Commentaires sur « La faim du monde » de Hugues Stoeckel

L'humanité au bord d'une famine globale

Par Mis en ligne le 16 juin 2012

La lec­ture indis­pen­sable du pre­mier ouvrage de Hugues Stoeckel (1), d’une excep­tion­nelle den­sité infor­ma­tive (479 ren­vois de bas de page invi­tant à enri­chir notre savoir), néces­site une concen­tra­tion maxi­male et la mobi­li­sa­tion de l’ensemble des den­drites qui gar­nissent nos neu­rones. On en sort d’autant moins indemne que le pro­fes­seur de mathé­ma­tiques retraité réfute réso­lu­ment le « devoir d’optimisme », cette « forme d’aveuglement » que beau­coup « d’écologistes » ( ?!?) ins­til­lent, par com­mo­dité, incons­cience ou néga­tion des réa­li­tés, dans leurs écrits.

Son propos se rap­proche indé­nia­ble­ment davan­tage des thèses de Bertrand Méheust (2), de Jean-Christophe Mathias (3) ou de Jean Gadrey (4) que des « Apartés » de Cécile Duflot (5). Le Cassandre éclairé jette à bas « la cer­ti­tude qu’une conduite col­lec­tive ver­tueuse suf­fi­rait à nous assu­rer un bel avenir ». Pour lui, les fari­boles de la « crois­sance verte » et du « déve­lop­pe­ment durable » (6), des « solu­tions déri­soires » uni­que­ment des­ti­nées à « pro­ro­ger la survie du sys­tème », « ne ralen­tissent même pas d’un iota la course vers l’abîme ».

Briser le quasi-tabou de la sur­po­pu­la­tion

Du 1er jan­vier 2001 au 31 décembre 2005, le monde a uti­lisé un volume d’énergie (80% par les pays indus­tria­li­sés, « riches », qui ne repré­sentent que 20% de la popu­la­tion !) supé­rieur à celui des cinq pre­mières décen­nies du siècle pré­cé­dent. Alors que les réserves en brent (35% de la consom­ma­tion glo­bale), gaz, char­bon, ura­nium… s’épuisent, les éco­no­mistes ortho­doxes, « nou­veaux chiens de garde » (7) omni­pré­sents sur les pla­teaux des télé­vi­sions et des sta­tions radio­pho­niques, pro­fessent inva­ria­ble­ment la fuite en avant, consi­dé­rant que la dis­po­ni­bi­lité en capi­taux, la « loi du marché », fixe les bornes du fai­sable. Or, selon l’auteur, les « grands » pro­jets ne devraient plus être éva­lués en euros, dol­lars, yuans, mais quan­ti­fiés en mil­lions de tonnes équi­valent pétrole ou en « empreinte car­bone ».

