Comment le Big Shift permet de repenser la question canadienne

Une mystérieuse mutation

Par Mis en ligne le 18 août 2014

Les pro­gres­sistes, qu’ils soient fédé­ra­listes ou sou­ve­rai­nistes, constatent à leur grand regret le virage conser­va­teur du Canada depuis l’arrivée au pou­voir de Stephen Harper en 2006. Huit ans plus tard, ce chan­ge­ment de cap nous laisse encore pan­tois ; tout se passe comme si nous ne pou­vions pas renon­cer à l’idéal cana­dien, au mythe d’un grand pays bilingue, paci­fique, ouvert à la diver­sité, sou­cieux de l’environnement, mariant habi­le­ment équité et effi­ca­cité. Ce grand récit, impré­gné pro­fon­dé­ment dans notre ima­gi­naire col­lec­tif, évoque en nous un sen­ti­ment confus de nos­tal­gie, d’incompréhension et d’indignation face au ren­ver­se­ment des valeurs qui avaient jadis fondé notre repré­sen­ta­tion de l’identité cana­dienne.

« Le Canada a-t-il troqué les Casques bleus, la coopé­ra­tion et la culture pour le pétrole, les coups de force dans l’Arctique et un rôle de mau­vais garçon dans les som­mets inter­na­tio­naux ? », s’interrogent les auteurs du dos­sier « Le Canada dont nous ne vou­lons pas » du der­nier numéro de la revue Nouveau Projet. La réponse est évi­dem­ment oui, mais une ques­tion plus fon­da­men­tale demeure tou­jours en sus­pens : pour­quoi ? Malheureusement, la grande majo­rité de l’intelligentsia libé­rale, néo-démo­crate, sou­ve­rai­niste et soli­daire semble inca­pable d’expli­quer le pro­ces­sus socio­his­to­rique ayant mené à cette grande trans­for­ma­tion éco­no­mique, idéo­lo­gique, cultu­relle et géo­po­li­tique. Nous nous conten­tons trop sou­vent de consta­ter les dégâts du gou­ver­ne­ment Harper, de décrire les effets de sur­face de cette muta­tion, au lieu de cher­cher atten­ti­ve­ment les causes de celle-ci. Cette atti­tude mène la « bonne conscience » à condam­ner mora­le­ment les poli­tiques publiques conser­va­trices, à ren­for­cer sa croyance en la force irré­sis­tible du pro­grès, à reje­ter l’irrationalité des masses devant l’évidence de la crise cli­ma­tique et la montée des inéga­li­tés éco­no­miques.

Néanmoins, l’ancienne vision pro­gres­siste du Canada ne colle plus à la réa­lité sociale, et devient de plus en plus impuis­sante face aux forces fou­droyantes de l’économie pétro­lière, la mili­ta­ri­sa­tion, le déman­tè­le­ment de l’État-providence et la répres­sion sys­té­ma­tique des contre-pou­voirs scien­ti­fiques, éco­lo­gistes et citoyens. Notre ana­lyse poli­tique de cette situa­tion his­to­rique est cru­ciale, car elle déter­mi­nera en bonne partie les conclu­sions pra­tiques et stra­té­giques que nous devrons tirer pour chan­ger cet état de choses. Les poli­to­logues David Morin et Stéphane Roussel, ana­ly­sant la poli­tique étran­gère du gou­ver­ne­ment cana­dien, dégagent à ce titre deux pers­pec­tives diver­gentes : la pre­mière consi­dère le virage conser­va­teur comme un phé­no­mène conjonc­tu­rel, tandis que la seconde sug­gère une trans­for­ma­tion struc­tu­relle. La nou­velle ques­tion cana­dienne peut être résu­mée dans sa plus simple expres­sion : Harper est-il la cause pre­mière, ou plutôt l’expres­sion d’un chan­ge­ment plus pro­fond ?

