Composition de classe en Corée du sud et tournant néolibéral

Par Mis en ligne le 14 novembre 2007

Cet article entend décrire le chan­ge­ment de la société coréenne après la crise néo-libé­rale de 1997. La crise éco­no­mique en Corée a résulté des luttes de classe ouvrière entre 1987 et 1997. Mais elle fut employée comme l’occasion per­met­tant l’approfondissement de la réforme néo­li­bé­rale et la recom­po­si­tion du capi­tal.


Ce pro­ces­sus para­doxal s’est accom­pli par un violent licen­cie­ment de large enver­gure, comme dans d’autres pays. Dans ce pro­ces­sus, le pre­mier fac­teur remar­quable est l’attitude appa­rem­ment coopé­ra­trice du mou­ve­ment tra­vailliste pro­gres­siste. L’auteur décrit le contexte de décom­po­si­tion des groupes mili­tants de la classe ouvrière dans les entre­prises, mais il s’efforce aussi de cerner une nou­velle recom­po­si­tion de cette classe ouvrière ainsi que la for­ma­tion de mul­ti­tudes auto­nomes à tous les niveaux de la société coréenne.
La Corée du Sud est un pays récem­ment indus­tria­lisé avec un marché émergent impor­tant. Elle est régu­liè­re­ment citée comme un exemple vivant du succès du modèle de déve­lop­pe­ment capi­ta­liste et de son dyna­misme. Mais le choc iner­tiel de 1997, lorsque la crise éco­no­mique venant de Thaïlande frappa toute l’Asie de l’Est, fut par­ti­cu­liè­re­ment sévère pour la société coréenne. C’est à ce moment cru­cial que le FMI se mit à exer­cer une grande influence à court et à long terme sur la poli­tique du gou­ver­ne­ment et sur la société coréenne toute entière, en échange de conces­sions comme le pro­lon­ge­ment de l’échéance de la dette et l’offre de lignes de crédit sup­plé­men­taires. Cinquante ans après la fin de la cura­telle amé­ri­caine de 1945-1948, une nou­velle forme de tutelle venait d’apparaître.
Le 23 août 2001, soit quatre ans après le début de la crise éco­no­mique, le gou­ver­ne­ment coréen annonça que la Corée du Sud avait rem­boursé tous les emprunts du FMI, s’émancipant ainsi de sa tutelle avec 32 mois d’avance sur la date fixée ini­tia­le­ment. Effectivement, les indi­ca­teurs éco­no­miques témoi­gnaient du succès des pro­grammes du FMI. En 2002, le pays s’était hissé au 4e rang mon­dial pour ses réserves en devises étran­gères, son éco­no­mie connais­sait une crois­sance sou­te­nue, asso­ciée à une sta­bi­lité de l’emploi et des indices de prix. Cependant, si on met de côté ces succès éco­no­miques, la cura­telle du FMI a pro­duit des chan­ge­ments rapides et signi­fi­ca­tifs dans la struc­ture sociale, les rap­ports de classe, et les modes de pensée qui dominent la société coréenne.
La situa­tion de classe avant la crise éco­no­mique
Le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste en Corée du Sud avant 1997 dépen­dait beau­coup de l’introduction de capi­taux étran­gers par les orga­ni­sa­tions ban­caires trans­na­tio­nales telles le FMI ou la Banque Mondiale. Ce capi­tal étran­ger appar­te­nait au capi­tal finan­cier trans­na­tio­nal qui cher­chait un lieu d’investissement pro­fi­table, pou­vant faire contre­poids au pou­voir d’insubordination mani­festé par la classe ouvrière en Europe occi­den­tale durant les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires de 1968. La somme totale de capi­tal finan­cier trans­na­tio­nal investi en Corée du Sud entre 1990 et 1997 était de 60 mil­liards de dol­lars, dont 43 mil­liards furent reti­rés d’un coup à la fin de 1997. Ce retrait brutal pré­ci­pita la crise éco­no­mique qui eût lieu en novembre de cette année.
