den­tal.

Mon point de vue défend tout à fait le contraire : les racines du conflit ukrai­nien sont domes­tiques et pro­fondes ; les inter­ven­tions exté­rieures, bien que signi­fi­ca­tives, sont un fac­teur secon­daire. Vues les limites d’espace, je vais mettre l’accent prin­ci­pal sur la situa­tion interne. Mais je vais néces­sai­re­ment, même si c’est plus briè­ve­ment, abor­der les dimen­sions inter­na­tio­nales du conflit. Cela est d’autant plus néces­saire que le gou­ver­ne­ment du Canada, dont je suis un citoyen, a adopté une posi­tion pro-ukrai­nienne et anti-russe par­ti­cu­liè­re­ment zélée. Mon objec­tif est d’offrir un cadre qui per­met­trait de com­prendre et d’évaluer l’information que nous livrent les gou­ver­ne­ments et les médias.

Une société pro­fon­dé­ment divi­sée

L’Ukraine est une société pro­fon­dé­ment divi­sée par des dif­fé­rences de langue, de culture, d’identité his­to­rique, d’origine eth­nique, de reli­gion, d’attitudes envers la Russie, ainsi que par des inté­rêts éco­no­miques réels et perçus. Depuis que l’Ukraine a accédé à l’indépendance en 1991, ces divi­sions ont été mani­pu­lées et atti­sées par des élites éco­no­miques et poli­tiques cor­rom­pues dans le but de détour­ner l’attention popu­laire de leurs acti­vi­tés cri­mi­nelles et de tirer un avan­tage de la concur­rence au sein de l’élite. Une telle mani­pu­la­tion, sur un fond de pau­vreté et d’insécurité sociale de la masse de la popu­la­tion, a empê­ché les forces popu­laires de se mobi­li­ser pour s’opposer à cette classe diri­geante oppres­sive, les soi-disant « oli­garques », qui ont fait un gâchis de l’économie, tout en s’enrichissant de façon fan­tas­tique. Depuis l’indépendance, l’Ukraine a perdu plus de 13 % de sa popu­la­tion, éva­luée main­te­nant à 45 mil­lions. Et de ces 45 mil­lions, plu­sieurs mil­lions séjournent aujourd’hui à l’étranger en Russie et dans l’UE comme force de tra­vail bon marché.

Environ la moitié de la popu­la­tion de l’Ukraine parle l’ukrainien dans la vie quo­ti­dienne ; l’autre moitié parle le russe ; et pra­ti­que­ment tout le monde est capable de s’exprimer assez bien dans les deux langues. Les trois régions ukrai­no­phones de l’Ouest n’ont rejoint le reste de l’Ukraine que sous Staline dans les années 1940, après deux siècles sous des régimes oppres­sifs austro-hon­grois puis polo­nais. Les par­ties méri­dio­nale et orien­tale du pays ne sont deve­nues des par­ties de l’Ukraine qu’à la fin de la guerre civile en 1920. L’Ukraine n’a jamais existé en tant qu’État avant 1991 (sauf pour une très brève période pen­dant la guerre civile russe).

La popu­la­tion des régions occi­den­tales est pro­fon­dé­ment natio­na­liste. Au centre de ce natio­na­lisme à l’heure actuelle se trouve la peur pro­fonde et même la haine de la Russie et, à des degrés divers, des Russes. Les régions de l’est et du sud du pays, prin­ci­pa­le­ment rus­so­phones, ont de fortes affi­ni­tés cultu­relles et eth­niques, ainsi que des sym­pa­thies poli­tiques et des liens éco­no­miques, avec la Russie. La situa­tion dans les régions cen­trales est mixte. Le mémoire his­to­rique joue un grand rôle dans les divi­sions : les héros des régions occi­den­tales ont col­la­boré avec l’occupation alle­mande pen­dant la Seconde Guerre mon­diale et ont par­ti­cipé à ses crimes ; les héros des régions de l’est et du sud se sont battus contre le fas­cisme et pour l’Union sovié­tique. En fait, il n’y a guère d’événement ou de per­son­nage his­to­rique majeur depuis des siècles sur lequel les deux pôles puissent s’entendre. Il y a éga­le­ment des inté­rêts éco­no­miques en jeu : l’Est est plus indus­triel et étroi­te­ment inté­gré à l’économie russe, de loin la par­te­naire com­mer­ciale la plus impor­tante de l’Ukraine ; les régions occi­den­tales sont plus rurales et la majo­rité de leur popu­la­tion habite de petites villes.