« D’une part, si l’on estime que la poli­tique étran­gère cana­dienne actuelle reflète la vision du monde de l’équipe au pou­voir, ou encore qu’elle est d’abord un ins­tru­ment dont se sert le Parti conser­va­teur pour affer­mir sa base élec­to­rale, alors il est pos­sible de conclure qu’un chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment entraî­nera un chan­ge­ment de poli­tique étran­gère et que le Canada pour­rait reve­nir à un com­por­te­ment inter­na­tio­nal plus conforme à ce qu’il était jusqu’en 2006.

Mais conve­nir à l’inverse que la poli­tique étran­gère actuelle du Canada n’est que la consé­quence d’une lame de fond éco­no­mique, démo­gra­phique ou idéo­lo­gique mène plutôt à conclure que de tels chan­ge­ments sont là pour de bon, et que les citoyens cana­diens qui ne se recon­naissent plus dans le rôle joué par leur pays sur la scène inter­na­tio­nale devront s’y faire. »[1]

Tout nous porte à croire que la seconde inter­pré­ta­tion est plus proche de la réa­lité, ou du moins qu’elle ouvre une piste de recherche qui sera plus fruc­tueuse que les condam­na­tions super­fi­cielles des méchants conser­va­teurs. « Ne pas rire, ni se lamen­ter, ni haïr, mais com­prendre », disait Spinoza. De plus, une fine com­pré­hen­sion de la situa­tion ne peut se limi­ter à une cri­tique exté­rieure de l’adversaire, car elle reste trop sou­vent ancrée sur des pré­ju­gés qui éva­cuent des res­sorts essen­tiels de l’action humaine. C’est pour­quoi il semble plus pro­met­teur d’investiguer la stra­té­gie de l’ennemi de l’intérieur. Pour le meilleur et pour le pire, la droite a lu Machiavel et Gramsci, et la gauche devra relire l’Art de la guerre de Sun Tzu. « Qui connaît son ennemi comme il se connaît en cent com­bats ne sera point défait. Qui se connaît, mais ne connaît pas l’ennemi sera vic­to­rieux une fois sur deux. Qui ne connaît ni son ennemi ni lui-même est tou­jours en danger. »

Pour bien com­prendre la men­ta­lité conser­va­trice, il faut lire l’influent livre The Big Shift (2013) coécrit par John Ibbitson et Darrell Bricker. Malgré l’allégeance poli­tique dou­teuse des auteurs et le ton triom­pha­liste qui célèbre les poli­tiques de Harper, la mar­gi­na­li­sa­tion du Québec et le déman­tè­le­ment de la CBC/Radio-Canada, il est tout à fait cru­cial de connaître la concep­tion du monde domi­nante et les méca­nismes sociaux sur les­quels elle s’appuie pour diri­ger la lutte idéo­lo­gique dans la société civile. L’analyse qui suit n’est pas un compte-rendu objec­tif de leur propos, mais une lec­ture cri­tique de leurs idées réflé­chies à tra­vers un prisme gram­scien.

La thèse prin­ci­pale de leur livre se résume comme suit : depuis la seconde moitié du XXe siècle, le Canada fut dirigé par le « Consensus lau­ren­tien » com­posé par les élites poli­tiques, média­tiques et éco­no­miques de Toronto, Ottawa et Montréal. Or, ce groupe a pro­gres­si­ve­ment perdu son influence au profit d’une nou­velle coa­li­tion entre l’électorat rural de l’Ouest cana­dien et les immi­grants des ban­lieues onta­riennes. Un des pays les plus consen­suels au monde est rapi­de­ment devenu pola­risé entre l’Est et l’Ouest, les créa­tifs pro­gres­sistes et les classes moyennes labo­rieuses, lais­sant les anciennes élites éba­hies par ce sou­dain ren­ver­se­ment. Une simple lec­ture des titres des cha­pitres montre le ton à la fois pro­phé­tique et cynique des auteurs qui consi­dèrent que la réa­lité sociale cana­dienne a dura­ble­ment changé.