Quelle fut la raison de ce retrait sou­dain ? La même que celle qui expli­quait pré­cé­dem­ment l’entrée des capi­taux. Autrement dit, le mou­ve­ment de retrait était lié à l’état du taux de profit en Corée du Sud, en l’espèce à sa dimi­nu­tion radi­cale. La résis­tance du pro­lé­ta­riat mili­tant dans le pays depuis 1987 signi­fiait la fin de la garan­tie de taux de profit élevés. Celui de l’ensemble de l’industrie attei­gnait encore 49 % en 1986, mais sa baisse s’accéléra par la suite, pour atteindre son niveau le plus bas, 18,6 %, en 1997, un niveau bien plus bas que celui qu’avait connu le pays durant la crise éco­no­mique de 1980, à savoir 29,7 %, ce qui avait pro­vo­qué la chute du gou­ver­ne­ment de Park Jeong Hui. Dans une situa­tion aussi instable, les déten­teurs de créances contrac­tées sur le marché finan­cier inter­na­tio­nal refu­sèrent de repous­ser l’échéance de leur rem­bour­se­ment, pré­ci­pi­tant ainsi un exode massif des capi­taux.
S’y ajou­tait la dif­fé­rence sui­vante : bien que la struc­ture des rap­ports de classe fût deve­nue de nature néo-libé­rale à l’échelle mon­diale, elle ne l’était nul­le­ment au niveau coréen. Il lui fallut passer par plu­sieurs étapes avant d’atteindre un degré de néo-libé­ra­lisme cor­res­pon­dant au niveau mon­dial.
Jusqu’à la chute du gou­ver­ne­ment de Park Jeong Hui en 1979, c’était la forme de l’État, mili­taro-fas­ciste et auto­ri­taire qui était char­gée de conte­nir la résis­tance de la classe ouvrière et de porter l’accumulation en asso­cia­tion avec le capi­tal trans­na­tio­nal. Cette forme-État força les tra­vailleurs à accep­ter des condi­tions d’emploi à bas salaire, une durée du tra­vail longue en ins­tau­rant l’état d’exception de la loi mar­tiale et une série de lois spé­ciales. Cependant, les ouvriers-masse coréens, dont le nombre ne fai­sait que croître, atta­quèrent la soli­dité de cette forme-État en s’unissant avec les étu­diants et les asso­cia­tions reli­gieuses. Dès le début des années 1970, le gou­ver­ne­ment de Park Jeong Hui mit en route une nou­velle vague d’industrialisation dans la chimie lourde, dans l’intention de neu­tra­li­ser à coup de restruc­tu­ra­tions le bas­tion de la résis­tance ouvrière repré­sen­tée sur­tout dans le sec­teur des indus­tries légères.
Après son coup de force du « prin­temps de Séoul » en mai 1980, le gou­ver­ne­ment de Jeon Du Hwan prit le pou­voir et cher­cha une issue à la crise éco­no­mique en aban­don­nant l’objectif d’une éco­no­mie indé­pen­dante et en ouvrant le pays aux flux finan­ciers trans­na­tio­naux à une échelle inédite. Cette poli­tique ne fut pos­sible que grâce à la sup­pres­sion de la résis­tance popu­laire armée qui s’était éten­due de Kwangju à d’autres régions, à partir du 18 mai 1980. Jeon Du Hwan réta­blit vio­lem­ment l’ordre en s’appuyant sur des mesures d’exceptions telles la Loi de Sécurité Nationale, la Loi pour la Paix Sociale, etc… Mais cet ordre auto­ri­taire oppres­sif se heurta à la fois à aux espoirs poli­tiques du peuple et aux exi­gences du mou­ve­ment néo­li­bé­ral du capi­tal trans­na­tio­nal. Ainsi le gou­ver­ne­ment fut obligé d’adopter une poli­tique plus flexible à partir de 1984, quand le taux de profit retrouva ses niveaux de 1979. Les ouvriers-masse sai­sirent cette occa­sion pour déclen­cher alors une série de luttes contre le régime auto­ri­taire.
