Commercialisation des universités : le management contre la pensée

Je voudrais ce matin vous entretenir du rôle du secteur privé dans le financement et la dénomination des espaces universitaires. Je voudrais montrer que ce phénomène est le symptôme visible, la pointe de l’iceberg d’une logique plus profonde de commercialisation et de managérialisation  qui vient considérablement modifier la nature des institutions d’enseignement. C’est dans ce contexte, celui d’un dévéloppement à l’encontre de ce que le philosophe français Plinio Prado[1] appelle le « principe d’université « , qu’il faut resituer la problématique de la commercialisation des espaces de l’Université d’Ottawa, une problématique qui ne lui est pas d’ailleurs propre, puisque ce genre de mutation intervient actuellement à peu près partout en occident.
Par Mis en ligne le 13 octobre 2009

Cette pré­sen­ta­tion s’inspire des tra­vaux du socio­logue Michel Freitag, auteur du Naufrage de l’Université[2], gagnant du prix du gou­ver­neur géné­ral en 1996, un ouvrage qui annon­çait déjà les muta­tions que nous avons sous les yeux. Je m’inspire aussi des types de pri­va­ti­sa­tion des uni­ver­si­tés iden­ti­fiés par Claire Polster[3] dans le maga­zine Canadian Dimension en 2005.

Si l’on se balade sur les campus uni­ver­si­taire aujourd’hui, on remar­quera d’abord que ceux-ci sont en pleine crois­sance, pour ne pas dire explo­sion. Plus haut, plus loin, plus fort…en témoigne la taille olym­pique des bâti­ments et leur démul­ti­pli­ca­tion. Ces nou­veaux bâti­ments coûtent cher, et il faut sou­vent, pour les finan­cer, deman­der à de riches dona­teurs de contri­buer, en échange de quoi on accepte de donner leur nom aux bâti­ments. Le pavillon Desmarais, nommé d’après l’un des plus grand finan­ciers et magnats de la presse du Canada, est un bon exemple. On voit aussi appa­raître des com­merces –le Second Cup dans la biblio­thèque, est un bon exemple – dans des endroits qui étaient aupa­ra­vant des lieux réser­vés à la seule étude, si bien que l’Université prend à cer­tains égards des airs de centre com­mer­cial. Qui accep­te­rait un Second Cup à l’arrière d’une Église ? Cela paraît étrange. Mais il n’y a pas si long­temps, il eut paru tout à fait scan­da­leux d’en implan­ter un dans une ins­ti­tu­tion d’enseignement..

Première forme de pri­va­ti­sa­tion : l’espace de l’Université se restruc­ture. Ce qui était chose publique se confond de plus en plus avec le domaine privé et com­mer­cial, et porte de plus en plus les noms de grands patrons ou mana­gers. Cela s’accompagne aussi sou­vent d’une aug­men­ta­tion de la sécu­ri­sa­tion des accès à ces bâti­ments. L’espace public prend des airs de « gated com­mu­nity » ou il faut mon­trer patte blanche pour pou­voir cir­cu­ler.

Cette forme de pri­va­ti­sa­tion est inti­me­ment liée à la deuxième forme, celle de la pri­va­ti­sa­tion des sources de finan­ce­ment des uni­ver­si­tés. La part du finan­ce­ment public des uni­ver­si­tés est en réduc­tion constante depuis les années 1970. Les uni­ver­si­tés s’en remettent à aug­men­ter les frais de sco­la­rité impo­sés aux indi­vi­dus et elles deviennent éga­le­ment de plus en plus dépen­dantes du finan­ce­ment privé.

Selon l’Association cana­dienne des pro­fes­seures et pro­fes­seurs d’université (ACPPU)[4], Depuis 1992, les recettes totales des uni­ver­si­tés ont affi­ché une crois­sance de 89,5 %, situa­tion attri­buable en grande partie à la hausse des reve­nus tirés des droits de sco­la­rité qui ont aug­menté de 190 % et de la recherche sub­ven­tion­née, une hausse de 176 %.