  1. The Death of the Laurentian Consensus : Why the people who used to matter most don’t any­more
  2. The Great Divide : Conservatives values and the Big Shift
  3. Quebec : The suns sets. The sun might just pos­si­bly rise
  4. It’s not ROC Anymore : The Ottawa River Curtain des­cends
  5. The Wests : Getting used to being in charge
  6. They Don’t Get It : And why they don’t
  7. The Conservatives Century : Why the Tories will rule, and how they’ll be defea­ted
  8. Not So Fragile : The Canada your mother never knew
  9. The Big Shift Means Business : Is yours ready ?
  10. The Decline of the Laurentian Media : Why it doesn’t matter if the press gal­lery doesn’t like Stephen Harper
  11. Things Will Change (1) : At home
  12. Things Will Change (2) : Abroad
  13. Conclusion : Margin of Error

Si le Parti conser­va­teur a su tirer son épingle du jeu en pro­po­sant une idéo­lo­gie adap­tée à sa base élec­to­rale émer­gente, celle-ci pro­cède d’un nou­veau contexte démo­gra­phique marqué par la relo­ca­li­sa­tion mas­sive de la popu­la­tion cana­dienne vers l’Ouest et une impor­tante immi­gra­tion d’origine asia­tique qui s’installe dans les ban­lieues des grandes métro­poles. Si on ajoute à cela l’hégémonie du sec­teur pétro­lier et la conso­li­da­tion d’un modèle de déve­lop­pe­ment basé sur l’exportation des res­sources éner­gé­tiques, ce shift démo­gra­phique et éco­no­mique don­nera une lon­gueur d’avance aux forces conser­va­trices dans les années à venir. Autrement dit, nous n’assistons pas à un simple rema­nie­ment de sur­face, mais à l’apparition d’un nou­veau bloc his­to­rique, c’est-à-dire à une alliance com­plexe entre des classes domi­nantes (liées au sec­teur pétro­lier, minier et finan­cier) et des classes domi­nées (popu­la­tions rurales, classes moyennes immi­grantes), uni­fiées par une même concep­tion du monde. Cette base sociale et idéo­lo­gique per­du­rera à tra­vers le temps malgré le chan­ge­ment des partis au pou­voir. Pour le meilleur et pour le pire, le Big Shift est là pour rester.

Cette muta­tion his­to­rique suc­cède à l’ancienne hégé­mo­nie des élites lau­ren­tiennes ; pro­fes­seurs d’université, grands poli­ti­ciens, figures média­tiques, artistes des grandes villes qué­bé­coises et onta­riennes for­maient alors un petit groupe sélect qui éla­bora une concep­tion libé­rale et pro­gres­siste du monde à tra­vers le contrôle des leviers cultu­rels et poli­tiques à Québec, Montréal et Ottawa. Malgré les contra­dic­tions du Consensus lau­ren­tien, qui repo­sait sur une unité fra­gile entre les inté­rêts cana­diens et la volonté d’accommoder les aspi­ra­tions du peuple qué­bé­cois dans cer­taines limites, cette alliance per­met­tait tout de même d’assurer le lea­der­ship moral et intel­lec­tuel de l’Est sur l’Ouest, le bassin ver­sant du Saint-Laurent repré­sen­tant le pôle de gra­vité des grandes déci­sions poli­tiques et éco­no­miques du grand rêve cana­dien.

La ques­tion du Québec occu­pait alors une place cen­trale dans l’espace public. La contra­dic­tion prin­ci­pale s’exprimait à tra­vers les joutes consti­tu­tion­nelles et idéo­lo­giques entre fédé­ra­listes et sou­ve­rai­nistes, tandis que la ques­tion sociale res­tait en arrière-plan sous la forme d’un consen­sus impli­cite en faveur de l’État-providence. À cette époque, le Canada et le Québec étaient tous deux lar­ge­ment « pro­gres­sistes », tant sur le plan de la diplo­ma­tie inter­na­tio­nale, la redis­tri­bu­tion, l’ouverture sur le monde, etc. Or, l’effondrement du Consensus lau­ren­tien sur lequel repo­sait l’hégémonie libé­rale contri­bua éga­le­ment à la perte d’influence du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste qui perdit son prin­ci­pal adver­saire à Ottawa. Nous sommes passés d’un anta­go­nisme dyna­mique entre l’État cana­dien et qué­bé­cois à une sorte d’indifférence mutuelle. Le débat entre mul­ti­cul­tu­ra­lisme et natio­na­lisme se retrouve en arrière-plan, alors que le consen­sus pro­gres­siste s’effrite et fait reve­nir à la sur­face la frac­ture socio-éco­no­mique entre l’Est et l’Ouest, la gauche et la droite. L’effondrement sou­dain du Bloc qué­bé­cois et le sur­gis­se­ment du NPD au Québec repré­sentent le symp­tôme de ce réali­gne­ment, qui laisse la ques­tion natio­nale en sus­pens.

