Comment le 1% règne sur les Etats-Unis

Par Mis en ligne le 02 novembre 2011

Le fac­teur uni­fi­ca­teur le plus fort du mou­ve­ment Occupy, c’est qu’il iden­ti­fie de façon claire et simple ce qu’est le pro­blème clé dans la société des Etats-Unis : le fossé entre la vaste majo­rité de la popu­la­tion – les 99% – et le 1% le plus riche et le plus puis­sant.

Cette for­mule de 99% /1% n’est pas seule­ment une consta­ta­tion de l’inégalité des reve­nus aux Etats-Unis aujourd’hui. C’est aussi la per­cep­tion que le 1% contrôle lar­ge­ment le gou­ver­ne­ment et peut par consé­quent tru­quer en sa faveur les lois, les impôts et les règle­ments.

Si vous regar­dez les enquêtes d’opinion sur des ques­tions comme faire payer des impôts aux riches, régu­ler Wall Street, dépen­ser l’argent public pour créer des emplois, prio­ri­ser la crois­sance éco­no­mique plutôt que réduire le défi­cit ou encore pré­ser­ver et pro­té­ger la Sécurité sociale et Medicare [assu­rance-mala­die pour les per­sonnes de plus de 65 ans], vous consta­tez des majo­ri­tés popu­laires, sou­vent écra­santes, oppo­sées à l’austérité et favo­rables à des poli­tiques « redis­tri­bu­tion­nistes ».

Et pour­tant le gou­ver­ne­ment mal­sain semble inca­pable, et cela ne l’intéresse d’ailleurs même pas, de faire quoi que ce soit pour être à l’écoute de ces reven­di­ca­tions popu­laires. Au contraire, le Congrès a agi avec une vitesse impres­sion­nante, et sans se pré­oc­cu­per du défi­cit, pour des­ti­ner des cen­taines de mil­liards de dol­lars pour les banques et d’autres entre­prises quand la crise finan­cière a éclaté en 2008.

Théoriquement, nous sommes tous égaux devant l’urne dans laquelle nous dépo­sons notre bul­le­tin de vote. Des majo­ri­tés popu­laires devraient donc pou­voir forcer les poli­ti­ciens à satis­faire ces pré­oc­cu­pa­tions. Mais le mou­ve­ment Occupy a éclaté et s’est pro­pagé parce que des mil­lions de per­sonnes aux Etats-Unis réa­lisent que la façon dont fonc­tionne Washington n’a en réa­lité aucune res­sem­blance avec les expli­ca­tions des manuels de science poli­tique et leur vul­ga­ri­sa­tion média­tique.

Mais alors com­ment le 1% réus­sit-il son coup ?

Un gou­ver­ne­ment des, par et pour, les entre­prises

Le poli­to­logue Sheldon Wolin est allé jusqu’à défi­nir les Etats-Unis comme un exemple de « tota­li­ta­risme inversé», où les entre­prises dominent l’Etat, où voter est la seule par­ti­ci­pa­tion popu­laire accep­table, et où la démo­cra­tie est « gérée » afin qu’elle pro­duise seule­ment des résul­tats que le gou­ver­ne­ment et les entre­prises sou­haitent. Pour S. Wolin, les médias contrô­lés par les entre­prises jouent un rôle pour contri­buer à mani­pu­ler la démo­cra­tie, même der­rière leur pré­ten­tion d’être une presse libre.  

Il est incon­tes­table que les entre­prises jouent un rôle impor­tant dans le gou­ver­ne­ment, comme cela a tou­jours été le cas. La plu­part des grandes for­tunes des Etats-Unis ont été amas­sées par des capi­ta­listes qui ont exploité le pou­voir du gou­ver­ne­ment pour acqué­rir des avan­tages sur leurs concur­rents ou pour pro­fi­ter des res­sources publiques. Les plou­to­crates de « l’âge doré » de la fin du XIXe siècle, par exemple, les Vanderbilts, Astors, Stewarts, Gould, ont basé la for­tune qu’ils ont tiré des che­mins de fer sur la conces­sion de 100 mil­lions de dol­lars de fonds du gou­ver­ne­ment fédé­ral et des Etats. Et sur la conces­sion de 200 mil­lions d’acres de terres fédé­rales pour la construc­tion des lignes de chemin de fer. Dans l’économie d’aujourd’hui, aussi bien l’énergie nucléaire qu’Internet sont le pro­duit de la pri­va­ti­sa­tion de tech­no­lo­gies déve­lop­pées dans des labo­ra­toires du gou­ver­ne­ment fédé­ral.