Ces dif­fé­rences s’expriment dans des posi­tions poli­tiques oppo­sées dans les­quelles des peurs irra­tion­nelles jouent un rôle non négli­geable. La popu­la­tion des régions occi­den­tales, avec du sou­tien au centre, a été géné­ra­le­ment plus mobi­li­sée et a cher­ché à impo­ser sa culture, qu’elle consi­dère comme la seule vrai­ment ukrai­nienne, au reste du pays. Des gens venant des régions occi­den­tales ont consti­tué une partie dis­pro­por­tion­née des mani­fes­tants de la place « Maidan ». Les son­dages d’opinion montrent régu­liè­re­ment que la popu­la­tion ukrai­nienne est divi­sée sur des ques­tions impor­tantes, bien que la plu­part des Ukrainiens, à l’Est comme à l’Ouest, aient consi­déré les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs comme cor­rom­pus et au ser­vice des oli­garques. La ques­tion cen­trale de dis­corde a été la légi­ti­mité du gou­ver­ne­ment cen­tral. Celui qui a suivi le ren­ver­se­ment de M. Ianoukovitch jouit d’un fort sou­tien à l’Ouest et aussi au centre, qui a connu une recru­des­cence impor­tant de natio­na­lisme ; la popu­la­tion de l’Est et du Sud méprise et craint lar­ge­ment ce gou­ver­ne­ment, qu’elle consi­dère illé­gi­time.

Que dire du mou­ve­ment de la « Maidan » ?

La ques­tion ini­tiale était le sort d’un accord éco­no­mique que le pré­sident Yanokovitch avait négo­cié avec l’Union euro­péenne. Ianoukovitch, iden­ti­fié à l’Est et au Sud, a décidé (à bon escient, à mon avis) de sus­pendre les négo­cia­tions et d’accepter l’offre russe d’un prêt de 15 mil­liards de dol­lars. Mais quand il a eu recours à la répres­sion contre les mani­fes­tants, la contes­ta­tion s’est trans­for­mée en mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion contre le gou­ver­ne­ment lui-même, contre sa nature répres­sive et cor­rom­pue. Des élé­ments néo-fas­cistes armés de l’Ouest s’y sont de plus en plus impli­qués, radi­ca­li­sant davan­tage la pro­tes­ta­tion, atta­quant la police, occu­pant des bâti­ments gou­ver­ne­men­taux, pous­sant fina­le­ment Ianoukovitch à fuir le 21 février.

Un gou­ver­ne­ment pro­vi­soire a été formé par des moyens pas tout à fait consti­tu­tion­nels. Ce gou­ver­ne­ment était com­posé exclu­si­ve­ment d’hommes poli­tiques iden­ti­fiés avec les natio­na­listes et les régions occi­den­tales, y com­pris cer­tains hommes poli­tiques néo­fas­cistes. Des per­son­nages poli­tiques éga­le­ment iden­ti­fiés avec l’Occident, y com­pris des oli­garques, ont été dési­gnés gou­ver­neurs des pro­vinces orien­tales, dont la popu­la­tion per­ce­vait lar­ge­ment comme hos­tile le nou­veau gou­ver­ne­ment.

L’insurrection dans le Donbass

Copiant la contes­ta­tion de la Maidan et aussi des actions menées anté­rieu­re­ment par des natio­na­listes dans les régions occi­den­tales et diri­gées contre le gou­ver­ne­ment Ianoukovitch, des groupes de citoyens locaux du Donbass dès le mois de février ont occupé des bâti­ments gou­ver­ne­men­taux, appe­lant à un réfé­ren­dum sur l’autonomie de la région et, pos­si­ble­ment, sa séces­sion et son annexion par la Russie. Ces groupes n’étaient pas au début armés ni fon­da­men­ta­le­ment sépa­ra­tiste. Comme leurs com­pa­triotes de l’Ouest avaient fait plus tôt sous Ianoukovitch, ils récla­maient de l’autonomie locale comme pro­tec­tion contre un gou­ver­ne­ment cen­tral hos­tile.