Le triomphe des ban­lieues

Pour expli­quer le Big Shift, John Ibbitson et Darrell Bricker se concentrent notam­ment sur les muta­tions démo­gra­phiques et le rôle déter­mi­nant de l’urbanisation qui dis­tri­bue dif­fé­rents groupes sociaux sur le ter­ri­toire. Si dans les années 1920 50 % de la popu­la­tion cana­dienne rési­dait dans les villes, 70 % habitent main­te­nant dans les grandes régions métro­po­li­taines. Alors que la pres­sion conjointe de l’industrialisation et de l’urbanisation contri­bua à l’émergence du capi­ta­lisme for­diste et de l’État-providence (d’abord au Canada dans les années 1930 et en 1960 au Québec), les années sub­sé­quentes furent mar­quées par un pro­ces­sus de péri­ur­ba­ni­sa­tion (ou de métro­po­li­sa­tion) qui relo­ca­lisa les nou­velles classes moyennes dans de larges muni­ci­pa­li­tés fai­ble­ment peu­plées et dépen­dantes de l’automobile. Le triomphe des ban­lieues et de la vie privée permit l’accélération du pro­ces­sus de moder­ni­sa­tion, l’émiettement des valeurs col­lec­tives ainsi que la conso­li­da­tion de la société de consom­ma­tion. La jeu­nesse pro­gres­siste des années 1960 et 1970 (baby-boo­mers) se tourna vers la sécu­rité éco­no­mique et le confort maté­riel, l’épuisement des pro­jets d’émancipation sociale (com­mu­nisme, social-démo­cra­tie) et de libé­ra­tion natio­nale (indé­pen­dance du Québec) lais­sant lar­ge­ment place au triomphe de la pensée éco­no­mique, indi­vi­dua­liste et sécu­ri­taire.

Néanmoins, cette pensée conser­va­trice latente ne fut pas « acti­vée » avant le milieu des années 1990, époque où l’idéologie néo­li­bé­rale se répan­dit aux quatre coins du globe. Le Consensus lau­ren­tien et la conscience natio­nale (qué­bé­coise) occu­paient encore lar­ge­ment l’imaginaire col­lec­tif, la « super­struc­ture » reflé­tant encore les grands débats des décen­nies pré­cé­dentes. Or, l’infrastructure éco­no­mique et démo­gra­phique se modi­fiait gra­duel­le­ment, mais irré­ver­si­ble­ment, la pres­sion conjointe de la mon­dia­li­sa­tion et de l’immigration mar­gi­na­li­sant tou­jours plus la nation qué­bé­coise et les peuples autoch­tones, la popu­la­tion cana­dienne repré­sen­tant une grande mosaïque sans unité cultu­relle réelle. « The Canadien nation ? There is no such thing, and never was. »[2]