Contrairement aux lea­ders de son parti, qui n’affichent qu’une hos­ti­lité de façade au nucléaire (8), le membre, si aty­pique des Verts, dépeint « l’impasse » de cette filière aussi oné­reuse que dan­ge­reuse, en par­ti­cu­lier « le pari fou sur la sta­bi­lité de notre société » qui sous-tend la ges­tion des déchets hau­te­ment radio­ac­tifs « impo­sée à nos des­cen­dants sur des cen­taines de géné­ra­tions ». Il fus­tige en outre « l’aberration » du chauf­fage élec­trique, que nos gou­ver­nants et EDF ont sur­tout favo­risé à partir de juin 1981, afin d’écouler les sur­plus de cou­rant et de légi­ti­mer le recours massif à la fis­sion, au moment où un contexte moins plombé qu’aujourd’hui eût faci­lité l’engagement vers la si cru­ciale tran­si­tion éner­gé­tique. Je rap­pelle qu’à l’époque, celui-ci figu­rait en toutes lettres dans les fameuses « 110 pro­po­si­tions pour la France » et que la part de l’électricité d’origine ato­mique n’était que de 38% ! Comme moi, Hugues Stoeckel s’insurge des sommes colos­sales englou­ties dans la construc­tion des réac­teurs. Si elles avaient été dévo­lues à celle des éoliennes et aux éco­no­mies d’énergie, nos appro­vi­sion­ne­ments repo­se­raient lar­ge­ment sur des res­sources régé­né­ra­tives et le casse-tête quant à l’enfouissement des rési­dus hyper-conta­mi­nés ne se pose­rait pas. Pourtant, il égra­tigne les thu­ri­fé­raires du tout-solaire. Selon ses cal­culs, il fau­drait plus de 300 000 kilo­mètres carrés de cap­teurs expo­sés de façon conti­nue, sans nuages, et per­pen­di­cu­lai­re­ment aux rayons dardés par l’astre du jour pour cou­vrir la tota­lité des besoins mon­diaux actuels, dans l’hypothèse la plus sombre où les mieux lotis, donc nous y com­pris, ne réfré­ne­raient pas leurs irres­pon­sables habi­tudes de gas­pillages. Le coût pour « fabri­quer » et trans­por­ter les quinze mille giga­watts de puis­sance, mal­ai­sé­ment sto­ckables en l’état, à répar­tir sur­tout dans les zones déser­tiques : quelque 600 000 mil­liards d’euros. Le délire absolu ! Pour le conseiller muni­ci­pal de La Petite Pierre (9), les vec­teurs renou­ve­lables ne com­ble­raient jamais la déplé­tion pas si loin­taine des élé­ments fos­siles pour satis­faire les exi­gences sur­di­men­sion­nées de neuf mil­liards de terrien(-ne)s à l’horizon 2050. De quoi sus­ci­ter débats et contro­verses ! Le sexa­gé­naire pour­fend l’idée, que j’ai moi-même reprise telle quelle de Jean Ziegler (10), que l’abondance des den­rées vivrières per­met­trait de nour­rir douze mil­liards d’individus. Et quand bien même, ne convien­drait-il pas de jugu­ler l’explosion démo­gra­phique et de bannir toute « dis­cri­mi­na­tion posi­tive » envers les familles nom­breuses, les­quelles jouissent en France de pri­vi­lèges fis­caux pour le moins dis­cu­tables ? En sus des fac­teurs géné­ra­le­ment listés par les « lan­ceurs d’alerte » anti-pro­duc­ti­vistes pour expli­quer l’accroissement de la famine dans le Tiers-Monde, l’érudit à contre-cou­rant n’hésite pas à briser un quasi-tabou en y ajou­tant la sur­po­pu­la­tion. Car, sans les matières du sous-sol, en ins­tance de raré­fac­tion, seul un mil­liard d’êtres humains se sus­ten­te­raient à satiété. À médi­ter ! Rien qu’en son­geant à cet aspect des dégâts pro­vo­qués par le bien mal nommé Homo sapiens, l’urgence d’amorcer une recon­ver­sion mue par une logique radi­ca­le­ment dif­fé­rente vouant les schèmes de l’ultra-libéralisme aux pou­belles de l’Histoire, s’impose à tout bipède sensé, non ? « L’effet rebond d’une déna­ta­lité » éva­cue­rait non seule­ment le spectre d’une pénu­rie, mais offri­rait éga­le­ment à l’humanité un gain sub­stan­tiel en espace ainsi qu’un sur­croît d’agrément. L’Alsacien juge sidé­rant que l’unique espèce dotée d’un néo­cor­tex très déve­loppé s’avère inca­pable de dis­cer­ner une limite à sa propre pro­li­fé­ra­tion.

« Gabegies fara­mi­neuses »

À l’instar du socio­logue hel­vé­tique pré­cité, il s’indigne des onze mille mil­liards de dol­lars que les États occi­den­taux ont réuni sur trois ans pour sauver du nau­frage les para­sites finan­ciers après la faillite, le 15 sep­tembre 2008, de la banque Lehman Brothers, offi­ciel­le­ment liée à la « crise des sub­primes » (11), alors qu’ils mégotent igno­mi­nieu­se­ment pour déblo­quer les trente mil­liards qui suf­fi­raient pour éra­di­quer la faim, du moins à court terme. Il s’agit donc bien d’un « assas­si­nat » (12) qui frappe trente-six mil­lions de per­sonnes par an (toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans). Que l’accès à la nour­ri­ture consti­tue une pré­ro­ga­tive inalié­nable, gravée dans le marbre de la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’homme, adop­tée le 10 décembre 1948 à Paris par l’Assemblée géné­rale des Nations Unies, les spé­cu­la­teurs et spo­lia­teurs, ivres de cupi­dité, ainsi que les diri­geants poli­tiques qui cau­tionnent leurs cri­mi­nelles exac­tions s’en fichent comme d’une guigne ! La moitié des vic­tuailles pro­duites ne ras­sa­sie qu’un mil­liard et demi d’individus, soit 22% de la popu­la­tion. 40% des céréales culti­vées et 75% des sur­faces arables sont dédiées aux ani­maux d’élevage qui fini­ront en tranches ou bou­lettes dans les assiettes des car­ni­vores de l’hémisphère nord.

