Comment les soi-disant gardiens de la liberté d’expression musèlent le messager

Par Mis en ligne le 14 mars 2011

L’hypocrisie des USA et de la Grande Bretagne qui cherchent actuel­le­ment un pré­texte pour enva­hir un autre pays arabe riche en pétrole, nous est fami­lière. Le colo­nel Kadhafi est « fou » et « assoiffé de sang » tandis que les auteurs de l’invasion d’Iraq qui a coûté la vie à un mil­lion d’Iraquiens, ceux-là mêmes qui ont kid­nappé et tor­turé en notre nom, sont, eux, tout à fait sains d’esprit et pas le moins du monde assoif­fés de sang et s’autoproclament une fois de plus les arbitres de la « sta­bi­lité ».

Mais quelque chose a changé. La réa­lité n’est plus ce que les puis­sants décident qu’elle doit être. De toutes les révo­lu­tions qui secouent actuel­le­ment la pla­nète, la plus inté­res­sante est l’insurrection de l’information que Wikileaks a déclen­chée. Ce n’est pas une idée nou­velle. En 1792, le révo­lu­tion­naire Tom Paine a alerté ses lec­teurs sur le fait que leur gou­ver­ne­ment pen­sait « qu’il faut trom­per le peuple et le main­te­nir dans une igno­rance super­sti­tieuse en bran­dis­sant quelque vision cau­che­mar­desque ». L’ouvrage « Les droits de l’homme » de Paine a été consi­déré comme une telle menace par les élites au pou­voir qu’elles ont ordonné à un Grand Jury qui déli­bère à huis clos de l’accuser d’être « un dan­ge­reux conspi­ra­teur et un traître ». Il a été assez avisé pour aller se réfu­gier en France.

La Fondation pour la paix de Sydney a fait réfé­rence au cal­vaire et au cou­rage de Tom Paine quand elle a remis à Julian Assange la médaille d’or aus­tra­lienne du prix des droits de d’homme. Comme Paine, Assange est un non-confor­miste qui ne sert aucun sys­tème et qui est menacé par un grand jury qui déli­bère à huis clos, une ins­tance sinistre à laquelle la Grande Bretagne a renoncé mais pas les USA. S’il est extradé aux USA, il peut très bien dis­pa­raître dans le monde kaf­kaïen qui a engen­dré le cau­che­mar de la baie de Guantanamo et qui accuse main­te­nant Bradley Manning, la source pré­su­mée de Wikileaks, d’avoir commis un crime pas­sible de la peine de mort.

Si l’appel qu’a fait Assange devant la Cour bri­tan­nique contre son extra­di­tion vers la Suède devait être rejeté, il serait pro­ba­ble­ment enfermé, une fois l’acte d’accusation émis, sans pou­voir com­mu­ni­quer et sans pou­voir béné­fi­cier de la liberté pro­vi­soire sous cau­tion, jusqu’à son procès à huis clos. L’accusation portée contre lui avait déjà été consi­dé­rée comme irre­ce­vable par un pro­cu­reur res­pecté et elle n’a été relan­cée que lorsqu’un poli­ti­cien de droite, Claes Borgstrom, a affirmé en public la « culpa­bi­lité » d’Assange. Borgstrom, un avocat, repré­sente à l’heure actuelle les deux femmes concer­nées. Il a comme asso­cié Thomas Bodstrom qui, quand il était le ministre sué­dois de la jus­tice en 2001, a été impli­qué dans le kid­nap­ping de deux réfu­giés égyp­tiens inno­cents par la CIA à l’aéroport de Stokholm. Plus tard, la Suède a été obli­gée de leur octroyer des dom­mages et inté­rêts en répa­ra­tion des tor­tures qu’ils avaient subies.

Ces faits ont fait l’objet d’une com­mu­ni­ca­tion au par­le­ment aus­tra­lien de Canberra le 2 mars. En sou­li­gnant que pesait sur Assange la menace d’une énorme erreur judi­ciaire, l’expert res­pon­sable de l’enquête a mis en évi­dence que, selon les stan­dards inter­na­tio­naux de jus­tice, le com­por­te­ment de cer­tains offi­ciels sué­dois pou­vait être qua­li­fié de « hau­te­ment inap­pro­prié et répré­hen­sible [et] ne per­met­trait pas un juste procès« . Un ancien diplo­mate aus­tra­lien haut placé, Tony Kevin, a décrit les liens étroits qu’il y avait entre le pre­mier ministre sué­dois, Frederic Reinheldt, et la droite répu­bli­caine éta­su­nienne. Selon lui « Reinheldt et [George W. Bush] sont des amis« . Reinheldt a atta­qué Assange publi­que­ment et a engagé Karl Rove, l’ancien copain de Bush, pour le conseiller. Tout cela augure très mal des chances qu’a Assange d’échapper à une extra­di­tion de la Suède vers les USA.

