Commotion, le projet d’un Internet hors de tout contrôle

Par Mis en ligne le 29 septembre 2011

Un immeuble confor­table et ano­nyme, au cœur de Washington, à quelques rues de la Maison Blanche. Dans une enfi­lade de bureaux au fond du 5e étage, une ving­taine de jeunes gens, sur­tout des gar­çons, tra­vaillent dis­crè­te­ment, dans une ambiance à la fois stu­dieuse et décon­trac­tée. Cette petite équipe, com­po­sée d’informaticiens, de juristes et de socio­logues, est en train de réa­li­ser l’utopie suprême des hackers et des mili­tants liber­taires du monde entier : un logi­ciel per­met­tant la créa­tion de réseaux sans fil à haut débit 100 % auto­nomes, qui fonc­tion­ne­ront sur les fré­quences Wi-Fi, sans s’appuyer sur aucune infra­struc­ture exis­tante – ni relais télé­pho­nique, ni câble, ni satel­lite. Ils seront mou­vants, hori­zon­taux, entiè­re­ment décen­tra­li­sés et échap­pe­ront à toute sur­veillance, car le trafic sera ano­nyme et crypté.


Une ving­taine de jeunes gens fina­lisent un logi­ciel per­met­tant la créa­tion de réseaux sans fil à haut débit 100 % auto­nomes, qui fonc­tion­ne­ront sur les fré­quences Wi-Fi, sans s’appuyer sur aucune infra­struc­ture exis­tante. Conspiritech / Wikimedia com­mons.

Ce projet ambi­tieux – nom de code Commotion– est dirigé par Sascha Meinrath, 37 ans, mili­tant de longue date de l’Internet libre et pré­cur­seur des réseaux citoyens – au sein du col­lec­tif de jour­na­listes en ligne Indymedia, puis à l’université d’Urbana-Champaign (Illinois), un des ber­ceaux du logi­ciel libre, et dans diverses start-up et ONG d’action sociale : « J’ai bri­colé mon pre­mier réseau auto­nome il y a dix ans. Les antennes étaient faites avec des boîtes de conserves. » Depuis ces temps héroïques, Sascha Meinrath a fait du chemin. Dans sa ver­sion actuelle, Commotion est un projet très offi­ciel. Il est hébergé et financé par l’Open Technology Initiative (OTI), dépar­te­ment high-tech de la New America Foundation, orga­nisme pres­ti­gieux consa­cré à l’étude des grands pro­blèmes de la société amé­ri­caine, et pré­sidé par Eric Schmidt, l’un des patrons de Google.

Grâce à cette tutelle, Sascha Meinrath dis­pose d’un budget annuel de 2,3 mil­lions de dol­lars (1,6 mil­lion d’euros), aux­quels est venue s’ajouter une sub­ven­tion excep­tion­nelle de 2 mil­lions, octroyée par le dépar­te­ment d’Etat. En effet, les diplo­mates amé­ri­cains s’intéressent de près à la tech­no­lo­gie des réseaux sans fil auto­nomes, légers et faciles à ins­tal­ler. Ils espèrent les déployer bien­tôt sur le ter­rain dans diverses situa­tions d’urgence : dans des zones dévas­tées par une guerre ou une catas­trophe natu­relle ; dans les régions les plus déshé­ri­tées de la pla­nète, où les popu­la­tions sont pri­vées de moyens de com­mu­ni­ca­tion modernes ; et, enfin, comme « outil de contour­ne­ment » dans des pays dic­ta­to­riaux, pour aider les dis­si­dents poli­tiques à com­mu­ni­quer entre eux et avec le reste du monde, en déjouant la sur­veillance poli­cière et la cen­sure. « Fin 2010,se sou­vient Sascha Meinrath, j’ai appris un peu par hasard que le dépar­te­ment d’Etat avait décidé d’aider ce type de recherches. Nous avons déposé un dos­sier, en concur­rence avec d’autres orga­ni­sa­tions, et nous avons été choi­sis. Les autres pro­jets s’appuyaient en partie sur les infra­struc­tures exis­tantes, alors que Commotion les court-cir­cuite entiè­re­ment. »

« LE SEUL OUTIL À APPORTER SUR LE TERRAIN, C’EST UNE CLÉ USB »