Malgré toute la rhé­to­rique des idéo­logues du libre marché qui opposent le « big govern­ment » [le gou­ver­ne­ment fédé­ral et ses agences] au « big busi­ness», la vérité c’est que le big busi­ness a tou­jours trouvé utile d’investir dans les poli­ti­ciens et dans leurs partis poli­tiques pour obte­nir des poli­tiques éta­tiques qui amé­liorent ses bilans.

C’est ainsi que lors de la crise des caisses d’épargne des années 1980, quand le Congrès a fait com­pa­raître l’escroc Charles Keating devant une com­mis­sion par­le­men­taire, et qu’un député lui a demandé s’il pen­sait que les mil­liers de dol­lars qu’il avait donnés à des poli­ti­ciens ser­vaient à ache­ter de l’influence, Keating a répondu : « Assurément, je l’espère. »

Les deux prin­ci­paux partis pro-capi­ta­listes des Etats-Unis ont une cer­taine ten­dance à sou­te­nir des sec­teurs indus­triels dif­fé­rents : les Républicains reçoivent géné­ra­le­ment le sou­tien de l’industrie pétro­lière, de l’agroalimentaire et de l’industrie des arme­ments tandis que les Démocrates récoltent les finan­ce­ments de la part de la Silicon Valley, d’Hollywood et de Wall Street. Dans les faits, un récent article du Wall Street Journal a révélé que le sec­teur finan­cier pro­cu­rait les 30% de toutes les dépenses en faveur des deux partis durant la cam­pagne des élec­tions de 2008.

Néanmoins, il serait trom­peur de conclure que les Démocrates repré­sentent sim­ple­ment une sec­tion ou une coa­li­tion du monde des affaires, tandis que les Républicains en repré­sen­te­raient une autre.

Le fonc­tion­ne­ment du sys­tème des deux partis garan­tit que cette divi­sion au sein du monde des affaires aux Etats-Unis estad hoc et ne se cris­tal­lise pas en deux camps idéo­lo­giques per­ma­nents. Les patrons doivent apprendre à opérer dans le cadre du sys­tème fédé­ral. Cela veut dire que les entre­prises qui peuvent être des gros don­neurs répu­bli­cains au niveau fédé­ral, sou­tiennent et aussi financent les machines poli­tiques démo­crates au niveau des Etats ou d’entités urbaines.

Deuxièmement, les entre­prises aiment à aug­men­ter leur capa­cité de mar­chan­dage. Elles veulent gagner tout ce qu’elles peuvent de leur enga­ge­ment poli­tique, et cela aide si elles jouent un parti contre l’autre.

Finalement, les entre­prises qui recherchent les faveurs du gou­ver­ne­ment suc­combent à la « loi du moindre mal » tout autant que les élec­teurs. Le parti majo­ri­taire au Congrès est habi­tuel­le­ment assuré de rece­voir éga­le­ment la plus grande partie des contri­bu­tions de cam­pagnes élec­to­rales. Comme ses diri­geants joui­ront d’une posi­tion d’autorité au Congrès, avec le pou­voir de pro­po­ser les lois, les entre­prises vont verser des contri­bu­tions pour pré­ser­ver leur « accès ».

Qu’est-ce que « Corporate America » attend en retour de son inves­tis­se­ment ? Au total, les élec­tions pré­si­den­tielles de 2008 ont coûté envi­ron un peu plus de 5 mil­liards de dol­lars. Si cela paraît une somme stu­pé­fiante – et effec­ti­ve­ment, cela repré­sente une énorme aug­men­ta­tion en quatre ans du coût d’une élec­tion pré­si­den­tielle – c’est équi­valent à la taille d’une entre­prise moyenne, mesu­rée à sa capi­ta­li­sa­tion bour­sière. En d’autres termes, plus grand que les pains Panera Bread mais plus petit que la Chipotle Mexican Grill.

En réa­lité, ce qui est le plus remar­quable, c’est com­bien un inves­tis­se­ment rela­ti­ve­ment petit dans les poli­ti­ciens va géné­rer des gros retours sur inves­tis­se­ment pour les « inves­tis­seurs ».

Pour une dépense qui cor­res­pond à peu de chose, l’industrie de la défense a gagné des dizaines de mil­liards de com­mandes géné­rées par la guerre en Irak, tandis que Wall Street a reçu des mil­liers de mil­liards quand le gou­ver­ne­ment fédé­ral l’a sauvé en 2008. Une étude de 2007 ana­ly­sant les dona­tions des entre­prises en regard du cours de leurs actions, entre 1979 et 2004, a démon­tré que le cours des actions des entre­prises qui avaient contri­bué le plus aux partis bat­tait le cours moyen de l’ensemble des actions de 2,5 points de base annuel­le­ment.