Par ailleurs, qui avait noté que l’O.N.U avait déclaré 2011 « Année inter­na­tio­nale de la forêt » et que cette der­nière est « célé­brée » chaque 21 mars (13) depuis 1972, sous l’égide de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture, domi­ci­liée à Rome ? Tous les ans, envi­ron treize mil­lions d’hectares dis­pa­raissent : coupes illé­gales par des tra­fi­quants, sac­cages impu­tables à l’extraction de l’or et du cuivre, à la « libé­ra­tion » de pâtu­rages pour le bétail, à la construc­tion de routes, de bar­rages, d’oléoducs, ainsi qu’à la plan­ta­tion de soja (Argentine Brésil, Paraguay…) ou de pal­miers pour l’huile (Indonésie, Malaisie, Thaïlande…). La défo­res­ta­tion, qui pèse pour envi­ron 17% dans les émis­sions de gaz à effet de serre, impacte très néga­ti­ve­ment le ruis­sel­le­ment des eaux, accen­tue l’érosion des sols, affecte la fer­ti­lité de ceux-ci et porte une atteinte gra­vis­sime à la bio­di­ver­sité. Parmi les solu­tions sus­cep­tibles d’enrayer les dom­mages men­tion­nés en ces lignes et ces « gabe­gies fara­mi­neuses », le retour à la poly­cul­ture avec, à la clé, le recy­clage des déchets orga­niques, et « la requa­li­fi­ca­tion de la pro­duc­tion agri­cole en ser­vice prio­ri­taire excluant toute accu­mu­la­tion de pro­fits », en boos­tant l’essor du bio. La réorien­ta­tion d’un sec­teur si déter­mi­nant pour notre survie grip­pe­rait le busi­ness et les stra­té­gies expan­sion­nistes des grands trusts, les­quels ont inondé le marché de 85 000 sub­stances chi­miques de syn­thèse. Autre signe de cou­pable éga­re­ment : les agro­car­bu­rants. Ainsi, pour un 4 x 4 rou­lant à l’éthanol, un plein de 80 litres englou­tit 220 kilos de maïs, l’équivalent de la ration pour un cam­pe­sino mexi­cain durant douze mois.

Il convien­drait de divi­ser immé­dia­te­ment par quatre notre « empreinte éco­lo­gique » (14) en nous recen­trant vers les biens et ser­vices vrai­ment vitaux. Constatant que la délé­ga­tion des pou­voirs à des élu(-e)s et gou­ver­nants qui arrêtent des déci­sions échap­pant, pour l’essentiel, au contrôle des citoyen(-ne)s confine à un « régime oli­gar­chique » (15), Hugues Stoeckel estime que « tout choix de pro­duc­tion devra être validé en tant que réponse à un besoin prio­ri­taire par l’échelon appro­prié ». Il n’oublie pas de cri­ti­quer le budget mili­taire (16) dont l’objet consiste à « détruire des vies à grande échelle » de même que le com­merce des armes (17), des objec­tions com­plè­te­ment étran­gères aux pontes d’Europe Écologie/​Les Verts (18). Préconisant le réta­blis­se­ment de fron­tières étanches aux capi­taux et mar­chan­dises afin d’assécher les para­dis fis­caux, il pro­clame sa foi en « un mon­dia­lisme, nul­le­ment anti­no­mique avec le loca­lisme, ni avec la diver­sité lin­guis­tique et cultu­relle ». Les dilemmes qu’il énonce ne souffrent aucune ambi­guïté : « la réces­sion sans fin ou l’organisation démo­cra­tique d’une décrois­sance soli­daire, la pénu­rie bel­li­gène ou la sobriété équi­table ». Combien de nos contemporain(-e)s se décla­re­raient dis­po­sés à accep­ter un par­tage authen­tique, défini comme « la pros­crip­tion de la liberté de s’enrichir au détri­ment d’autrui », et la fru­ga­lité comme « sort commun », à « chan­ger leurs modes de vie à l’aune des périls » ?…
René HAMM

Bischoffsheim (Bas-Rhin)
Le 12 juin 2012

Notes

(1) Éditions Max Milo, jan­vier 2012, 319 pages, 16 €.