L’unité fic­tive de la nation cana­dienne fut rem­pla­cée par la construc­tion de nou­velles iden­ti­tés col­lec­tives et l’émergence d’un anta­go­nisme géo­gra­phique oppo­sant les stri­vers et les créa­tives. Ces caté­go­ries sociales floues repré­sentent des mar­queurs idéo­lo­giques, des idéaux types sur les­quels s’appuient les conser­va­teurs pour éla­bo­rer leur dis­cours et leur stra­té­gie poli­tique. Les pre­miers dési­gnent les classes moyennes qui tra­vaillent dure­ment pour obte­nir une réus­site sociale et une sécu­rité maté­rielle, tandis que les seconds s’intéressent davan­tage aux acti­vi­tés cultu­relles, éco­lo­giques et citoyennes. Ce por­trait sché­ma­tique, voire lar­ge­ment réduc­teur, exprime néan­moins une frac­ture sociale très visible sur le plan élec­to­ral et cultu­rel si nous com­pa­rons par exemple des quar­tiers cen­traux comme le Plateau-Mont-Royal et Rosemont (bas­tion de Projet Montréal et Québec soli­daire) avec les autres muni­ci­pa­li­tés de la grande région de Montréal (qui votent majo­ri­tai­re­ment à droite).

« In mar­ke­ting terms, middle-class sub­ur­ba­nistes are « stri­vers », upwardly mobile people see­king to own a home in a safe com­mu­nity while they pursue their dreams. They contrast with « crea­tives », who place a stron­ger empha­sis on com­mu­nity sup­ports, the envi­ron­ment, and inter­na­tio­nal enga­ge­ment. More likely to vote Liberal or New Democrat, crea­tives also tend to live down­town, which is where those par­ties remain strong, at least in English Canada. But in each elec­tion since 2004, sub­ur­ban stri­vers have increa­sin­gly iden­ti­fied with the Conservatives – and immi­grants are more likely to be stri­vers than crea­tives. »[3]

La force des conser­va­teurs consiste à avoir gagné l’adhésion (conscience ou incons­ciente) des couches immi­grantes des ban­lieues onta­riennes qui étaient his­to­ri­que­ment atta­chées au Parti libé­ral du Canada. La réus­site éco­no­mique rela­tive de ces groupes contri­bue à leur inté­gra­tion dans le mode de vie amé­ri­cain et l’idéal mul­ti­cul­tu­rel, où chaque per­sonne peut acqué­rir sa pro­priété privée et vaquer libre­ment à la pour­suite de ses pré­fé­rences indi­vi­duelles et com­mu­nau­taires. Si le mul­ti­cul­tu­ra­lisme fut forgé par les libé­raux, ceux-ci ne semblent plus pro­fi­ter du capi­tal de sym­pa­thie des nou­veaux arri­vants. L’épuisement du PLC, le scan­dale des com­man­dites et les pro­blèmes de lea­der­ship repré­sentent certes dif­fé­rents fac­teurs de ce phé­no­mène, mais celui-ci se mani­feste notam­ment à l’échelle muni­ci­pale à Toronto avec le règne de Rob Ford qui incarne à mer­veille les valeurs conser­va­trices : taxes faibles pour plaire aux contri­buables, assai­nis­se­ment des finances publiques, gros bon sens, etc. Si le popu­lisme de droite est cata­lysé et ren­forcé par les élites poli­tiques, c’est d’abord parce qu’il exprime et ali­mente une men­ta­lité conser­va­trice lar­ge­ment dif­fuse dans la popu­la­tion. Il suffit de créer une alliance idéo­lo­gique entre la région immé­diate de la ville-centre (ban­lieues onta­riennes), et les autres régions non urbaines (de l’Ouest cana­dien) et de l’opposer à l’attitude sno­bi­narde des étu­diants, éco­lo­gistes, élites média­tiques, artistes et autres fai­néants pour conso­li­der les idées de droite dans les classes moyennes et popu­laires.