Les luttes de 1987 sem­blèrent se conclure avec les réformes post-auto­ri­taires des élec­tions pré­si­den­tielles directes. Mais les chan­ge­ments qu’elles ame­nèrent dans la société sud-coréenne furent en fait bien plus pro­fonds. D’une part, ces luttes témoi­gnaient des pro­grès du pou­voir mili­tant des ouvriers-masse. D’autre part, elles expri­maient aussi la nou­velle sub­jec­ti­vité qui nais­sait en dehors de l’usine. Le gou­ver­ne­ment No Tae Uoo qui prit le pou­voir en 1988, et celui de Kim Yeong Sam qui lui suc­cèda en 1993 avec une coa­li­tion des partis Min Jeong (Démocrate pour la jus­tice), Min Ju (Démocrate) et Kong Hwa (Républicain) était condamné à trou­ver une solu­tion à la crise éco­no­mique qui avait suivi le boom de 1986-1988. Il ne fal­lait rien moins qu’inventer une nou­velle forme de gou­ver­ne­ment sou­ve­rain, dis­tincte du sys­tème auto­ri­taire irré­mé­dia­ble­ment affai­bli. Ces admi­nis­tra­tions suc­ces­sives agirent sur deux plans. D’abord, le gou­ver­ne­ment garan­tit au capi­tal finan­cier trans­na­tio­nal des marges de manœuvre plus grandes, tandis qu’il per­met­tait au capi­tal natio­nal d’éviter la résis­tance de la classe ouvrière en se délo­ca­li­sant vers des mar­chés étran­gers tels que l’Asie du Sud-Est, la Russie, la Chine, etc… Ensuite, afin de maî­tri­ser les exi­gences de pou­voir venues d’en bas, ces admi­nis­tra­tions ten­tèrent de s’approprier le mou­ve­ment des syn­di­cats démo­cra­tiques qui était apparu comme un pou­voir social indé­pen­dant durant les luttes des années 1980, et d’en faire le com­plice du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste. Les accords réci­proques entre le FKTU (la Fédération Coréenne des Syndicats) et l’ANB (l’Association des Entrepreneurs Nationaux) en 1993, ainsi que le Comité pour la Réforme du Rapport entre Employeurs et Employés en avril 1996, par­ti­ci­paient tous de cette ten­ta­tive de construire un dis­po­si­tif de consen­sus social.
Afin d’atteindre cet objec­tif, le capi­tal cher­cha à trans­for­mer l’organisation de la classe ouvrière, qui s’était construite à la base dans les usines en une struc­ture cen­tra­li­sée qui faci­li­te­rait les négo­cia­tions au niveau des cadres supé­rieurs entre les tra­vailleurs et le capi­tal. L’intervention du capi­tal se déploya sur le ter­rain juri­dique : il prit la reven­di­ca­tion ouvrière d’une réforme de la loi sur les syn­di­cats comme pré­texte pour pro­cé­der à une révi­sion néo­li­bé­rale des lois sur les rela­tions pro­fes­sion­nelles. Le gou­ver­ne­ment Kim Yeong Sam fit passer par sur­prise, en décembre 1996, une révi­sion du droit du tra­vail devant l’Assemblée Nationale. La réponse de la classe ouvrière fut une grève géné­rale.
Malgré cette grève, qui dura plus de trois mois, de décembre 1996 à mars 1997, la réforme néo-libé­rale du capi­tal suivit son cours. La révi­sion de la loi sur l’organisation des syn­di­cats, qui résulta de l’accord entre la coa­li­tion au pou­voir et le parti d’opposition, conte­nait aussi diverses mesures qui allaient dans le sens des réformes néo-libé­rales : les horaires flexibles, le par­tage de tra­vail, le prin­cipe de pas de salaire en cas de chô­mage tech­nique, et les res­tric­tions sur les lieux de mani­fes­ta­tion pos­sibles. Toutes ces mesures étaient conçues pour rendre le marché du tra­vail plus flexible et plus acces­sible au capi­tal néo-libé­ral.
