Comment expliquer l’hégémonie de la CAQ ?

 

Jonathan Durand Folco, 1 septembre 2020

Les récents sondages montrent un appui massif au gouvernement de la CAQ. Comment expliquer ce phénomène? On peut certes reprocher diverses choses au gouvernement Legault: gestion essentiellement communicationnelle de la crise, gouvernance par baillons, loi 21, mesures anti-immigration, refus de reconnaître le racisme systémique, etc. Mais juger les politiques d’un gouvernement uniquement d’un point de vue moral ne permet pas d’éclairer cet étonnant appui populaire. Pour éclairer ce phénomène, le philosophe italien Antonio Gramsci fournit quelques clés de lecture intéressantes.

Pandémie, politique de proximité et césarisme

Il n’y a aucun doute que la crise liée à la pandémie de COVID-19 a permis de souder le lien de confiance entre le gouvernement Legault et la population. Ses points de presse quotidiens, son ton calme, honnête et rassurant, appelant les Québécois à se serrer les coudes pendant la tempête, ont permis de rendre sa figure présente dans tous les foyers de la nation, sur une base quotidienne. En 2018, Legault promettait de former un gouvernement « de proximité, d’humanité et d’ouverture », chose qu’il incarna au temps fort de la crise où il semblait à l’écoute et disponible, comme un « bon père de famille ». Confiant le rôle de « l’impartialité » au sympathique Dr. Arruda, Legault recevait l’onction de la santé publique tout en naviguant dans le brouillard complet en donnant l’impression de bien tenir le gouvernail du bateau avec une gestion pleine de « bon sens ». Alors que la crise de confiance qui affecte les démocraties représentatives découle principalement du sentiment d’éloignement entre les politiciens et le peuple, ici c’est tout le contraire qui s’est produit: Legault était là, proche de nous, il nous « protégeait » alors que le monde entier était dans l’obscurité. Les chiffres ici sont parlants: pendant une bonne partie de la crise, Legault jouissait d’un taux de satisfaction allant de 91 % à 95 %.

Cet appui stratosphérique en temps de crise constitue un terreau fertile pour le « césarisme ». Pour Gramsci: « le césarisme exprime toujours la solution par « arbitrage », confiée à une grande personnalité, d’une situation historico-politique caractérisée par un équilibre des forces annonciateur de catastrophe ». Le rôle de « l’homme providentiel » et son pouvoir charismatique permet de résoudre temporairement cette crise. Le césarisme inclut aussi une dimension « militaire ». Bien que Legault n’ait pas particulièrement joué sur la terminologie de la guerre, la propagande sur les « anges gardiens » (allant au front pour sauver la nation des attaques du coronavirus), donne l’impression que nous avons vécu une situation historique exceptionnelle, de danger existentiel pour des milliers de vies humaines. Les campagnes « engagez-vous! », que ce soit à travers la plateforme du Panier bleu (achetez local!), la valorisation symbolique des travailleurs essentiels « travaillant pour nous », l’intervention de l’armée dans les CHSLD, ou encore la formation accélérée des préposés aux bénéficiaires (we want you in the army!), ont permis une mobilisation nationale analogue aux « victory gardens » et autres mesures en temps de guerre.

Parallèlement, nous avons assisté au retour inédit de la souveraineté de l’État, de la capacité de fermer l’économie du jour au lendemain, d’imposer des mesures de distanciation sociale jumelées à des amendes salées, bref le retour en force de la « capacité de décider » contre vents et marées au nom de l’« intérêt général », de la santé publique, voire du « salut public ». La fermeté du gouvernement, sa promptitude à agir, sa capacité à mobiliser la fierté collective, fait en sorte que Legault a été, qu’on le veuille ou non, l’« homme de la situation ».

Pour Gramsci, le césarisme exprime une propension des démocraties à glisser vers une gestion autoritaire en temps de catastrophe. Comme le note Cédric Durand : « Avec le choc de la crise, les légitimités anciennes tendent à s’affaiblir. La disponibilité des peuples pour des solutions radicales devient plus forte. Dans ce type de situation, des tendances autoritaires se manifestent pour redonner de la stabilité à l’ordre social, imposer des solutions en dehors des procédures démocratiques. » Gramsci note par ailleurs que le césarisme peut prendre des formes « progressiste » ou « régressive » selon les situations. Dans le cas du césarisme progressiste, les réponses apportées par le gouvernement amènent la société à un niveau de civilisation supérieur, alors que pour le césarisme régressif, la solution à la crise prend la forme de la « restauration ». En regardant de plus près l’idéologie du gouvernement Legault, il y a fort à parier que son césarisme prendra plutôt la forme d’une restauration du Québec d’antan.

