Démocratie, entre dérives et recomposition

Comment dépasser la crise de la forme « parti » et démocratiser la politique

Enjeux contemporains

Par Mis en ligne le 27 décembre 2019

Un hori­zon poli­tique en appa­rence bouché

Les partis des élites connaissent actuel­le­ment un déclin pro­fond par­semé de crises à répé­ti­tions, pour­tant, ils tiennent le fort. C’est entre autres obser­vable aux États-Unis. Les partis domi­nants, démo­crate comme répu­bli­cain, appa­raissent comme des appa­reils au ser­vice de l’enrichissement de la classe domi­nante, minés par la cor­rup­tion et res­pon­sables de la dété­rio­ra­tion des condi­tions d’existence de la popu­la­tion. Ils n’ont aucune volonté de répondre aux besoins de cette der­nière et n’ont qu’un rap­port ins­tru­men­tal aux aspi­ra­tions de la majo­rité popu­laire. Ils uti­lisent leur contrôle sur les médias de masse pour occu­per la tota­lité des espaces de dis­cus­sion. La désaf­fec­ta­tion envers ces partis, y com­pris lors des exer­cices élec­to­raux, est immense et, malgré tout, ils s’imposent tou­jours.

Au Canada, le Parti conser­va­teur, à l’époque de Stephen Harper, s’est dévoué à satis­faire les inté­rêts des grands inves­tis­seurs dans le pétrole, les mines et l’armement. Il n’a pas hésité à s’attaquer à la pro­tec­tion de l’environnement, aux droits démo­cra­tiques les plus élé­men­taires et à répri­mer la résis­tance popu­laire. Le Parti libé­ral du Canada, pour sa part, est par­venu à légi­ti­mer la domi­na­tion du 1 % par la déma­go­gie et le men­songe, pro­fi­tant notam­ment de la débâcle pathé­tique d’un Nouveau Parti démo­cra­tique aligné sur les inté­rêts de la bour­geoi­sie cana­dienne (refus du tour­nant vers les éner­gies vertes et défense de l’exploitation des sables bitu­mi­neux, défi­cit zéro et poli­tiques d’austérité à la clé, sou­tien aux poli­tiques de libre-échange) comme si dans cette pièce, il n’y avait qu’un seul acteur appelé à jouer un même rôle avec des textes dif­fé­rents.

Au Québec, le Parti qué­bé­cois (PQ) avait – durant la cam­pagne élec­to­rale de 2012 – pré­senté une plate-forme élec­to­rale dans laquelle il s’engageait à revoir la fis­ca­lité, à réfor­mer le déve­lop­pe­ment des ser­vices publics et à empê­cher l’augmentation des frais de sco­la­rité. On connaît la suite. Visée du défi­cit zéro, ouver­ture au pas­sage des oléo­ducs de l’Ouest cana­dien, pro­messe d’investissements dans l’exploitation du pétrole à Anticosti et report du débat rela­tif aux rede­vances des indus­tries minières : tout cela pre­nait la forme d’un monu­men­tal dégon­fle­ment du ballon des attentes. Délaissant ses élec­teurs et ses élec­trices au profit des plus riches, le PQ allait rapi­de­ment retour­ner sur les bancs de l’opposition faute de cohé­rence et malgré les scan­dales de cor­rup­tion qui enta­chaient une fois de plus le Parti libé­ral.

Tant d’échecs et de revi­re­ments nous incitent à nous deman­der pour­quoi les partis poli­tiques, même pro­gres­sistes, en viennent à se ranger sys­té­ma­ti­que­ment du côté des inté­rêts de la classe domi­nante, peu importe leurs pro­grammes ? Deux ques­tions fon­da­men­tales doivent nous guider. La forme parti est- elle encore per­ti­nente ? Quelles seraient les condi­tions per­met­tant à des partis d’opérer des trans­for­ma­tions sociales allant dans le sens des inté­rêts des classes subal­ternes ?

Les trans­for­ma­tions de l’économie poli­tique

Le fac­teur déter­mi­nant de l’espace poli­tique, c’est le rap­port de force entre les classes sociales. Ce rap­port de force repose sur deux élé­ments essen­tiels : l’état de l’économie capi­ta­liste d’un côté, la force et l’organisation des mou­ve­ments sociaux de l’autre.

Le cours du capi­ta­lisme est scandé par des périodes de pros­pé­rité et de crise pro­lon­gée. Durant la période des « trente glo­rieuses », entre 1945 et 1975, le capi­ta­lisme a été marqué par une longue phase expan­sive. L’économie mon­diale allait connaître ensuite une période à tona­lité réces­sive où les poli­tiques néo­li­bé­rales se tra­dui­raient par une radi­ca­li­sa­tion des pro­ces­sus d’exploitation et la décons­truc­tion de l’État social. Durant les périodes expan­sives, le capi­tal dis­pose d’assez de marges de manœuvre pour faire des conces­sions impor­tantes aux classes subal­ternes, si celles-ci se mobi­lisent. C’est durant la der­nière période d’expansion géné­rale qu’on a vu se déve­lop­per des mou­ve­ments de grèves vic­to­rieux en termes de redis­tri­bu­tion (rela­tive) des richesses, de crois­sance des salaires réels et de ren­for­ce­ment des droits syn­di­caux et sociaux à l’origine du réfor­misme social-démo­crate.