La réac­tion de Kiev a confirmé les pires craintes et les pré­ju­gés de la popu­la­tion du Donbass. Sous l’impression de l’annexion de la Crimée par la Russie et sous l’impulsion de son propre natio­na­lisme fervent, le gou­ver­ne­ment à Kiev n’a fait aucun effort sérieux pour tendre la main à la popu­la­tion de l’est. Au lieu de cela, il a presque immé­dia­te­ment qua­li­fié les mani­fes­tants de « ter­ro­ristes » et a lancé une soi-disante « opé­ra­tion anti-ter­ro­riste » contre eux. Il n’a mani­festé aucune volonté sérieuse de négo­cier, seule­ment d’écraser mili­tai­re­ment. Et puisque l’armée ukrai­nienne avait été négli­gée et pillée pen­dant les années d’indépendance et que les sol­dats avaient peu le goût de tuer leurs com­pa­triotes, le gou­ver­ne­ment a créé et armé une garde natio­nale, com­po­sée de volon­taires mal formés qui com­pre­nait des élé­ments ultra-natio­na­listes et néo-fas­cistes. Comme si cela ne suf­fi­sait pas, quelque 45 mani­fes­tants anti-gou­ver­ne­men­taux ont été mas­sa­crés à Odessa le 2 mai, un crime pour lequel Kiev a essayé de blâmer les mani­fes­tants eux-mêmes, ainsi que de mys­té­rieux pro­vo­ca­teurs russes.

Rien de tout cela n’a radi­ca­le­ment changé après les élec­tions pré­si­den­tielles de début mai. Le pré­sident Porochenko lui non plus n’a pas fait d’efforts sérieux pour négo­cier une fin au conflit. Les bom­bar­de­ments aveugles par les forces gou­ver­ne­men­tales de centres civils dans le Donbass ne ser­vaient qu’à confir­mer la nature illé­gi­time et étran­gère du gou­ver­ne­ment aux yeux de la popu­la­tion locale.

Il n’y a pas beau­coup de choses que l’on sait avec cer­ti­tude – au moins pas moi – des rela­tions entre la popu­la­tion locale dans le Donbass et les insur­gés armés. En outre, ces rela­tions ont sans doute évolué avec le temps. Mais il est clair que les insur­gés étaient et sont encore dans leur majo­rité des gens de la place et que, au moins jusqu’à rela­ti­ve­ment récem­ment, ils jouis­saient de divers degrés de sym­pa­thie parmi la popu­la­tion, dont la plu­part, cepen­dant, ne vou­lait pas se sépa­rer de l’Ukraine, mais plutôt une mesure d’autonomie. J’imagine qu’aujourd’hui que la popu­la­tion locale ne sou­haite, pour la plu­part, que la fin des com­bats et une sécu­rité phy­sique.

L’insurrection elle-même s’est radi­ca­li­sée au fil du temps, sur­tout avec l’arrivée des natio­na­listes russes de la Russie. Mais de toute façon, bien que le gou­ver­ne­ment de Kiev ait fait l’offre d’une amnis­tie à ceux et à celles qui n’ont pas commis de crimes graves, les milices craignent sans doute le pire s’ils devaient se rendre.

Le gou­ver­ne­ment cen­tral à Kiev

Le régime poli­tique de l’Ukraine dif­fère du régime russe en ceci que les oli­garques dominent l’État et contrôlent les médias de masse, tandis qu’en Russie le régime est « bona­par­tiste », c’est-à-dire que l’élite poli­tique domine les oli­garques, tout en ser­vant leurs inté­rêts. Cela est essen­tiel­le­ment la raison pour laquelle il y a eu plus de plu­ra­lisme poli­tique en Ukraine. Si cela a été plus béné­fique pour la classe ouvrière de l’Ukraine est une autre ques­tion. Quant à la situa­tion éco­no­mique et sociale, l’Ukraine est essen­tiel­le­ment comme la Russie, mais sans pétrole ni gaz.