L’escroquerie des deux partis

Malgré toute la rhé­to­rique anti-gou­ver­ne­men­tale qui émane des milieux d’affaires, la classe domi­nante a besoin d’un Etat capi­ta­liste qui garan­tisse sa pro­priété et son influence contre les classes capi­ta­listes rivales.

Tant que les partis poli­tiques du régime res­tent fidèles au main­tien de cet état des choses, le big busi­ness peut sup­por­ter des chan­ge­ments dans le gou­ver­ne­ment. Mais pour garan­tir que les gou­ver­ne­ments ne décident pas des poli­tiques qui aient trop d’effets contraires aux inté­rêts du monde des affaires, les capi­ta­listes s’efforcent de façon­ner et contrô­ler les partis poli­tiques qui sont habi­tuel­le­ment en concur­rence pour former le gou­ver­ne­ment. C’est là une des façons par les­quelles la classe capi­ta­liste arbitre des objec­tifs et pro­grammes qui entrent en conflit.

La poli­tique pro-capi­ta­liste n’émane pas de quelque cabale patro­nale, comme le pré­tendent les théo­ri­ciens de la conspi­ra­tion. Elle se fraie son chemin au tra­vers de dif­fé­rentes fon­da­tions pri­vées et ins­ti­tuts d’études, au tra­vers des uni­ver­si­tés, des ins­ti­tu­tions quasi publiques et à tra­vers les partis poli­tiques. Toutes ces ins­ti­tu­tions recrutent des spé­cia­listes venus du monde des entre­prises qui sont formés pour amener la poli­tique des entre­prises dans le gou­ver­ne­ment. Il suffit pour cela de penser aux nom­breuses manières par les­quelles des mil­liar­daires comme Bill Gates et Eli Broad [il a com­mencé dans l’immobilier, puis les assu­rances, etc. ; sa fon­da­tion pos­sède un impact signi­fi­ca­tif] ont réussi à influen­cer la poli­tique gou­ver­ne­men­tale de « réforme sco­laire ».

L’Etat – et en par­ti­cu­lier l’exécutif qui fonc­tionne comme ce que Karl Marx appe­lait « un conseil d’administration pour gérer les affaires com­munes de la bour­geoi­sie » – mène des poli­tiques qui arbitrent entre les besoins éco­no­miques et poli­tiques à court terme, et même entre dif­fé­rents sec­teurs du capi­tal.

Dans ce sens, l’Etat capi­ta­liste est moins un outil dans les mains de capi­ta­listes qu’une arène dans laquelle les inté­rêts capi­ta­listes font l’objet d’une média­tion.

La consta­ta­tion que Démocrates et Républicains sont dévoués au capi­ta­lisme et à la défense des inté­rêts des Etats-Unis dans le monde n’est guère nou­velle. Mais la bour­geoi­sie ne consi­dère rien comme acquis. Elle exerce une pres­sion constante sur les partis poli­tiques afin de garan­tir que ses inté­rêts soient mis en appli­ca­tion. S’il y a de nom­breux ten­ta­cules qui attachent les partis poli­tiques au big busi­ness, deux grands domaines d’influence des entre­prises sont par­ti­cu­liè­re­ment impor­tants : la sélec­tion des can­di­dats, d’une part, et, d’autre part, le lob­bying par les entre­prises et les ser­vices de conseil qu’elles four­nissent aux poli­ti­ciens et aux admi­nis­tra­tions publiques.

La véna­lité légale des élec­tions aux Etats-Unis

Mark Hanna, le pre­mier col­lec­teur de fonds et opé­ra­teur poli­tique moderne qui a aidé les Républicains à rem­por­ter leur vic­toire écra­sante de 1896 sur les Démocrates, a une fois dit : « Il y a deux choses impor­tantes en poli­tique. La pre­mière, c’est l’argent, et je n’arrive pas à me sou­ve­nir de la deuxième. »

Un équi­valent aujourd’hui pour­rait être le maire de Chicago, Rahm Emanuel, qui a dirigé le Comité de cam­pagne démo­crate pour l’élection au Congrès (DCCC) avant d’être le pre­mier secré­taire géné­ral de la Maison-Blanche d’Obama. On rap­porte qu’il a une fois dit à ses col­la­bo­ra­teurs du DCCC : « Le pre­mier tiers de votre cam­pagne, c’est l’argent, l’argent, l’argent. Le deuxième, c’est l’argent, l’argent, et la presse. Le troi­sième tiers, c’est les votes, la presse et l’argent.»