L’hégémonie Québecor et bloc historique nationaliste

Pour Gramsci, la lutte des classes et l’exercice du pouvoir politique implique nécessairement une dimension culturelle et une part d’hégémonie, c’est-à-dire la capacité à élaborer et diffuser une vision du monde cohérente et partagée permettant à un groupe particulier de susciter le consentement des classes dominées. Outre les campagnes électorales, les stratégies de gestion de crise et les manifestations dans la rue qui représentent différentes formes de « guerre de mouvement », une « guerre de position » ou bataille idéologique prenant part dans l’espace médiatique, les universités et autres organes de la société civile vise à contrôler le récit dominant d’une société dans un contexte historique et culturel déterminé. L’appui massif au gouvernement Legault ne doit donc pas être réduit à une bonne stratégie de communication en temps de pandémie; la grande popularité de la CAQ repose aussi sur une vision du monde largement partagée sur laquelle elle s’appuie, surfe et nourrit pour accroître sa légitimité.

Depuis une dizaine d’années, outre l’épisode de la grève étudiante de 2012 et les récentes manifestations de la jeunesse pour le climat, c’est principalement la « question identitaire » qui a structuré le débat public à travers une série d’événements : querelles sur la Charte des valeurs du PQ (2013), attentats terroristes en France (2015-2016), « crise des migrants » et des réfugiés syriens qui a frappé l’Europe (2015-2016), élection de Donald Trump (2016), attentat de la mosquée de Québec (2017), montée des luttes antiracistes et de l’extrême droite, débats sur la liberté d’expression et l’appropriation culturelle (SLAV), loi 21 sur laïcité de l’État, etc. Voilà autant d’éléments qui contribuent à polariser l’espace public, non pas sur l’axe gauche/droite traditionnel, mais sur le clivage inclusifs/nationalistes, « gauche diversitaire » vs « populisme national-conservateur ». Dans ce contexte, il faut souligner le rôle clé des « intellectuels publics » et des idéologues qui contribuent à disqualifier les luttes des groupes subalternes, les revendications « minoritaires » et la « gauche en général » en nourrissant une vision du « nous contre eux » basée sur l’insécurité culturelle de la majorité historique. En l’espace d’une décennie, le nationalisme conservateur est devenu le discours dominant du mouvement nationaliste et souverainiste. De plus, il suscite l’adhésion tant au sein des couches populaires, que d’une partie des classes moyennes inquiètes et d’une fraction de la bourgeoise québécoise menacée par l’accélération de la mondialisation capitaliste, qui trouva dans le discours « identitaire de droite » un supplément utile à l’essoufflement du discours néolibéral.

C’est pourquoi l’hégémonie actuelle de la CAQ ne vient pas de nulle part; elle s’explique en bonne partie par l’influence énorme d’une armée de chroniqueurs qui martèlent depuis des années un discours aux accents nationalistes, conservateurs, autoritaires et parfois franchement réactionnaires. Avec son lectorat assidu de 4 millions de personnes, l’empire Québecor représente le principal incubateur de cette vision du monde national-conservatrice, renforçant le récit dominant sur laquelle s’appuie la CAQ pour gouverner. Comme le souligne Gramsci, il faut distinguer deux significations du parti, soit le « parti politique » au sens classique, et le « parti idéologique ». En d’autres termes, il y a : « 1) Le parti en tant qu’organisation pratique (ou tendance pratique), comme instrument pour résoudre un problème ou un groupe de problèmes de la vie nationale et internationale. […] 2) Le parti en tant qu’idéologie générale, supérieure aux divers groupements plus immédiats. » En ce sens, la ligne du « Parti Québécor » (Richard Martineau, Sophie Durocher, Denise Bombardier, Mathieu Bock-Côté, Mario Dumont, Joseph Facal, Lise Ravary, Steve E. Fortin et compagnie) est on ne peut plus claire : opposer le « gros bon sens » à la méchante gauche multiculturaliste, extrémiste et totalitaire.

La principale stratégie rhétorique de ce parti consiste à faire passer la « gauche diversitaire » comme l’élite intellectuelle, culturelle et médiatique dominante. De leur côté, les valeureux chroniqueurs montrent qu’ils n’ont pas peur d’affronter « l’empire du politiquement correct » pour défendre la nation, l’Occident, la démocratie, la liberté d’expression, les valeurs québécoises et le « vrai monde » contre une poignée de fanatiques, d’universitaires déconnectés et de militants enragés. Sur ce plan, il faut l’admettre, la gauche a perdu cette bataille idéologique; son discours est certes audible et il commence à percoler dans les institutions publiques (via la reconnaissance du racisme systémique par exemple), mais elle n’a pas développé une « vision du monde » cohérente, arrimé au « récrit national » et facilement accessible pour le « sens commun ». La « guerre de position » n’est pas perdue sur toute la ligne, mais il faut admettre que le camp national-conservateur a une longueur d’avance avec plusieurs pions et grosses pièces bien positionnées sur l’échiquier médiatique.