La révi­sion de la loi sur les syn­di­cats conte­nait éga­le­ment les articles qui concré­ti­saient un consen­sus autour de la poli­ti­sa­tion de la classe ouvrière (par exemple la recon­nais­sance du plu­ra­lisme syn­di­cal ainsi que la légi­ti­ma­tion de son acti­vité poli­tique). Cette loi était donc clai­re­ment le fruit d’un com­pro­mis entre les tra­vailleurs et le capi­tal. De fait, au début de 1997, la Confédération Coréenne des Syndicats (KCTU) choi­sit la voie du com­pro­mis avec le gou­ver­ne­ment, une ligne qui fut qua­li­fiée « de syn­chro­ni­sa­tion du mou­ve­ment des tra­vailleurs avec le rythme du peuple ». Dans cette optique, 1997 appa­raît comme un tour­nant, après lequel le cou­rant domi­nant des mou­ve­ments syn­di­caux démo­cra­tiques adopta une ligne fondée sur les négo­cia­tions col­lec­tives.
Mais ce consen­sus ne vit pas tout de suite le jour, à cause de la résis­tance des tra­vailleurs à la base dans les entre­prises. La révi­sion de la loi sur les syn­di­cats fit réduire l’augmentation du salaire à 7 %, pour la pre­mière fois depuis 1987, et conforta l’offensive patro­nale. En réac­tion, l’opposition des tra­vailleurs se fit vio­lente et donna lieu à des ras­sem­ble­ments dans les struc­tures syn­di­cales de base au niveau des éta­blis­se­ments. Telle était la situa­tion de tran­si­tion, quand une crise éco­no­mique, dont le pre­mier signe fut la faillite de des Aciéries Hanbo, frappa toute la Corée du Sud.
Recomposition du capi­tal et décom­po­si­tion de classe sous le gou­ver­ne­ment de Kim Dae Jung
Élu en décembre 1997, le gou­ver­ne­ment de Kim Dae Jung hérita d’une éco­no­mie natio­nale en crise. Avec le retrait de 43 mil­liards de dol­lars d’un coup, l’économie sud-coréenne entra dans une crise de liqui­di­tés qui entraîna la faillite de beau­coup d’entreprises. Ce choc fut ensuite suivi par une aug­men­ta­tion des taux d’intérêt, une aug­men­ta­tion encore plus dra­ma­tique du taux de change, puis par une chute libre des prix de l’immobilier. Le gou­ver­ne­ment uti­lisa cette crise pour ache­ver de faire passer en pro­fon­deur la réforme néo-libé­rale qui avait été frei­née à la fois par le résidu d’autoritarisme rigide et par la résis­tance de la classe ouvrière. Une série de réformes devaient concré­ti­ser, au moyen d’un prêt sup­plé­men­taire de 55 mil­liards de dol­lars du FMI, la « libé­ra­li­sa­tion négo­ciée de façon consen­suelle de l’économie » telle qu’elle avait été défi­nie à la suite de la grève géné­rale de 1996-1997.
La réforme fon­da­men­tale était celle des mar­chés finan­ciers. Elle était conçue pour sup­pri­mer tous les obs­tacles à la liberté de mou­ve­ment des capi­taux inter­na­tio­naux. La réforme du sec­teur ban­caire sui­vait les prin­cipes énon­cés à Bâle, c’est-à-dire une régu­la­tion des fonds de capi­taux selon des cri­tères inter­na­tio­naux uni­fiés (equity capi­tal), com­pre­nait éga­le­ment l’assouplissement des limites impo­sées jusque-là à l’investissement étran­ger en actions, une plus grande pos­si­bi­lité de fusions et acqui­si­tions conduites par des firmes étran­gères, l’ouverture des mar­chés de finan­ce­ment à court terme et des titres (com­pany bond mar­kets), ainsi que la libé­ra­li­sa­tion des emprunts com­mer­ciaux à l’étranger. Toutes ces mesures prises ensemble signi­fiaient l’extension maxi­male de l’ouverture du marché entre­prise dès 1980, et la sup­pres­sion des limites natio­nales à cette ouver­ture.