Un bref regard sur la car­rière du pré­sident Porochenko, pro­prié­taire mil­liar­daire d’un empire de la confi­se­rie et d’usines d’automobiles, offre une idée de la nature du régime. Porochenko était un membre fon­da­teur du Parti des régions en 2000, la machine poli­tique qui a fina­le­ment amené Ianoukovitch au pou­voir en 2010. Mais un an après la fon­da­tion du parti, Porochenko l’a quitté pour deve­nir l’un des prin­ci­paux bâilleur de fonds de Notre Ukraine, un parti étroi­te­ment iden­ti­fié aux régions occi­den­tales et au natio­na­lisme ukrai­nien. Porochenko a sou­tenu la soi-disant « Révolution orange » à la fin de l’année 2004 qui a porté au pou­voir Viktor Iouchtchenko, un natio­na­liste ukrai­nien pro-occi­den­tal convaincu. Porochenko est devenu ministre des Affaires étran­gères de M. Iouchtchenko et a plaidé en faveur de l’adhésion à l’OTAN (une posi­tion qu’une forte majo­rité de la popu­la­tion reje­tait). Mais il a perdu son poste en 2010, lorsque les élec­tions pré­si­den­tielles ont donné la vic­toire à Ianoukovitch. Porochenko est retourné néan­moins en 2012 pour servir Ianoukovitch comme Ministre du com­merce et du déve­lop­pe­ment. Mais il l’a quitté après huit mois pour retour­ner au Parlement comme député indé­pen­dant. Bref, c’est la car­rière d’un oppor­tu­niste poli­tique invé­téré, qui, comme le reste de sa classe, sous­crit à l’adage russe : « Où se trouve ma for­tune, là se trouve mon coeur. »

Porochenko, dans la mesure où il a des prin­cipes, ne fait pas partie de l’aile la plus extrême du natio­na­lisme ukrai­nien. Mais il a quand même qua­li­fié les insur­gés du Donbass de « bandes d’animaux ». (Le Premier ministre Iatseniouk, bien-aimé des gou­ver­ne­ments occi­den­taux, les a qua­li­fiés de « sous-hommes ».) Mais en tout cas, Porochenko par­tage le pou­voir avec un gou­ver­ne­ment et un Parlement qui com­prennent des élé­ments impor­tants de l’extrême-droite natio­na­liste. Et à cause de la fai­blesse de l’armée, Porochenko a dû s’appuyer for­te­ment sur​des forces para­mi­li­taires ultra­na­tio­na­listes afin de pour­suivre la guerre. Par exemple, l’accord de cessez-le-feu qu’il a accepté le 21 juin et que, semble-t-il, il aurait voulu pro­lon­ger afin de pour­suivre des négo­cia­tions, a été écourté par une mani­fes­ta­tion des soi-disant « bataillons de volon­taires », recru­tés en grande partie à partir d’éléments de l’extrême-droite natio­na­liste. Ensuite, il y a des gens comme le gou­ver­neur multi-mil­liar­daire de la région de Dniepropetrovsk, Igor Kolomoiskii, qui finance per­son­nel­le­ment sa propre armée, le bataillon Dnipro ; ou le député par­le­men­taire de plus en plus popu­laire, un popu­liste de droite qui se com­porte en voyou, Oleg Lyachko, qui com­mande per­son­nel­le­ment des bataillons dans le Donbass. Porochenko doit éga­le­ment tenir compte de la montée du sen­ti­ment natio­na­liste dans le sillage de l’annexion de la Crimée et de la cam­pagne de pro­pa­gande mas­sive contre la Russie que mènent les médias contrô­lés par des oli­garques. Cette pous­sée natio­na­liste va bien au-delà des couches natio­na­listes habi­tuelles de la société. Et enfin, la guerre et l’état d’urgence natio­nale servent de moyens pour conso­li­der la base popu­laire du gou­ver­ne­ment et pour détour­ner l’attention popu­laire des poli­tiques d’austérité qui ne sont qu’à leurs débuts.