La sub­ven­tion fédé­rale n’a pas suffi à trans­for­mer l’équipe de Commotion en fonc­tion­naires. Josh King, 28 ans, le res­pon­sable tech­nique, a gardé son look très rebelle – vêtu de noir de la tête aux pieds, avec chaîne, pier­cing et che­veux en bataille… Son bureau est encom­bré d’appareils de toutes sortes, sur les­quels il fait des tests appro­fon­dis, car Commotion doit pou­voir fonc­tion­ner avec un assem­blage hété­ro­clite. Ses logi­ciels trans­forment un rou­teur Wi-Fi ordi­naire, un simple PC ou un smart­phone en relais intel­li­gents, capables de connaître en temps réel la confi­gu­ra­tion du réseau, et de trier les don­nées pour les envoyer vers leurs des­ti­na­taires, ou vers un autre relais, plus proche du but. Par ailleurs, Commotion peut être faci­le­ment rac­cordé au reste du monde : il suffit qu’un seul des appa­reils soit connecté à Internet pour que tous les autres pro­fitent de l’accès. « En fait, résume Josh King, le seul outil indis­pen­sable à appor­ter sur le ter­rain, c’est une clé USB conte­nant les logi­ciels, qui doivent être ins­tal­lés sur chacun des appa­reils appe­lés à faire partie du réseau. » Depuis le prin­temps 2011, OTI pro­pose des élé­ments de Commotion en télé­char­ge­ment libre sur Internet. Une ver­sion de tra­vail com­plète sera dis­po­nible en sep­tembre, afin que des experts de tous les pays puissent l’étudier et faire des sug­ges­tions. Sascha Meinrath ne sait pas exac­te­ment qui télé­charge quoi, car il ne garde aucune trace des inter­nautes venant sur le site : « Si nous conser­vions une liste de nos visi­teurs, nos ser­veurs pour­raient être pira­tés par dif­fé­rents gou­ver­ne­ments – y com­pris le nôtre. »

Récemment, OTI a reçu des mes­sages de mili­tants du « prin­temps arabe », vivant en Egypte, en Syrie, en Libye, à Bahreïn et au Yémen : « Ils veulent se pro­cu­rer Commotion, mais nous essayons de les dis­sua­der. C’est trop tôt, il n’est pas sécu­risé, ce serait risqué de s’en servir contre un régime répres­sif. Cela dit, si ça se trouve, des groupes clan­des­tins uti­lisent déjà des ver­sions pro­vi­soires, sans nous le dire. Certains inter­lo­cu­teurs sont peut-être des agents au ser­vice des dic­ta­tures, mais peu importe, nous mon­trons la même chose à tout le monde. »

Sascha Meinrath se donne jusqu’à fin 2012 pour pro­duire une ver­sion uti­li­sable par le grand public. Pour aller plus vite, OTI s’approprie des sys­tèmes mis au point par d’autres équipes. Pour la sécu­ri­sa­tion, Commotion va inté­grer les pro­grammes du projet TOR (The Onion Router), inventé par une bande d’hackers alle­mands et amé­ri­cains pour cir­cu­ler sur Internet en évi­tant d’être repéré. TOR a notam­ment été uti­lisé pour pro­té­ger les com­mu­ni­ca­tions du site WikiLeaks –qui a divul­gué en 2010 des masses de docu­ments secrets appar­te­nant au gou­ver­ne­ment des Etats-Unis. L’un des créa­teurs de TOR, l’Américain Jacob Appelbaum, fut un temps très proche de l’équipe de WikiLeaks. A deux reprises, en 2010, il a été arrêté par la police amé­ri­caine, qui l’a inter­rogé sur ses acti­vi­tés au sein de WikiLeaks et a saisi ses télé­phones et ses ordi­na­teurs. Or, Jacob Appelbaum est aussi un ami per­son­nel de Sascha Meinrath, qui fait appel à lui comme conseiller pour la mise au point de Commotion.

Pour expli­quer cette situa­tion para­doxale, Sascha Meinrath évoque la « schi­zo­phré­nie » du gou­ver­ne­ment fédé­ral : « Parmi les res­pon­sables de Washington, il y a encore des gens formés pen­dant la guerre froide, qui rêvent de tout blo­quer et de tout sur­veiller, mais il y a aussi des jeunes arri­vés avec Obama, qui sont par­ti­sans de la trans­pa­rence et de la liberté d’expression. En privé, de nom­breux fonc­tion­naires du dépar­te­ment d’Etat étaient en colère de voir leur hié­rar­chie cri­ti­quer WikiLeaks aussi vio­lem­ment. Selon eux, l’affaire aurait pu être l’occasion de mon­trer au monde que les Etats-Unis savent défendre la liberté d’expression et la trans­pa­rence, en toutes cir­cons­tances. »