N’importe quelle per­sonne qui espère monter une cam­pagne réus­sie pour l’élection à une charge natio­nale a besoin de mil­lions de dol­lars. Lors des élec­tions au Congrès de 2010, le can­di­dat moyen à la Chambre des repré­sen­tants a dépensé presque 1,7 mil­lion de dol­lars pour son siège. Le séna­teur moyen 3,1 mil­lions de dol­lars. Mais le séna­teur sor­tant moyen a dépensé pour se faire réélire plus de 9 mil­lions de dol­lars.

Le coût des cam­pagnes élec­to­rales signi­fie que les deux grands partis se tournent vers des per­sonnes for­tu­nées ou vers des entre­prises pour leur finan­ce­ment. Et grâce à la sen­tence Citizen United de la Cour suprême qui consi­dère que le finan­ce­ment d’une cam­pagne élec­to­rale équi­vaut à la liberté d’expression, nous assis­tons à l’ascension de super-comi­tés d’action poli­tique (PAC), des asso­cia­tions sans but lucra­tif auto­ri­sées à col­lec­ter pour les cam­pagnes élec­to­rales des mil­lions de dol­lars auprès des entre­prises, sans avoir à publier la liste de leurs contri­bu­teurs.

Le sys­tème de la cor­rup­tion orga­ni­sée qui finance les partis poli­tiques aux Etats-Unis garan­tit que qui que ce soit qui pour­rait remettre en ques­tion ce statu quo ne peut deve­nir un concur­rent sérieux. « Tout can­di­dat qui espère figu­rer sur les listes des PAC est bien conscient de la néces­sité de res­treindre, sinon éli­mi­ner, toute incli­na­tion popu­liste», a déclaré un assis­tant par­le­men­taire démo­crate aux jour­na­listes Alexander Cockburn et Ken Silverstein. « Ce n’est pas une for­mule qui ouvre la porte à d’autres que des can­di­dats de l’establishment. »

Ce n’est donc peut-être pas une sur­prise si 40% des nou­veaux élus en 2010 à la Chambre sont des mil­lion­naires.

Même le fait que les Démocrates reçoivent le gros des contri­bu­tions des syn­di­cats ne change rien au fait que l’argent des entre­prises noie l’argent syn­di­cal. Dans le cycle élec­to­ral de 2008, les Démocrates ont reçu plus d’argent des seuls sec­teurs finance, assu­rances et immo­bi­lier (83,7 mil­lions de dol­lars) que de tous les syn­di­cats et orga­ni­sa­tions « de gauche » com­bi­nées (79,9%).

Les renards, gar­diens du pou­lailler

Une fois en fonc­tion, les élus sont soumis à des pres­sions constantes de la part du big busi­ness pour qu’ils se ral­lient à des poli­tiques favo­rables aux entre­prises.

Depuis les années 1930, le Business Council, une ins­ti­tu­tion de conseils com­po­sée de PDG des prin­ci­pales entre­prises des Etats-Unis, a agi comme une caisse de réso­nance pour pro­po­ser des poli­tiques favo­rables au monde des affaires à chaque admi­nis­tra­tion pré­si­den­tielle. Tous les pré­si­dents ont régu­liè­re­ment consulté le Business Council et d’autres orga­ni­sa­tions comme le Comité pour le Développement éco­no­mique (CED). Les admi­nis­tra­tions tant démo­crates que répu­bli­caines ont nommé des membres du Business Council et du CED à des comi­tés consul­ta­tifs du gou­ver­ne­ment et à des fonc­tions gou­ver­ne­men­tales.

Le monde des affaires sou­tient ces sortes d’organisations – de même que d’autres comme le Conference Board, la Chambre du com­merce et l’Association natio­nale des indus­triels – afin de pou­voir défi­nir des posi­tions qui réunissent toute la classe bour­geoise sur toute une série de ques­tions. Ces posi­tions peuvent ensuite être sou­mises au gou­ver­ne­ment par l’intermédiaire d’élus ou au tra­vers des dépar­te­ments minis­té­riels.

Le busi­ness ne réus­sit pas tou­jours à obte­nir ce qu’il veut, mais il reçoit tou­jours ce qu’il peut.