Le second chan­ge­ment impor­tant fut la dis­so­lu­tion des Jaebeol (les grands conglo­mé­rats carac­té­ris­tiques de l’économie sud-coréenne). Les cinq prin­cipes que le gou­ver­ne­ment imposa aux Jaebeol furent les sui­vants : (1) une trans­pa­rence com­mer­ciale accrue ; (2) la fin des nan­tis­se­ments réci­proques de leurs dettes ; (3) une amé­lio­ra­tion dras­tique de l’exigibilité de leur situa­tion finan­cière ; (4) le repli sur leur cœur de métier stra­té­gique ainsi que le ren­for­ce­ment de leurs rap­ports avec les PME ; (5) une res­pon­sa­bi­lité plus grande accor­dée aux grands action­naires et aux diri­geants. Trois objec­tifs venaient s’ajouter à ces prin­cipes : (1) empê­cher que le capi­tal indus­triel contrôle le finan­ce­ment ; (2) éviter les situa­tions de col­li­sion favo­ri­sant le délit d’initié ; (3) inter­dire les trans­mis­sions patri­mo­niales dou­teuses. Ces démarches furent lar­ge­ment sou­te­nues par ceux qui avaient été exploi­tés par les Jaebeol et vic­times de l’oppression des gou­ver­ne­ments pré­cé­dents. Cependant, au cours de ce pro­ces­sus, de nom­breuses firmes déte­nues par les Jaebeol tom­bèrent sous le contrôle du capi­tal trans­na­tio­nal.
Le troi­sième chan­ge­ment fut la pri­va­ti­sa­tion des entre­prises publiques. Son prin­ci­pal objec­tif fut la réduc­tion des effec­tifs et, par là, une tran­si­tion accé­lé­rée vers un mode de fonc­tion­ne­ment de marché. L’objectif secon­daire était de garan­tir une source de reve­nus finan­ciers afin d’éponger la dette envers le FMI, et de faci­li­ter la réforme néo-libé­rale de la Corée du Sud. Le gou­ver­ne­ment pri­va­tisa ainsi six entre­prises publiques ; il vendit à des firmes étran­gères la partie déte­nue par l’État dans Korea Telecom, ainsi que le mono­pole du tabac et du gin­seng, etc… Enfin, il accé­léra la pri­va­ti­sa­tion des firmes dans le sec­teur de l’énergie. Dans le même mou­ve­ment, il rédui­sit bru­ta­le­ment le nombre de fonc­tion­naires, fai­sant ainsi bais­ser le niveau de qua­lité des ser­vices publics, sup­pri­mant les postes d’ouvriers du sec­teur public et conso­li­dant la puis­sance de contrôle accrue du capi­tal trans­na­tio­nal.
Le point le plus signi­fi­ca­tif fut une véri­table décla­ra­tion de guerre au monde du tra­vail, sous le pré­texte de la « flexi­bi­lité du marché du tra­vail ». Bien que la pri­va­ti­sa­tion du sec­teur public eût déjà entraîné une spec­ta­cu­laire réduc­tion d’emplois, les licen­cie­ments dans le sec­teur privé furent encore plus bru­taux. En une seule année, entre la fin 1997 et le début 1998, le capi­tal éli­mina 23 % des emplois du sec­teur finan­cier. Les grandes socié­tés se débar­ras­sèrent de 10 % de leurs employés. Puis, en 1999, à peu près 4 mil­lions et demi de per­sonnes, soit 19 % de la popu­la­tion active, furent mis au chô­mage. Comme les formes d’emploi revê­tirent la forme d’une « flexi­bi­lité » des tra­vailleurs occa­sion­nels, nous pou­vons sup­po­ser que le nombre de tra­vailleurs instables (à mi-temps, inté­ri­maires, sous contrat et sous-trai­tance) a dépassé celui des tra­vailleurs à plein-temps. Cette situa­tion est appe­lée à s’aggraver avec la mise en œuvre du « sys­tème de contrôle de l’emploi par la direc­tion » qui prône la pos­si­bi­lité des ren­vois via la négo­cia­tion avec le syn­di­cat ou son repré­sen­tant. La réforme fut éga­le­ment accom­pa­gnée par une modi­fi­ca­tion du sys­tème de paie, qui passa du sys­tème de l’ancienneté à une rému­né­ra­tion annua­li­sée. Cette trans­for­ma­tion eût pour consé­quence évi­dente de ren­for­cer for­te­ment la concur­rence entre ouvriers.