En 1992, Les sub­ven­tions et les contrats gou­ver­ne­men­taux ne repré­sen­taient que 67% des reve­nus totaux des uni­ver­si­tés. En 2008, le gou­ver­ne­ment ne finance plus qu’à hau­teur de 57 %. Les droits de sco­la­rité ont aug­menté de 13% du finan­ce­ment à 20%. Le finan­ce­ment privé des uni­ver­si­tés par les dons, les sub­ven­tions et les legs est monté en flèche au cours des 30 der­nières années, pas­sant d’à peine plus de 54 mil­lions de dol­lars en 1972 (c’est-à-dire 3 % du total des reve­nus) à 2,9 mil­liards en 2008 (10,8 % du total des reve­nus). Au cours de l’exercice 2008, 38,4 % des reve­nus des uni­ver­si­tés est pro­venu d’entreprises pri­vées.

Entre 2007 et 2008, les recettes tirées des droits de sco­la­rité ont crû de 4,6 %, reflé­tant à la fois une hausse des frais et une aug­men­ta­tion du nombre d’étudiants. Logique : plus ce sont les étu­diants qui financent les uni­ver­si­tés, et plus les uni­ver­si­tés ont inté­rêt à entrer en concur­rence pour atti­rer le maxi­mum de clien­tèle, déployant pour cela de grands efforts de mar­ke­ting et de publi­cité digne du tou­risme de masse pour s’arracher les “clien­tèles”. Les dons faits par des par­ti­cu­liers, des orga­nismes sans but lucra­tif et des fon­da­tions ont aug­menté de 17,6 % par rap­port à 2007, et on a assisté à une aug­men­ta­tion de 84 % pour les dons d’entreprises.

Cette pri­va­ti­sa­tion des sources des finan­ce­ments entraîne une troi­sième forme de pri­va­ti­sa­tion : la pri­va­ti­sa­tion des fina­li­tés et mis­sions de l’université. Auparavant, l’université était conçue comme ins­ti­tu­tion de trans­mis­sion de la culture et de la connais­sance liée à une com­mu­nauté. Cela sup­po­sait l’indépendance de celle-ci à l’égard des puis­sances poli­tiques et finan­cières pour garan­tir la liberté de l’esprit et l’autonomie, c’est-à-dire la capa­cité de se donner à soi-même sa propre loi. Comme le dit Plinio Prado : “il appar­tient au prin­cipe d’Université, en tant que tel, de n’être subor­donné à aucun pou­voir ni à aucune fina­lité exté­rieurs : éco­no­mique, poli­tique, idéo­lo­gique, média­tique, tech­nique ou tech­no­cra­tique”.

Ces valeurs sont de plus en plus rem­pla­cées par des valeurs entre­preu­neu­riales et mana­gé­riales et des pra­tiques propres au sec­teur privé. Plutôt que de prôner l’indépendance face aux forces du marché, on valo­rise l’arrimage et le bran­che­ment direct de l’université sur les exi­gences des cor­po­ra­tions capi­ta­listes. L’université elle-même, avec ses rec­teurs deve­nus des “pre­si­dents” et ses étu­diants “clients”, res­semble de plus en plus à une “indus­trie de la connais­sance” devant géné­rer un grand volume de recherche-pro­duc­tive pour le compte du “par­te­naire issu du milieu des affaires” le plus offrant : c’est le sens de “l’économie du savoir”. Non pas valo­ri­ser le savoir, mais conver­tir le savoir en valeur. Comme le rèlève Polster, les admi­nis­tra­tions uni­ver­si­taires prennent de plus en plus des déci­sions en secret, éro­dant la démo­cra­tie et la col­lé­gia­lité ins­ti­tu­tion­nelle, et orga­ni­sents les rela­tions de “tra­vail” au moyen d’indicateurs de per­for­mance. L’université s’implique même par­fois direc­te­ment dans des acti­vi­tés com­mer­ciales, en créant des spin-off com­pa­nies ou en bre­ve­tant de la connais­sance lucra­tive. Comme le remarque Polster, ces formes de pri­va­ti­sa­tion n’agissent pas de manière com­par­ti­men­tée mais se ren­forcent mutuel­le­ment.

D’après son idéal fon­da­teur, l’université ne sert pas uni­que­ment à la for­ma­tion à l’emploi ou à pro­duire des connais­sances lucra­tives. Son rôle est avant tout de former les esprits et de trans­mettre la culture, afin que les membres d’une com­mu­nauté poli­tique donnée. Culture doit ici être entendu au sens large comme « la capa­cité de se donner libre­ment des fins”, des pro­jets col­lec­tifs. Elle est la condi­tion même de l’émergence d’un espace poli­tique dans lequel la pensée s’exerce publi­que­ment et permet la prise en charge d’une com­mu­nauté par elle-même. Comme le dit Plinio Prado, “L’art de penser par soi-même com­mence par la capa­cité de ques­tion­ner et de dis­cu­ter, c’est-à-dire de cri­ti­quer, publi­que­ment. C’est dire : l’aptitude à éla­bo­rer libre­ment la ques­tion : Que vou­lons-nous être ? Ou : Que devons-nous être ? Ou encore : Quelle vie vou­lons-nous, qui vaille, qui mérite d’être vécue ?”. Si cette liberté essen­tielle de poser des ques­tions est abolie, disait Kant, il faut alors se révol­ter.