La dimen­sion inter­na­tio­nale

Bien que le conflit soit fon­da­men­ta­le­ment une guerre civile, les forces externes y ont joué un rôle impor­tant. « L’Occident » – les États-Unis, l’UE, l’OTAN – porte une lourde res­pon­sa­bi­lité pour son sou­tien indé­fec­tible au gou­ver­ne­ment de Kiev dans la guerre contre les insur­gés du Donbass et pour son encou­ra­ge­ment à une orien­ta­tion poli­tique et éco­no­mique exclu­si­ve­ment pro-occi­den­tale. En raison des divi­sions internes du pays, une telle poli­tique est fatale à l’intégrité de l’État et au déve­lop­pe­ment paci­fique de la société. En outre, à partir du moment où ces divi­sions internes ont pris la forme d’une confron­ta­tion armée, l’Occident a sou­tenu sans bron­cher les actions et la pro­pa­gande du gou­ver­ne­ment à Kiev. Cette pro­pa­gande dépeint le gou­ver­ne­ment russe comme le seul res­pon­sable du conflit, tout en pas­sant sous silence sa propre intran­si­geance et ses crimes très graves contre la popu­la­tion non-com­bat­tante du Donbass.

Une ana­lyse des inté­rêts et des moti­va­tions de l’Occident dépasse la portée de cette article. Mais il est bien évident que, depuis la chute de l’URSS, les États-Unis, avec le sou­tien plus ou moins actif de l’Europe, ont suivi un cours visant à limi­ter au maxi­mum l’influence géo­po­li­tique de la Russie et à l’entourer d’États hos­tiles. Malgré les pro­messes solen­nelles faites à l’époque à Gorbatchev, ces états ont été inté­grés dans l’OTAN, dont la Russie est exclue. Et lorsque l’intégration dans l’OTAN n’est pas pos­sible ou sou­hai­table, le « chan­ge­ment de régime » a été acti­ve­ment pour­suivi. C’est la poli­tique que l’Occident a acti­ve­ment pour­suivi en Ukraine. La pro­po­si­tion d’association faite par l’Union euro­péenne et qui a été à l’origine de la crise – une pro­po­si­tion qui conte­nait éga­le­ment des clauses rela­tives à la poli­tique de défense – visait à forcer ce pays pro­fon­dé­ment divisé à choi­sir entre l’Europe et la Russie. (Dans un son­dage natio­nal conduit en décembre 2013, 48 % des répon­dants ont dit que Ianoukovitch avait raison de ne pas signer, 35 % ont dit qu’il avait tort de ne pas signer. Dans l’Ouest du pays 82 % esti­maient qu’il a eu tort.).

C’est ainsi que la situa­tion a été perçue par le gou­ver­ne­ment russe. Il a vu le sou­tien occi­den­tal très ouvert et actif aux contes­ta­taires de la Maidan et ensuite le sou­tien occi­den­tal indé­fec­tible pour le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire et pour ses poli­tiques comme étant en ligne directe avec la poli­tique visant à « endi­guer » la Russie. L’annexion de la Crimée, qui ne semble pas avoir été pla­ni­fié long­temps à l’avance, était, au moins en partie, un mes­sage envoyé à l’Occident : assez c’est assez ! 

En dépit des pré­ten­tions des gou­ver­ne­ments ukrai­nien et occi­den­taux, Poutine ne vise ni l’annexion d’autres mor­ceaux de l’Ukraine ni la recréa­tion de l’empire sovié­tique. Sans que cela soit son pre­mier choix, Poutine accep­te­rait la neu­tra­lité de l’Ukraine et ses liens éco­no­miques plus étroits avec l’Union euro­péenne. Ce qu’il ne veut pas, c’est une Ukraine hos­tile à la Russie, exclu­si­ve­ment orien­tée vers l’Occident. La Russie euro­péenne, là où se trouve la très grande partie de sa popu­la­tion et de son indus­trie, par­tage avec l’Ukraine une fron­tière de presque 2 500 kilo­mètres de lon­gueur. Compte tenu de l’histoire du XXe siècle, la sen­si­bi­lité de la Russie à cette ques­tion ne devrait pas être trop dif­fi­cile à com­prendre, même en dehors des liens his­to­riques, cultu­rels, eth­niques, fami­liaux et éco­no­miques entre les deux pays.