(2) « La poli­tique de l’oxymore », La Découverte, avril 2009, 167 pages, 12 €.

(3) « Politique de Cassandre. Manifeste répu­bli­cain pour une éco­lo­gie radi­cale », Éditions Sang de la Terre, 1er tri­mestre 2009, 256 pages, 18,90 euros.

(4) « Adieu à la crois­sance – Bien vivre dans un monde soli­daire », Les Petits Matins, décembre 2011, 214 pages, 15,20 euros.

(5) Avec Guy Sitbon, Les Petits Matins, Février 2010, 216 pages, 15,20 euros.

(6) Cf. par exemple l’excellent article « Le déve­lop­pe­ment durable : une pol­lu­tion men­tale au ser­vice de l’industrie » de Benoît Eugène, dans le numéro 34 de la revue mar­seillaise « Agone », « Domestiquer les masses », 4ème tri­mestre 2005, 264 pages, 20 €, « Pistes pour un anti­ca­pi­ta­lisme vert », opus­cule coor­donné par Vincent Gay, Éditions Syllepse, Les Cahiers de l’émancipation, mars 2010, 132 pages, 7 euros, ainsi que les deux livres indi­qués sous (2) et (3).

(7) Cf. le docu­men­taire de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, qui, en-dehors des cir­cuits de dis­tri­bu­tion mains­tream, a attiré 202 099 spectateur(-trice)s en seize semaines.

(8) Sinon, auraient-ils (elles) ava­lisé « l’accord » du 15 novembre 2011 avec le Parti socia­liste et se seraient-ils (elles) pré­ci­pi­tés pour obte­nir deux fau­teuils dans le cabi­net Ayrault I ?…

(9) Bourgade bas-rhi­noise de 624 habi­tants située dans le Parc natu­rel régio­nal des Vosges du Nord.

(10) Cf. « Destruction mas­sive. Géopolitique de la faim », Le Seuil, octobre 2011, 352 pages, 20 €.

(11) Krach, dévoilé à partir de février 2007, des prêts hypo­thé­caires à risque outre-Atlantique, que les emprun­teurs, très sou­vent de condi­tion modeste, ne par­ve­naient plus à rem­bour­ser.

(12) Jean Ziegler dans le bou­quin men­tionné sous (10).

(13) Gageons que cette « jour­née inter­na­tio­nale » est aussi passée inaper­çue que celle du len­de­main, dédiée à l’eau, comme toutes les autres décré­tées par l’O.N.U., sans que la thé­ma­tique visée connaisse des retom­bées posi­tives consé­quentes !

(14) Concept forgé en 1994 par l’ingénieur en méca­nique bâlois Mathis Wackernagel et l’économiste cana­dien de l’environnement William Rees, direc­teur du groupe de reflexion « Redefining pro­gress », res­pec­ti­ve­ment direc­teur de l’École de pla­ni­fi­ca­tion com­mu­nau­taire et régio­nale à l’Université de Colombie bri­tan­nique à Vancouver. Ils expli­citent leur outil d’évaluation et leur métho­do­lo­gie dans « Notre empreinte éco­lo­gique », livre sorti en sep­tembre 1999 et repu­blié aux Éditions Écosociété à Montréal en octobre 2009, 242 pages, 21,10 €.

(15) Je vous recom­mande l’essai de Hervé Kempf « L’oligarchie, ça suffit, vive la démo­cra­tie », Le Seuil, jan­vier 2011, 192 pages, 14 euros.

(16) 41,23 mil­liards d’euros en cré­dits de paie­ment pour 2012.

(17) Chiffre d’affaires en contrats d’armements des cent prin­ci­pales firmes impli­quées : 418,8 mil­liards de dol­lars en 2010 (plus 4,31% par rap­port à l’exercice pré­cé­dent), selon le com­pen­dium 2012 du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécu­rité, sis à Bruxelles.

(18) Sur « le chan­ge­ment de para­digme » qui devrait animer tout mou­ve­ment et parti éco­lo­gistes dignes de ce nom, ne loupez pas le numéro 6 des « Nouveaux Cahiers du socia­lisme », inti­tu­lés « Écosocialisme ou bar­ba­rie ! », chez Écosociété à Montréal, automne 2001, 328 pages, 22 euros.

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