Tout cela a été cou­ronné par la loi dite des « zones éco­no­miques spé­ciales », votée le 5 novembre 2002 d’un commun accord entre les partis au gou­ver­ne­ment et l’opposition. Les contraintes régle­men­taires concer­nant l’établissement de telles zones étaient légères, et elles pou­vaient être décré­tées n’importe où en Corée du Sud. Dans ces zones, les entre­pre­neurs pou­vaient uti­li­ser des tra­vailleurs sans contrat (des­pat­ched wor­kers) sans aucune limite. Le sys­tème des congés men­suels était aboli, et les salaires n’avaient plus à être versés pour des jours fériés en semaine. Cette loi est l’effet le plus impor­tant de cette montée en force des réformes néo-libé­rales depuis cinq ans : la majeure partie du pou­voir de la classe ouvrière, acquis à la base dans les éta­blis­se­ments par les luttes depuis le milieu des années 1980, s’est trouvé tota­le­ment neu­tra­li­sée.
La dyna­mique de recom­po­si­tion de la classe ouvrière depuis la crise éco­no­mique

Comment la classe ouvrière en Corée en est-elle arri­vée à être si sévè­re­ment défaite malgré la puis­sance accrue dont elle témoi­gna à partir de 1985 dans des luttes qui ébran­lèrent la sta­bi­lité de l’accumulation du capi­tal ?
Le gou­ver­ne­ment de Kim Dae Jung s’était arrangé pour faire du mou­ve­ment démo­cra­tique syn­di­cal un par­te­naire de deuxième classe des réformes libé­rales en accor­dant des droits de négo­cia­tion aux niveaux élevés des direc­tions syn­di­cales. Pour y par­ve­nir, il lui fallut préa­la­ble­ment détruire le pou­voir mili­tant qui s’était forgé à la base. C’était ce qu’il y avait der­rière la créa­tion de la Commission tri­par­tite Salariés-Employeurs-Gouvernement. Ironie du sort, cet orga­nisme fut mis en place comme une conces­sion du Gouvernement à une pro­po­si­tion du KCTU.
Le KCTU (ainsi que le FKTU) par­vinrent à un accord avec le Gouvernement et le Patronat sur quatre-vingt points dans la pre­mière séance de la Commission, le 15 jan­vier 1998. Pourtant sur ces quatre-vingt points seuls furent tra­duits en lois ceux qui étaient contraires aux inté­rêts de la classe ouvrière, telles la loi sur le chô­mage tech­nique et la loi sur les tra­vailleurs sans contrat. Les points favo­rables à la classe ouvrière, comme la garan­tie des droits fon­da­men­taux du tra­vail pour les employés du sec­teur public, les ensei­gnants et l’extension de la cou­ver­ture sociale furent ajour­nés. Devant cette évo­lu­tion, les tra­vailleurs de la base du KCTU expri­mèrent leur vive oppo­si­tion. Cette cas­sure entraîna une démis­sion géné­rale de la direc­tion du KCTU et son rem­pla­ce­ment par un comité dési­gné selon des pro­cé­dures excep­tion­nelles. Mais après l’arrêt de la grève géné­rale devant l’opinion publique et pour des rai­sons de fai­blesses intrin­sèques, la seconde direc­tion du KCTU, élue le pre­mier avril 1998, pro­clama son refus de recon­naître la Commission tri­par­tite pour reve­nir à la tac­tique de négo­cia­tion directe avec le Gouvernement sur une base de lutte de masse.