La pré­sente réforme des uni­ver­si­tés, que ce soit en Ontario, au Québec ou en France, s’attaque “au prin­cipe d’espace public, de dis­cus­sion et de déli­bé­ra­tion à l’intérieur de l’Université (dans l’enseignement, l’équipe de recherche, la col­lé­gia­lité), en le subor­don­nant aux fina­li­tés de la com­pé­ti­tion éco­no­mique” capi­ta­liste. Il n’est plus ques­tion pour les uni­ver­si­tés d’être un lieu de recul face au deve­nir de la société, capable de débattre de manière cri­tique des orien­ta­tions que prend cette société. Bien plutôt, il s’agit pour l’université de s’adapter entiè­re­ment et d’être absor­bée par le marché et la sphère des échanges éco­no­miques, com­mer­cia­li­sa­tion dont par­ti­cipe la restruc­tu­ra­tion des espaces et l’augmentation des dons privés.

Cette réforme s’effectue en douce, sans débat, sans que la com­mu­nauté uni­ver­si­taire et la popu­la­tion en géné­rale ne puisse choi­sir si elle désire ou non que les ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires soient sou­mises à cette muta­tion qui change fon­da­men­ta­le­ment leur nature pour en faire des orga­ni­sa­tions éco­no­miques. Non seule­ment éli­mine-t-on ainsi l’un des espaces de débat les plus impor­tants de la société, mais on sous­trait cette muta­tion même au débat. Cela prend des allures d’un enfer­me­ment de la société dans le capi­ta­lisme avancé, où l’université est non seule­ment appel­lée à se mettre au ser­vice de la valo­ri­sa­tion capi­ta­liste, mais pire encore, appe­lée à cesser d’êtree un lieu de cri­tique pour deve­nir un ins­tru­ment d’accélération et d’extension de cette logique.

D’après Prado, “la nou­velle doxa qui se met en place dans le contexte de redé­ploie­ment du capi­ta­lisme, la tech­no­cra­tie, n’a déjà que faire du scé­na­rio moderne de l’accomplissement de l’esprit ou de l’émancipation de l’humanité tout entière. Le seul enjeu que recon­naissent désor­mais les déci­deurs est celui de l’optimisation des per­for­mances du sys­tème et de la plus-value des inves­tis­se­ments”.

Or, l’optimisation de l’efficacité pour L’efficacité et de la per­for­mance pour la per­for­mance ne sau­rait servir de fina­lité à l’Université, ni à la société tout entière, à moins de penser que sens de la vie humaine est de pro­duire le maxi­mum d’accumulation de valeur capi­ta­liste. À l’instar de l’écrivain Georges Bernanos qui deman­dait “La liberté, pour quoi faire?”, on est libre de deman­der “L’Université, la connais­sance, l’efficacité…d’accord, mais pour quoi faire?”.

Dans la mesure où la for­ma­tion de l’esprit cri­tique est essen­tielle pour éviter que les indi­vi­dus ne soient mani­pu­lables, domi­nés ou exploi­tés par le Pouvoir, celui de l’État, des médias autant que celui de l’argent, l’éducation appa­raît une chose trop impor­tante pour la lais­ser aux mains des mana­gers qui l’organiseront selon les mêmes méthodes qu’une usine de voi­tures.

L’exemple de GM devrait nous indi­quer le succès rela­tif qui attend la plu­part de nos uni­ver­si­tés, même celles du “Big Five”… Une société peut-elle se per­mettre de sou­mettre l’enseignement de la pensée à la logique com­mer­ciale ? Qui accep­te­rait, par exemple, qu’un parent exige des frais à son enfant pour lui apprendre à parler ? Pourquoi serait-il plus juste de rendre l’accès à la culture et à la connais­sance supé­rieure condi­tion­nel à la capa­cité de dis­po­ser d’un cer­tain capi­tal ?