L’impasse de la gauche cana­dienne

Devant ce phé­no­mène de pola­ri­sa­tion, où l’idéologie conser­va­trice s’étend à des couches plus larges de la popu­la­tion, est-il pos­sible de réani­mer le Consensus lau­ren­tien, l’idéal libé­ral et pro­gres­siste qui avait guidé les ins­ti­tu­tions poli­tiques cana­diennes jusqu’à la fin du XXe siècle ? Autrement dit, le rêve d’une social-démo­cra­tie dans l’unité cana­dienne est-il encore pos­sible ? Malheureusement, ce scé­na­rio devient de moins en pro­bable dans le contexte his­to­rique actuel. Le pre­mier pro­blème ren­voie à la sépa­ra­tion crois­sante entre les aspi­ra­tions et les attentes de la popu­la­tion, c’est-à-dire entre les grands enjeux sociaux et la croyance en la capa­cité effec­tive des diri­geants à les résoudre. John Ibbitson et Darrell Bricker montrent par des son­dages inté­res­sants que la popu­la­tion cana­dienne s’intéresse encore aux enjeux trans­for­ma­teurs (trans­for­ma­tives issues) comme la santé publique, le vieillis­se­ment de la popu­la­tion, l’éducation et l’environnement, mais qu’un nombre crois­sant de per­sonnes ont peu confiance dans le fait que les gou­ver­ne­ments pour­ront sérieu­se­ment régler ces pro­blèmes de grande ampleur. À l’inverse, une majo­rité d’électeurs consi­dère que des enjeux de moindre impor­tance pour­ront être pris en charge, ce qui per­met­trait d’améliorer légè­re­ment leur situa­tion maté­rielle.

« Respondents placed a lower prio­rity on « tran­sac­tio­nal issues », incre­men­tal impro­ve­ments that could make things modestly better. These include deve­lo­ping Canada’s natu­ral resources, poli­cing the border, tra­ding with other nations, and impro­ving infra­struc­tures such as roads and bridges. But on these issues, there was much grea­ter confi­dence that govern­ments could actually get some­thing done. […] You may have noti­ced some­thing. The big trans­for­ma­tive issues are embra­ced by socially pro­gres­sive par­ties that rightly assume that they are cham­pio­ning the values that matter most to voters. What they don’t unders­tand is that most voters have little confi­dence in their abi­lity to deli­ver. »[4]

Les partis « pro­gres­sistes » comme le Parti Vert, le PLC et le NPD se retrouvent alors dans une situa­tion incon­for­table, carac­té­ri­sée par la perte de légi­ti­mité des ins­ti­tu­tions poli­tiques, la crise de confiance envers les élus, l’affaissement des pro­jets col­lec­tifs et l’atrophie de la vie publique. Le pro­blème réside dans le fait que les gens ne croient plus en leurs capa­ci­tés d’action ni à la pos­si­bi­lité de chan­ger radi­ca­le­ment la société, et encore moins au pou­voir des poli­ti­ciens à réa­li­ser les chan­ge­ments qu’ils pro­mettent lors de leurs cam­pagnes élec­to­rales. Les conser­va­teurs misent sur « les vraies affaires » qui touchent à la sécu­rité phy­sique et maté­rielle d’une popu­la­tion inquiète, comme la lutte contre le crime et la crois­sance éco­no­mique. Leur mot d’ordre frappe par sa sim­pli­cité : des pri­sons et des jobs.

Admettons à titre d’hypothèse que la popu­la­tion cana­dienne se lasse pro­gres­si­ve­ment du dis­cours conser­va­teur et com­mence à s’inquiéter davan­tage des enjeux envi­ron­ne­men­taux, de la montée des inéga­li­tés sociales et de la guerre. Pour que ce chan­ge­ment idéo­lo­gique se tra­duise en projet de société, il fau­drait créer une alliance pro­gres­siste pan­ca­na­dienne qui pro­pose une alter­na­tive poli­tique à l’hégémonie conser­va­trice.

« Let’s qui­ckly remind our­selves of what’s at stake here. The cur­rent values and prio­ri­ties of Harper govern­ment empha­size a tough approach to law and order that punishes cri­mi­nals and rewards gun owners, that play’s up Canada’s connec­tion to the monar­chy as well as other ele­ments of the British colo­nial past, that is pro-mili­tary and anti-pea­ce­kee­ping, that takes the side of Big Oil, that consi­ders the CBC and other cultu­ral ins­ti­tu­tions eli­tist and contemp­tuous of conser­va­tive values, that mini­mizes the role of the fede­ral govern­ment in redis­tri­bu­ting income and enfor­cing natio­nal stan­dards for social pro­grams, inclu­ding health care.