Le 3 juin 1998, la seconde ces­sion de la Commission Tripartite, réunie par le Gouvernement, se pro­po­sait créer des condi­tions favo­rables à l’investissement étran­ger. Au départ, le KCTU pra­ti­qua la poli­tique de la chaise vide. Mais au bout de quelques jours, il céda devant la crainte d’une restruc­tu­ra­tion uni­la­té­rale du capi­tal. Le gou­ver­ne­ment lui promis alors de pro­té­ger les syn­di­cats des réformes libé­rales et de prendre des mesures concrètes pour éta­blir un consen­sus entre le tra­vail et le capi­tal. Pourtant, en dépit des ces enga­ge­ments, la restruc­tu­ra­tion uni­la­té­rale du capi­tal pour­sui­vit son cours, inchan­gée. Après avoir annoncé son refus de par­ti­ci­per à la Commission, le KCTU entama une seconde grève géné­rale du 14 au 16 juillet. Avant la troi­sième grève géné­rale prévue pour le 23 juillet, des accords furent trou­vés sur la réforme éco­no­mique, sur l’emploi, sur les rela­tions pro­fes­sion­nelles, la sécu­rité sociale, etc… Mais tandis que les mises au chô­mage par­tiel se pour­sui­vaient, la tra­duc­tion légis­la­tive des points de l’accord fut ajour­née une fois de plus. Aussi, en février 1999, le KCTU quitta-t-il la Commission, en signe de pro­tes­ta­tion .
La troi­sième ses­sion de la Commission débuta, en sep­tembre 1999, sans ce syn­di­cat. En raison d’un conflit sur les salaires qui remon­tait à avant la recon­nais­sance du fait syn­di­cal, même le FKTU aban­donna la Commission en décembre 1999. Ce qui eut pour résul­tat de la rendre mori­bonde. Malgré cette expé­rience, le KCTU et le FKTU per­sistent à essayer de réunir les condi­tions maté­rielles d’un consen­sus mutuel entre le tra­vail et le capi­tal. Pour y par­ve­nir, ils essayent de recons­truire les syn­di­cats au niveau indus­triel tout en ten­tant d’acquérir un poids poli­tique à tra­vers l’action des partis . Ainsi, le Parti Démocratique des Travailleurs appuyé par le KCTU a obtenu 960 000 (3.9 %) voix à la der­nière élec­tion pré­si­den­tielle .
Mais ce qui reste d’activistes est en train de s’efforcer de recons­truire un pou­voir de base dans les usines et de l’étendre avec l’objectif clas­sique de construc­tion d’une société socia­liste par la classe ouvrière indus­trielle .
Certains d’entre eux ont cri­ti­qué récem­ment les limites du mou­ve­ment syn­di­cal comme repo­sant trop sur ses direc­tions . Et l’on peut obser­ver aujourd’hui une ten­dance vers un mou­ve­ment par­ti­san des assem­blées de base où les tra­vailleurs eux-mêmes décident de leurs actions.
Dynamique de la sub­jec­ti­vité sociale en Corée du Sud
Il faut aussi tenir compte du sur­gis­se­ment d’une nou­velle sub­jec­ti­vité qui ne se réduit pas à celle de la classe ouvrière d’industrie. Elle s’incarne dans ceux qui s’appellent « les citoyens », femmes, étu­diants, artistes, intel­lec­tuels, tech­ni­ciens, scien­ti­fiques, etc… Ces der­niers forment la base d’un mou­ve­ment nou­veau, « le mou­ve­ment des citoyens » qui s’est déve­loppé rapi­de­ment depuis les années 1990. Il a mul­ti­plié de nou­veaux rendez-vous sociaux sur la jus­tice éco­no­mique, sur la démo­cra­ti­sa­tion de la société, sur la pro­tec­tion de l’environnement, sur l’égalité entre les sexes, sur les droits de l’homme, etc…
De façon signi­fi­ca­tive, le mou­ve­ment des citoyens éprouve des dif­fi­cul­tés à défi­nir le concept de « citoyen ». Son prin­ci­pal cou­rant tend actuel­le­ment à défi­nir le citoyen comme un sujet qui n’est pas de classe. Pour ma part, je pro­pose au contraire, de redé­fi­nir le « citoyen » dans le contexte de la recom­po­si­tion de la classe ouvrière opérée par les restruc­tu­ra­tion indus­trielle capi­ta­liste depuis les années 1980.