Les dona­teurs privé peuvent agir sin­cè­re­ment ou par oppor­tu­nisme, his­toire de redo­rer l’image de leur cor­po­ra­tion, et parce qu’ils ont inté­rêt à ce que l’institution uni­ver­si­taire soit détour­née pour servir leur inté­rêt. Qu’ils soient de bonne foi ou de mau­vaise foi est une ques­tion insi­gni­fiante. Les rap­ports sociaux et la logique his­to­rique dans laquelle nous sommes insé­rés dépasse la psy­cho­lo­gie des per­sonnes qui sont hap­pées par sa vague de fond. Il s’agit d’une crise de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, dans sa capa­cité à se donner col­lec­ti­ve­ment des fins. On voit mal l’Université Pepsi-Toyota former les citoyens et citoyennes cri­tiques dont nous avons besoin pour pré­ser­ver le monde et édi­fi­fer la jus­tice sociale en ces temps de crise éco­no­mique et éco­lo­gique. Nous en sommes à devoir choi­sir entre l’Université privée et le sys­téme qu’elle sert, le capi­ta­lisme débridé, ou l’Université auto­nome et la liberté.

La muta­tion mana­gé­riale de l’université signi­fie une dépos­ses­sion for­mi­dable pour la grande partie de la popu­la­tion, puisque l’université n’est plus appe­lée à servir l’émancipation et l’autonomie, tant indi­vi­duelle que col­lec­tive, mais plutôt la conso­li­da­tion de la domi­na­tion du sys­tème capi­ta­liste. Or, on ne sau­rait comme le dit Michel Freitag, lais­ser la chose aller :

« À lais­ser aller comme on va, à lais­ser faire comme on fait, on ne va pas vers une « solu­tion », on ne fait pas un monde meilleur, on va vers pire : et puis le pire, c’est que par-dessus ou par-delà toute conjonc­ture et toute stra­té­gie, toute pro­gram­ma­tion et toute pré­vi­sion, on va vers rien. Et nous ne sommes pas encore rien, ni nous-mêmes ni les autres, ni nos enfants ni les leurs, ni notre civi­li­sa­tion ni celles qui sont encore dif­fé­rentes de la nôtre. Ni nos désirs ni nos rêves… ni les pro­messes simples que nous avons reçues en nais­sant »[5].

Le pre­mier rôle des uni­ver­si­taires est de défendre l’institution contre cet assaut sans pré­cé­dent contre la pensée libre. Cette lutte s’insère dans une lutte plus glo­bale, lutte de classes entre pos­sé­dés et pos­sé­dants, et lutte entre culture et capi­ta­lisme. Dénoncer l’affaire suf­fira-t-il?. Devant la manière auto­ri­taire avec laquelle la réforme est impo­sée en France, le phi­lo­sophe fran­çais Plinio Prado en est arrivé à appe­ler à la résis­tance et à la déso­béis­sance civile. Des poli­tiques éthiques peuvent peut-être aider à ralen­tir la gan­grène, mais elles sont inca­pables, à terme, de frei­ner la logique de sa méca­nique pro­fonde, qui devrait être révé­lée au grand jour et reje­tée de manière expli­cite puisqu’elle est dans sa nature contraire a tout ce que peuvent signi­fier les termes “Éducation” et “Liberté”.

Eric Martin, can­di­dat au doc­to­rat en pensée poli­tique, Université d’Ottawa

Conférence pro­non­cée le 9 octobre 2009 à l’Université d’Ottawa


[1] Prado, PLINIO, Le prin­cipe d’université, Éditions lignes, 2009. http://​www​.edi​tions​-lignes​.com/​I​M​G​/​p​d​f​/​P​R​A​D​O​_​L​e​P​r​i​n​c​i​p​e​d​U​n​i​v​e​r​s​i​t​e​_​-​2.pdf

[2] Voir FREITAG, Michel, Le nau­frage de l’Université, Editions Nota Bene, Quebec, 1998, 369 p.

[3] POLSTER, Claire, Privatizing Canada’s Public Universities, August 31st 2005, http://​cana​dian​di​men​sion​.com/​a​r​t​i​c​l​e​s​/1909

[4] ACPPU, « Les finances des uni­ver­si­tés, 2007-2008 », SEPTEMBRE 2009, VOL11, NO1

[5] FREITAG, Michel, « Grandeur de l’institution. Les fina­li­tés de l’Université comme ins­ti­tu­tion”, Revue du MAUSS 2009/01, no 33, p. 327-342.

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