Mais la Russie n’est pas sans res­pon­sa­bi­lité dans ce conflit. En cela, je conteste la posi­tion d’une partie de la gauche (y com­pris en Russie) qui sou­tient l’annexion de la Crimée et le rôle que la Russie a joué dans la guerre civile, et qu consi­dère ces poli­tiques comme des poli­tiques anti-impé­ria­listes jus­ti­fiées. D’autres élé­ments de la gauche ont, au contraire, adopté la posi­tion oppo­sée, en embras­sant essen­tiel­le­ment la ver­sion de Kiev du conflit.

Il va sans le dire que la condam­na­tion par l’Ouest de l’annexion de la Crimée est pro­fon­dé­ment hypo­crite en vue de sa propre his­toire, longue et conti­nue, d’agression impé­ria­liste et de son mépris des normes inter­na­tio­nales. On pense au déta­che­ment du Kosovo de la Serbie et de l’invasion de l’Irak, comme deux exemples récents. En outre, il ne fait aucun doute que la grande majo­rité de la popu­la­tion de la Crimée, qui ne s’est jamais senti ukrai­nienne, était contente, cer­tains même ravis, de l’annexion. C’est une chose que le gou­ver­ne­ment local avait sou­haité déjà en 1992 avant d’être repoussé par la Russie. Il n’y a pas eu d’élection depuis l’indépendance de l’Ukraine où la popu­la­tion de la Crimée n’ait donné une majo­rité aux partis ukrai­niens pro-russes.

En tant que citoyen d’un pays membre de l’OTAN qui est gou­verné par un Premier ministre droi­tier qui a sou­tenu avec zèle le régime ukrai­nien, j’avoue que mon réflexe « ins­tinc­tif » a été de sou­te­nir le gou­ver­ne­ment russe comme agis­sant pour la défense des inté­rêts natio­naux du pays contre l’agression occi­den­tale. Mais une telle posi­tion est erro­née.

Si l’annexion de la Crimée ne fai­sait pas partie d’un plan direc­teur visant à res­tau­rer l’empire sovié­tique, elle n’a été non plus moti­vée prin­ci­pa­le­ment par un souci légi­time des inté­rêts natio­naux de la Russie. Il faut quand même se deman­der ce qui pour­rait bien consti­tuer un inté­rêt natio­nal dans une société pro­fon­dé­ment divi­sée en classes où d’énormes richesses sont concen­trées entre les mains de si peu et qui est domi­née par un régime auto­ri­taire et cor­rompu.

De de toute façon, Poutine lui-même n’a pas expli­qué l’annexion en termes d’intérêts géo­po­li­tiques. Dans son dis­cours en mars consa­cré à la Crimée, puis au début de juillet au minis­tère des Affaires étran­gères, il a plutôt parlé de l’obligation de la Russie à pro­té­ger les popu­la­tions russes en dehors des fron­tières du pays. C’était un appel au natio­na­lisme eth­nique. Et cet appel a eu – au moins pour le moment – un très grand succès. La popu­la­rité de Poutine a atteint des som­mets sans pré­cé­dent, tandis que l’espace pour la contes­ta­tion, déjà res­treint, s’est réduit encore plus.

Mais même du point de vue géo­po­li­tique de la Russie, l’annexion était un geste incroya­ble­ment myope et nui­sible. L’annexion et la jus­ti­fi­ca­tion offerte ont donné une impul­sion majeure à la para­noïa anti-Russie en Ukraine. Dans le même temps, il a encou­ragé la résis­tance armée des forces anti-Kiev au Donbass. Ainsi, alors que la Russie, sin­cè­re­ment je crois, a constam­ment appelé à un cessez-le-feu et un règle­ment négo­cié, l’annexion a ali­menté le conflit armé. Et la Russie y contri­bue direc­te­ment depuis, puisque la vague natio­na­liste a obligé Poutine à per­mettre la péné­tra­tion offi­cieuse au Donbass de com­bat­tants et d’armes, même s’il n’a aucune inten­tion d’y inter­ve­nir en force pour sauver la milice. (Je pour­rais avoir tort sur​ce point, bien que j’en doute for­te­ment.)