Quand un poli­ti­cien cherche à faire des pro­po­si­tions au sujet d’à peu près n’importe quoi, il va trou­ver un ins­ti­tut patro­nal d’études prêt à le conseiller. Un exemple par­ti­cu­liè­re­ment gros­sier en fut l’ancien séna­teur démo­crate Bill Bradley qui repré­sen­tait le New Jersey qui héber­geait alors 10 des 18 plus grandes com­pa­gnies phar­ma­ceu­tiques. Cockburn et Silverstein racontent que les dis­cours de Bradley « répé­taient comme un per­ro­quet, par­fois mot à mot, des docu­ments publiés par l’association prin­ci­pale de lob­bying du sec­teur phar­ma­ceu­tique, la Pharmaceutical Research and Manufacturers of America ».

Il en va de même pour l’ancien séna­teur Henry Jackson, le fameux faucon de la guerre froide qui a repré­senté durant de nom­breuses années l’Etat de Washington, où se trouve le siège de Boeing à Seattle. Il était connu comme le « séna­teur de Boeing » tant il était dévoué aux inté­rêts du plus grand four­nis­seur d’armements de son Etat. C’est ainsi qu’aujourd’hui le séna­teur Charles Schumer est connu comme l’homme à tout faire de Wall Street au Congrès.

Les sta­tis­tiques montrent que le patro­nat consacre plus d’argent et de temps au lob­bying qu’aux cam­pagnes élec­to­rales. C’est parce que la vraie mois­son pour les entre­prises se récolte der­rière portes closes, sou­vent dans les petits carac­tères des ali­néas des lois et règle­ments. C’est là que les entre­prises peuvent obte­nir des faveurs, ou – tout aussi impor­tant – réécrire les règles pour favo­ri­ser leurs pro­jets de pro­fits, et tant pis pour l’environnement et les consom­ma­teurs.

Car c’est là qu’un seul alinéa peut défaire ou vider de son sens n’importe quelle pro­messe de cam­pagne élec­to­rale du poli­ti­cien. C’est là aussi que « notre bord», défini au sens le plus large, est com­plè­te­ment dépassé. Pendant le « débat » de 2001 à propos de la légis­la­tion de réduc­tion des impôts de Bush, le Capitole grouillait de lob­byistes de toutes les branches éco­no­miques ima­gi­nables, à la recherche d’un trai­te­ment favo­rable. La cen­trale syn­di­cale AFL-CIO, elle, avait alors sur ce thème exac­te­ment un lob­byiste à quart-temps.

Avec ce que nous savons, est-ce éton­nant si les 12 membres de la « super-com­mis­sion » du Congrès char­gée de pro­po­ser 1200 mil­liards de dol­lars de coupes bud­gé­taires pour réduire le défi­cit fédé­ral ont vu affluer un sur­croît de contri­bu­tions dans leurs coffres ? Ou que des mil­liers de lob­byistes mobi­lisent des membres du Congrès pour faire pres­sion sur la super-com­mis­sion ?

Chaque fois que la majo­rité du Congrès change, il y a une relève de la garde paral­lèle parmi les lob­byistes et les assis­tants par­le­men­taires. C’est ainsi qu’en ce moment, c’est un ancien lob­byiste de l’Association des inter­ve­nants sur les mar­chés finan­ciers (Securities Industry Association) qui occupe la charge de chef du per­son­nel de la Commission bud­gé­taire de la Chambre (Ways and Means com­mit­tee) tandis qu’un ancien lob­byiste de Lockheed Martin [arme­ment] dirige l’équipe de sa Commission des affec­ta­tions de crédit (House Appropriations com­mit­tee).

Tout cela contri­bue à créer ce qu’on a appelé un « tri­angle d’or » de l’industrie, du Congrès et de l’exécutif, qui reste lar­ge­ment intact quels que soient les résul­tats élec­to­raux. Cela garan­tit que quel que soit le parti au pou­voir, les inté­rêts du big busi­ness sont en de bonnes mains. C’est même mieux garanti aujourd’hui, puisque le tour­ni­quet entre les groupes de lob­byistes et les hauts fonc­tion­naires du gou­ver­ne­ment est ins­ti­tu­tion­na­lisé.

Pour les patrons, c’est ce qui fait la beauté du sys­tème des deux partis. Si un parti perd la faveur des élec­teurs, il y a l’autre qui attend son tour sans réser­ver de sur­prises. (Traduction A l’Encontre)

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Lance Selfa est l’auteur de The Democrats : A Critical History, Haymarket Books, Chicago, 2008. Cet article a été publié sur le site socia​list​wor​ker​.org

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