A pré­sent, Jacob Appelbaum par­ti­cipe à un vaste projet bap­tisé Freedom Box – un ordi­na­teur basique et bon marché trans­formé en ser­veur crypté et sécu­risé pour le grand public. Sascha Meinrath envi­sage d’intégrer Freedom Box au réseau Commotion, notam­ment pour béné­fi­cier d’une fonc­tion dite de « connexion dif­fé­rée » « Par exemple, lors d’une mani­fes­ta­tion répri­mée par la police, un mani­fes­tant prend une photo avec un smart­phone connecté à Commotion. Internet a été coupé ce jour-là dans le quar­tier par les auto­ri­tés, la photo ne peut pas sortir du pays, mais grâce à Commotion, elle est sto­ckée à l’abri, sur une free­doom box locale. Puis, dès qu’Internet est réta­bli, la box envoie auto­ma­ti­que­ment la photo dans le monde entier. »

LES ENTREPRISES DE TÉLÉCOMS, ENNEMIS POTENTIELS

OTI songe à inté­grer d’autres appa­reils expé­ri­men­taux, qui per­met­tront aux uti­li­sa­teurs de par­ta­ger des masses de fichiers lourds, de faire tran­si­ter sur Commotion des appels télé­pho­niques passés avec des mobiles ordi­naires, de trans­mettre des don­nées dans toutes les gammes de fré­quences, et même d’interconnecter plu­sieurs réseaux voi­sins : « En juillet, raconte Sascha Meinrath, une équipe d’hackers en camion­nette a monté un réseau éphé­mère, cou­vrant une zone de 60 km sur 30, à cheval sur l’Autriche, la Croatie et la Slovénie. C’est la preuve qu’on peut four­nir une connexion Internet à toute une zone fron­ta­lière, sans être phy­si­que­ment pré­sent dans le pays. » Commotion n’est pas prêt pour un déploie­ment dans les zones à risque, mais il peut déjà être testé aux Etats-Unis – par exemple, dans les quar­tiers pauvres des grandes villes, dont les habi­tants ne peuvent pas se payer d’abonnement Internet clas­sique. A Washington, à Detroit, et dans une réserve indienne cali­for­nienne, l’OTI est entré en contact avec des asso­cia­tions de quar­tiers et des groupes mili­tants qui avaient entre­pris de créer des réseaux sans fil sau­vages, pour offrir aux habi­tants des accès Internet gra­tuits. Grâce à son exper­tise et à son carnet d’adresses, l’équipe d’OTI a fourni à ces ama­teurs une aide tech­nique et finan­cière déci­sive.

Cette fois, les enne­mis poten­tiels sont les entre­prises de télé­coms, qui pour­raient faire pres­sion sur les auto­ri­tés, pour qu’elles tuent ces ini­tia­tives citoyennes à coups de lois et de res­tric­tions bureau­cra­tiques. Sascha Meinrath est conscient de la menace : « Notre tech­no­lo­gie va bous­cu­ler pas mal de choses, y com­pris aux Etats-Unis. Si les gens se mettent à construire leurs propres réseaux, le busi­ness model des groupes de télé­coms va s’effondrer. Il faut s’attendre à ce qu’ils contre-attaquent bru­ta­le­ment. » Commotion devra aussi affron­ter l’hostilité des majors d’Hollywood, car il peut faci­li­ter le pira­tage des œuvres sous copy­right. Sascha Meinrath est à la fois fata­liste et opti­miste : « Que ce soit aux Etats-Unis, au Moyen-Orient ou ailleurs, qui va mettre en place ces réseaux alter­na­tifs ? Pas des vieux, on le sait. Ce sont les ados qui vont s’en empa­rer. Ils s’en ser­vi­ront pour contes­ter l’ordre établi et aussi pour par­ta­ger leur musique et leurs films. Ce sera peut-être néga­tif pour les déten­teurs de droits, mais le bilan global sera très posi­tif. »



Merci à Le Monde
Source : http://​www​.lemonde​.fr/​t​e​c​h​n​o​l​o​g​i​e​s​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​1​1​/​0​8​/​3​0​/​c​o​m​m​o​t​i​o​n​-​l​e​-​p​r​o​j​e​t​-​d​-​u​n​-​i​n​t​e​r​n​e​t​-​h​o​r​s​-​d​e​-​t​o​u​t​-​c​o​n​t​r​o​l​e​_​1​5​6​5​2​8​2​_​6​5​1​8​6​5​.html
Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 30/08/2011
URL de cette page : http://​www​.tlax​cala​-int​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​a​s​p​?​r​e​f​e​r​e​n​c​e​=5898 

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