Qui plus est, l’hégémonie de l’empire Québecor et la grande popularité de la CAQ semblent aujourd’hui ressouder le « bloc historique » nationaliste. Qu’est-ce qu’un bloc historique? Selon Gramsci, les classes sociales dominées sont généralement soudées idéologiquement à certaines fractions des classes dominantes, ces agglutinations de groupes sociaux formant des « blocs » stables en partageant une commune vision du monde. Les partis politiques, bien qu’ils s’opposent souvent sur des questions mineures en essayant de courtiser les mêmes classes, forment parfois des coalitions durables qui naissent et se défont lors de grands événements historiques. Aujourd’hui, le déclin du PQ dont une grande partie de la base électorale a rejoint la CAQ est un symptôme de cette reconfiguration.

Quels sont les « blocs historiques » dans le Québec de 2020? Selon ma lecture rapide, nous pouvons distinguer le bloc nationaliste dirigé par le duo CAQ-Québecor, le bloc libéral, et le bloc solidaire. Le bloc nationaliste regroupe certaines classes dominantes (bourgeoisie francophone, élites nationalistes et conservatrices, petite et moyenne bourgeoisie nationaliste) et classes dominées (classes moyennes conservatrices et déclinantes, classes moyennes et ouvrières francophones, classes populaires frustrées). De son côté, le « bloc libéral » regroupe principalement la grande et moyenne bourgeoisie anglophone, le patronat, les travailleurs anglophones, les communautés culturelles et les classes moyennes francophones fédéralistes, alors le « bloc solidaire » regroupe la petite bourgeoisie progressiste (les « bobos »), mais aussi certaines franges de la classe ouvrière, le précariat, les milieux syndicaux et communautaires, de même que les segments progressistes des classes moyennes.

À cette analyse de classe sommaire s’ajoute une division géographique qui oppose Montréal et les régions en créant un clivage non seulement territorial, mais économique, politique, idéologique et culturel. Le Parti Québecor contribue à nourrir l’hostilité contre Montréal (on pourrait parler d’une campagne permanente visant à alimenter la Montréalophobie à la limite), mais il faut aussi souligner une relative indifférence du discours médiatique, intellectuel et culturel montréalais vis-à-vis le ROQ (Rest of Québec). Ce clivage idéologico-géographique, qui reproduit la logique des « deux solitudes » à l’intérieur du Québec, est ce qui permet au bloc nationaliste d’asseoir son hégémonie, les blocs libéraux et solidaires étant en quelque sorte isolés, concentrés dans certains comtés urbains, n’ayant pas la masse critique nécessaire pour défaire la dureté du bloc historique nationaliste qui est en train de se consolider sous nos yeux.

Défaire la spirale identitaire

Enfin, un ressort important du bloc historique nationaliste est qu’il donne l’impression d’incarner la volonté de la « majorité culturelle » en refusant de se soumettre aux demandes « déraisonnables » des soi-disant « minorités ». Le refus d’utiliser la notion de « racisme systématique » par Legault n’est qu’un exemple de cette stratégie symbolique. Tout est une question de discours ici, même si Legault répète qu’il ne veut pas s’enfarger dans les mots et passer à l’action. À l’inverse, le langage militant consistant à mettre de l’avant le « privilège blanc », la « fragilité québécoise », « le racisme inconscient » dans la culture et les institutions a pour effet de déclencher certaines attitudes défensives, alimentées une fois de plus par le Parti Québecor. Cette polarisation majorité/minorités a pour conséquence de faire apparaître Legault et l’hégémonie national-conservatrice comme représentant les intérêts de la « majorité », contre les assauts des minorités et de la gauche radicale qui menacent son identité.

Tant que cette spirale identitaire sera activée, la droite nationaliste renforcera son hégémonie. La « question stratégique » que doit se poser le bloc solidaire et les forces sociales émancipatrices est la suivante : comment lutter contre l’ensemble des oppressions tout en développant un discours aux visées majoritaires, c’est-à-dire capable d’élargir ces cercles d’appui au-delà des groupes sociaux directement concernés ? La solution ne viendra pas d’un seul parti politique, mais bien de la construction d’un « parti idéologique » aux milles ramifications dans l’espace public et médiatique. Cela implique de redoubler l’effort sur le « front culturel », d’investir la question du récit et de l’imaginaire collectif. Créer une « nouvelle culture » commune capable de rapailler le Québec actuellement divisé en deux, en reprenant l’idée d’une « nation démocratique » à la fois populaire et égalitaire par exemple, devient ainsi une tâche centrale du camp de l’émancipation. Comme le souligne Gramsci :

« Créer une nouvelle culture ne signifie pas seulement faire individuellement des découvertes « originales », cela signifie aussi et surtout diffuser critiquement des vérités déjà découvertes, les « socialiser » pour ainsi dire et faire par conséquent qu’elles deviennent des bases d’actions vitales, éléments de coordination et d’ordre intellectuel et moral. Qu’une masse d’hommes soit amenée à penser d’une manière cohérente et unitaire la réalité présente, est un fait « philosophique » bien plus important et original que la découverte faite par un « génie » philosophique d’une nouvelle vérité qui reste le patrimoine de petits groupes intellectuels. »

Jonathan Durand Folco