Just lis­ting that agenda sug­gests its polar oppo­site : giving new life to the fede­ral power as a means of enfor­cing equity both ver­ti­cally, among classes, and hori­zon­tally, among regions ; pro­tec­ting and advan­cing a natio­nal culture that spans regions and lan­guages ; revi­ving a vision of Canada that trans­cends its colo­nial past ; pro­mo­ting a pan-natio­nal stra­tegy for rene­wable energy. That might be some­thing worth voting for. »[5]

Qui pour­rait bien incar­ner ce projet poli­tique d’envergure ? Un NPD qui revien­drait à ses sources sociales-démo­crates (avant le recen­tre­ment opéré par Mulcair), un PLC qui mise­rait réel­le­ment sur la jus­tice sociale, une coa­li­tion des deux partis ? Dans tous les cas, Bricker et Ibbitson consi­dèrent que l’émergence d’une telle alter­na­tive ne peut venir que du Québec, qui demeure le der­nier bas­tion de soli­da­rité au Canada. « From Quebec could come the invi­ta­tion to the sur­bur­ban Ontario middle class to aban­don its alliance with the Conservative Pacific West and embrase a pro­gres­sive Central Canadian future. From Quebec could come a new alliance within the manu­fac­tu­ring heart­land com­bi­ning against the resource-based hin­ter­lands. From Quebec in conjonc­tion with Ontario could come the twenty-first-cen­tury equi­va­lent of Robert Baldwin and Louis-Hippolyte Lafontaine. »

Évidemment, un tel scé­na­rio est extrê­me­ment peu pro­bable pour l’instant, notam­ment à cause des diver­gences poli­tiques entre le NPD et le PLC, de la pré­sence du Bloc qué­bé­cois qui s’oppose a priori au ren­for­ce­ment du pou­voir fédé­ral et au projet d’unification cana­dienne, et de la timi­dité de Québec soli­daire concer­nant la ques­tion fédé­rale. Les défis qu’une telle coa­li­tion devra rele­ver sont redou­tables, et il est presque impos­sible que ces obs­tacles puissent être sur­mon­tés par les partis exis­tants.

Un autre projet poli­tique pour une nou­velle situa­tion his­to­rique

Par ailleurs, les nom­breuses trans­for­ma­tions ins­ti­tu­tion­nelles impo­sées par les conser­va­teurs, que ce soit sur le plan des ins­ti­tu­tions poli­tiques, éco­no­miques, envi­ron­ne­men­tales, cultu­relles et sociales, ne pour­ront pas être ren­ver­sées par un parti pro­gres­siste à l’intérieur d’un ou deux man­dats. Il fau­drait sans doute des décen­nies avant de pou­voir recréer ce que les conser­va­teurs ont détruit en quelques années. De plus, il faut recon­naître que le Canada est devenu un État pétro­lier, mili­taire et sécu­ri­taire, favo­ri­sant le colo­nia­lisme et l’oligarchie finan­cière via ses légis­la­tions de com­plai­sance et son para­dis fiscal pour les com­pa­gnies minières. Le visage sombre du Canada ne pourra pas être effacé par le sou­rire can­dide de Justin Trudeau, et il ne semble pas que la social-démo­cra­tie libé­rale ait un grand avenir poli­tique. Les Trente Glorieuses sont ter­mi­nées depuis qua­rante ans, et le XXIe siècle sera marqué par la fin de la crois­sance, l’austérité et la crise cli­ma­tique.