La restruc­tu­ra­tion indus­trielle autour des indus­tries de hautes tech­no­lo­gies et des acti­vi­tés liées à l’information a conféré à la force de tra­vail un nou­veau visage. Cette forme nou­velle de force de tra­vail a acquis un carac­tère davan­tage tech­no­lo­gique et scien­ti­fique, si bien que l’école, le foyer et la société ont été tous trans­for­més en usines de la repro­duc­tion. Nous devrions consi­dé­rer que l’affaiblissement du mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel résulte de ce pro­ces­sus. La part rela­tive des ouvriers d’industrie s’est trou­vée réduite du fait de la diver­si­fi­ca­tion du sala­riat. C’est pour­quoi le terme de « citoyen » n’est qu’une vieille éti­quette que l’on a collée sur les sujets du nou­veau tra­vail qui se com­posent de mul­ti­tudes plu­rielles et hété­ro­gènes.
Malheureusement ces nou­veaux sujets n’ont pas été capables d’assurer leur jonc­tion avec les luttes du mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel. Tandis que ce der­nier s’attaque aux réformes néo­li­bé­rales, ces nou­veaux sujets tendent à concen­trer leur offen­sive sur les restes du régime auto­ri­taire. Cette cas­sure a ouvert un bou­le­vard au réfor­misme néo­li­bé­ral en Corée. Mais petit à petit, la nature du pro­blème est mieux cernée et l’on cherche une solu­tion à tâtons. Certains acti­vistes du mou­ve­ment citoyen sont en train de s’opposer vigou­reu­se­ment aux posi­tions qui laissent les inté­rêts du capi­tal trans­na­tio­nal s’approprier les luttes anti-auto­ri­taires.
La bureau­cra­ti­sa­tion est un pro­blème déci­sif pour le mou­ve­ment des citoyen . Au moment où le Gouvernement No Mu Hyun s’est mis à le coop­ter, et bien qu’il n’ait rem­porté les élec­tions de décembre 2002 qu’en raison du très puis­sant sou­tien qu’il a reçu de lui, le pro­blème cru­cial demeure : com­ment les mul­ti­tudes pour­raient-elles opérer la jonc­tion du mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel et du nou­veau mou­ve­ment des citoyens dans un réseau de lutte contre le néo­li­bé­ra­lisme ? Les com­mu­nau­tés innom­brables qui s’activent sur Internet et les assem­blées de base dans les entre­prises sug­gèrent la solu­tion. Elles sub­mergent les rues en por­tant des bou­gies allu­mées pour pro­tes­ter contre la bru­ta­lité de l’armée amé­ri­caine (qui a écrasé deux jeunes éco­liers sous un tank) en scan­dant « N’attaquez-pas l’Iraq ! ». Par la même occa­sion, cri­ti­quant éga­le­ment le résul­tat de cinq années de réformes libé­rales elles font connaître à tous le sui­cide de Bae Dal Ho, un tra­vailleur qui enten­dait pro­tes­ter ainsi contre la dis­po­si­tion néo­li­bé­rale répres­sive qui auto­rise des sai­sies-arrêts sur salaire et sur les biens des tra­vailleurs en puni­tion des actions de grèves.
Par Joe Jeong Hwan
Mise en ligne le samedi 21 juin 2003

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