L’enquête aus­tra­lienne a été igno­rée en Grande Bretagne où l’on a un faible pour la farce noire. Le 3 mars, le Guardian a annoncé que Stephen Spielberg rêvait de réa­li­ser un « film à sus­pense dans le genre de « Tous les hommes du Président » à partir du livre « Wikileaks : Inside Julian Assange’s War on Secrecy » (la guerre inté­rieure de Julian Assange contre le secret). J’ai demandé à David Leigh qui avait écrit le livre avec Luke Harding, com­bien Spielberg avait payé le Guardian pour les droits d’auteur et com­bien il comp­tait gagner per­son­nel­le­ment. « Je n’en ai pas la moindre idée » m’a répondu, à ma grande sur­prise, « le direc­teur d’enquêtes » du Guardian. Le Guardian n’a pas donné un sou à Wikileaks pour le trésor de fuites que ce der­nier a trouvé. C’est pour­tant Assange et Wikileaks – et pas Leigh ni Harding – qui sont à l’origine de ce que le direc­teur du Guardian, Alan Rusbridger, appelle « un des plus grands scoops jour­na­lis­tiques des 30 der­nières années« .

Le Guardian ne cache pas qu’il n’a plus besoin d’Assange. C’est un cowboy soli­taire inca­pable de s’intégrer au monde du Guardian et qui s’est révélé un négo­cia­teur exi­geant et inso­ciable. Et cou­ra­geux. Dans l’histoire auto­cen­trée que le Guardian écrit dans ses colonnes, Assange est amputé de son l’extraordinaire cou­rage. Il devient une per­sonne sans impor­tance qui fait sou­rire, un « Australien bizarre » dont la mère « a des che­veux crépus » et que le Guardian insulte gra­tui­te­ment en le trai­tant de « sans coeur » et de « per­sonne per­tur­bée » qui « a des ten­dances autis­tiques« . Comment Spielberg décrira-t-il l’assassinat de ce per­son­nage infan­tile ?

Dans l’émission Panorama de la BBC, Leigh s’est empressé de col­por­ter des ouï-dire selon les­quels Assange se fiche­rait de mettre en danger les gens dont les noms figurent dans les fuites. Par ailleurs Assange a caté­go­ri­que­ment démenti en les qua­li­fiant de « com­plè­te­ment fausses dans la lettre et dans l’esprit » les allé­ga­tions selon les­quelles il se serait plaint d’une « conspi­ra­tion juive », allé­ga­tions qui ont suivi sur Internet le tor­rent d’inepties qui en fai­sait un agent du Mossad.

Il est dif­fi­cile de décrire, et encore plus d’imaginer, le sen­ti­ment d’isolement et l’impression d’être assiégé que doit avoir Julian Assange qui d’une manière ou d’une autre paie le prix fort pour avoir déchiré la façade du pou­voir cupide. Le cancer ici n’est pas l’extrême droite mais le manque de res­pect pour la liberté d’expression de ceux qui en gardent les fron­tières. Le New York Times est celui qui a le plus déformé et cen­suré le maté­riel de Wikileaks. « Nous allons remettre tous les câbles à l’administration » a dit Bill Keller, le direc­teur. Ils nous ont convain­cus qu’il serait sage de retrai­ter cer­taines infor­ma­tions« . Dans un article Keller insulte per­son­nel­le­ment Assange. A l’école du jour­na­lisme de Columbia, le 3 février, Keller a dit sans détour qu’il serait dan­ge­reux de publier d’autres câbles car cela pou­vait causer une « caco­pho­nie ». Le garde-bar­rière a parlé.

L’héroïque Bradley Manning est obligé de rester nu en pleine lumière sous l’oeil des camé­ras des camé­ras 24 heures sur 24. Grey Barns, le direc­teur de l’Alliances des avo­cats aus­tra­liens a dit que les craintes de Julian Assange de « se retrou­ver dans une prison éta­su­nienne de haute sécu­rité et d’y être tor­turé » étaient fon­dées. Qui par­ta­gera la res­pon­sa­bi­lité d’un tel crime ?

John Pilger

Pour consul­ter l’original : http://​john​pil​ger​.com/​a​r​t​i​c​l​e​s​/how-…

Traduction : D. Muselet pour LGS

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