Seule une grande tran­si­tion éco­lo­gique accom­pa­gnée d’une redis­tri­bu­tion mas­sive de la richesse et l’instauration d’une démo­cra­tie digne de ce nom pourra assu­rer l’avenir des géné­ra­tions futures. Pour l’instant, aucun parti poli­tique ne porte un tel projet d’émancipation, et seule la conver­gence des mou­ve­ments sociaux pour­rait favo­ri­ser l’émergence d’une alter­na­tive. Le Forum social des peuples qui aura lieu du 20 au 24 août à Ottawa sera sans doute l’occasion de réflé­chir à cette dou­lou­reuse ques­tion : com­ment ral­lier la gauche qué­bé­coise, les orga­ni­sa­tions pro­gres­sistes cana­diennes et le mou­ve­ment Idle No More dans une même direc­tion ? Quelle place donner au droit à l’autodétermination des peuples, à la ques­tion de l’indépendance du Québec et à la ques­tion colo­niale qui touche les Premières Nations ?

Somme toute, le plus grand défi réside dans l’élargissement des luttes éco­lo­gistes, citoyennes et sociales à de plus larges sec­teurs de la popu­la­tion. La gauche doit enle­ver ses œillères et ana­ly­ser sérieu­se­ment le nou­veau contexte poli­tique, en pre­nant à bras le corps la trans­for­ma­tion struc­tu­relle de l’État cana­dien. Le même dis­cours sou­ve­rai­niste ou pro­gres­siste, éla­boré dans le sillage de la Révolution tran­quille, ne peut plus être mar­telé com­pul­si­ve­ment auprès des classes moyennes et popu­laires, conquises par la sim­pli­cité de l’idéologie conser­va­trice. Il faut réa­li­ser une fois pour toutes que le peuple n’est plus spon­ta­né­ment pro­gres­siste. Il faut briser l’alliance sur laquelle repose le Big Shift, recréer de nou­veaux liens entre la ville et les régions, et dépas­ser le réflexe anti-ins­ti­tu­tion­nel des mou­ve­ments sociaux qui empêchent trop sou­vent l’émergence d’une unité popu­laire. Il faut arrê­ter de penser que les mili­tants pour­ront chan­ger le monde en res­tant entre pro­gres­sistes, et com­men­cer à couper l’herbe sous le pied des conser­va­teurs par la conquête démo­cra­tique des classes popu­laires. Telle est la leçon stra­té­gique du Big Shift conser­va­teur qui offre, par le dévoi­le­ment des méca­nismes de son hégé­mo­nie, des muni­tions à son adver­saire.

« Our only point is this : This Big Shift is real and per­ma­nent. The coa­li­tion of sub­ur­ban middle-class voters in Ontario and voters in the West is power­ful. If the Conservatives are to be defea­ted, pro­gres­sives must take the Big Shift into account. They must take the chan­ging atti­tudes of immi­grants into account. They must take the the West into account. If the Conservatives are to be defea­ted, they must be defea­ted on their own turf. Rallying the votes of stu­dents and faculty at the University of Toronto, brin­ging Montreal’s student pro­tes­tors onside, recrui­ting labour lea­ders (without actually recrui­ting fac­tory wor­kers), and co-opting the Occupy move­ment will not elect a govern­ment. By tal­king to one ano­ther about one ano­ther and then convin­cing one ano­ther that they are the majo­rity, down­town pro­gres­sives delude them­selves. Get into the sub­urbs. Go west. Win your argu­ments there. And then you’ll be in govern­ment again. »[6]

Lundi 28 juillet 2014

[1] David Morin, Stéphane Roussel, Harper a-t-il vrai­ment tout changé?, Le Devoir, 19 juillet 2014.

http://​www​.lede​voir​.com/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​/​c​a​n​a​d​a​/​4​1​3​8​3​0​/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​-​e​t​r​a​n​g​e​r​e​-​d​u​-​c​a​n​a​d​a​-​h​a​r​p​e​r​-​a​-​t​-​i​l​-​v​r​a​i​m​e​n​t​-​t​o​u​t​-​c​hange

[2]John Ibbitson, Darrell Bricker, The Big Shift. The seis­mic change in cana­dian poli­tics, busi­ness, and culture and what it means for our future, HarperCollins, Toronto, 2013, p.15

[3] Ibid., p.34

[4] Ibid., p.44

[5] Ibid., p.66-67

[6] Ibid., p.245

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