Ainsi, au lieu de pro­té­ger la popu­la­tion russe du Donbass, Poutine a en fait contri­bué à la dété­rio­ra­tion de sa situa­tion et a miné la capa­cité de la Russie à défendre les inté­rêts de cette popu­la­tion.

En même temps, l’annexion a gra­ve­ment contri­bué à la dégra­da­tion de la situa­tion inter­na­tio­nale de la Russie elle-même. En don­nant un coup de fouet au natio­na­lisme anti-russe en Ukraine, ce qui a soli­di­fié l’appui au gou­ver­ne­ment de Kiev, Poutine a assuré que désor­mais l’Ukraine sera fer­me­ment dans le camp occi­den­tal et hos­tile à la Russie. Il a éga­le­ment contri­bué à soli­di­fier l’OTAN comme alliance hos­tile visant à conte­nir une Russie sup­po­sé­ment expan­sion­niste. Et l’annexion a privé le gou­ver­ne­ment de ce qui avait servi de son argu­ment prin­ci­pal contre les agres­sions occi­den­tales : le res­pect des normes inter­na­tio­nales de non-inter­ven­tion dans les affaires inté­rieures des autres États et de leur inté­grité ter­ri­to­riale.

Certains pré­tendent que Poutine a été forcé d’agir pour pro­té­ger la base navale russe de Sébastopol. Mais la menace n’était encore que poten­tielle, et la sau­ve­garde de cette base ne l’emporte pas sur le grave pré­ju­dice géo­po­li­tique causée par l’annexion. (Poutine semble avoir mal cal­culé que l’Europe, en par­ti­cu­lier l’Allemagne, ne sui­vrait pas les États-Unis dans une croi­sade contre la Russie.) En outre, si la base avait vrai­ment été mena­cée, elle aurait pu à la limite être dépla­cée vers le port de la mer Noire en Russie à Novorosiisk. Le coût de cette opé­ra­tion n’aurait pro­ba­ble­ment pas été beau­coup plus élevé que les pertes qui seront infli­gées par les sanc­tions occi­den­tales. 


Conclusion

La solu­tion, en prin­cipe, a tou­jours été évi­dente : un cessez-le-feu sur­veillé par des obser­va­teurs inter­na­tio­naux, suivi de négo­cia­tions, à la seule condi­tion de l’acceptation de l’intégrité ter­ri­to­riale de l’Ukraine. L’objet des négo­cia­tions serait la dévo­lu­tion de pou­voirs aux gou­ver­ne­ments régio­naux et locaux élus. C’est la fameuse « fédé­ra­li­sa­tion », sou­te­nue par la Russie et par la majo­rité de la popu­la­tion du Donbass, mais reje­tée par Kiev et l’Occident, qui pré­tendent que c’est sim­ple­ment une cou­ver­ture pour la sépa­ra­tion de l’est de l’Ukraine et son annexion par la Russie.

Mais dans une société si pro­fon­dé­ment divi­sée, le fédé­ra­lisme peut, en fait, être une mesure effi­cace contre le sépa­ra­tisme. Si le Canada n’était pas un État fédé­ral, le Québec l’aurait quitté depuis long­temps. Mais les choses sont pro­ba­ble­ment déjà allées trop loin en Ukraine. Kiev, sou­tenu par l’Occident, ne veut pas entendre parler d’un cessez-le-feu. Il veut une capi­tu­la­tion incon­di­tion­nelle ou une vic­toire mili­taire. Et, bien que peu pro­bable, les pres­sions inté­rieures en Russie pour­raient finir par convaincre Poutine d’intervenir direc­te­ment. Dans tous les cas, l’avenir ne semble pas très pro­met­teur pour un État ukrai­nien unifié.

Presse-toi à gauche, 19 août 2014

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