Depuis le début de la période néo­li­bé­rale (à partir des années 1980), mar­quée par la contrac­tion de l’économie et l’exacerbation de la concur­rence, le capi­tal a moins de marge de manœuvre pour faire des conces­sions. Il est passé à l’offensive pour faire recu­ler la classe ouvrière et ses orga­ni­sa­tions et est par­venu à impo­ser une redis­tri­bu­tion des richesses en faveur du 1 %. Il a ainsi modi­fié ses stra­té­gies d’accumulation en favo­ri­sant la pré­ca­ri­sa­tion du tra­vail et des liens d’emploi et en ayant recours au chô­mage afin de conso­li­der son rap­port de force. Il a de plus délo­ca­lisé et mon­dia­lisé son appa­reil de pro­duc­tion, pla­çant les tra­vailleuses et les tra­vailleurs du monde entier en concur­rence les uns avec les autres.

Cette offen­sive de la classe domi­nante a contri­bué à affai­blir le mou­ve­ment syn­di­cal et les mou­ve­ments sociaux alors que les grandes mobi­li­sa­tions popu­laires et ouvrières avaient été un fac­teur déci­sif dans la conso­li­da­tion de l’univers poli­tique de la gauche[2], laquelle devra doré­na­vant faire face à un grand désar­roi.

Effondrement de la social-démo­cra­tie

Les direc­tions réfor­mistes des orga­ni­sa­tions syn­di­cales et des partis sociaux-démo­crates ont été for­mées dans un contexte de pros­pé­rité capi­ta­liste où il était pos­sible de défendre les tra­vailleuses et les tra­vailleurs dans les limites exi­gées par la pro­fi­ta­bi­lité capi­ta­liste. La social-démo­cra­tie a pros­péré pen­dant un temps sur les acquis de la période anté­rieure, mais elle a dû se plier aux nou­velles condi­tions de pro­fi­ta­bi­lité induites dans une période de crise du capi­ta­lisme. L’ensemble de la social-démo­cra­tie euro­péenne a été conduit à appuyer la restruc­tu­ra­tion des capi­ta­lismes natio­naux. Les exemples les plus connus sont le Parti tra­vailliste en Angleterre (notam­ment à l’époque où il était dirigé par Tony Blair), le Parti socia­liste en France, le Parti socia­liste ouvrier espa­gnol (PSOE) et le Parti social-démo­crate alle­mand (SPD).

Après 2008, la social-démo­cra­tie a évolué vers une poli­tique clai­re­ment aus­té­ri­taire dont elle payera le prix[3]. Les tra­vaillistes néer­lan­dais, qui avaient recueilli 25 % des voix en 2012, ne sont donnés qu’à 10 % dans les son­dages. En Irlande, les tra­vaillistes, alliés aux conser­va­teurs du Fine Gael depuis 2011 et pro­mo­teurs de la poli­tique d’ajustement, sont donnés à 7 % des inten­tions de vote (contre 19,7 % en 2011). En Finlande, le Parti social-démo­crate culmine à 16 % dans les son­dages (ce parti réa­li­sait 24,5 % des voix en 2003). En Grèce, le PASOK ne se main­tient au par­le­ment que de jus­tesse avec 4,5 % des voix (en 2009, il avait obtenu 44 % des voix). En Espagne, le PSOE résiste mieux, mais son niveau moyen dans les son­dages, autour de 20 %, est très faible sur le plan his­to­rique. Entre 1979 et 2008, il n’était jamais passé sous les 30 % des voix. L’exemple le plus actuel est sans doute la France où le Parti socia­liste de François Hollande a repris à son compte les poli­tiques d’austérité et s’est atta­qué aux droits essen­tiels des tra­vailleuses et des tra­vailleurs avec la loi El Khomri (loi tra­vail).

Le débat sur les alter­na­tives

Le glis­se­ment de la social-démo­cra­tie vers la droite et l’aspiration des direc­tions syn­di­cales à main­te­nir la concer­ta­tion avec un patro­nat qui veut en découdre avec les syn­di­cats sou­lèvent donc la ques­tion des condi­tions d’un véri­table ancrage à gauche d’un parti poli­tique. La fina­lité d’un parti des classes subal­ternes est de per­mettre aux dominé-e-s de se consti­tuer en sujet poli­tique, c’est d’inscrire l’action col­lec­tive sur un hori­zon durable à tra­vers la péren­ni­sa­tion d’une orga­ni­sa­tion capable de trans­cen­der le carac­tère ponc­tuel et sec­to­riel des mou­ve­ments sociaux. Par sa volonté de fédé­rer des expé­riences de divers mou­ve­ments sociaux, par sa capa­cité de tirer des bilans et de tracer des pers­pec­tives, un tel parti cherche à forger une vision d’ensemble qui donne une cohé­rence aux diverses pro­po­si­tions et au combat pour un projet social qui soit véri­ta­ble­ment éman­ci­pa­teur. Ce parti doit pou­voir favo­ri­ser le par­tage des expé­riences de luttes tout en déve­lop­pant un point de vue global per­met­tant d’estimer les rap­ports de force réels. Un parti poli­tique de gauche doit servir à la dis­cus­sion libre et à l’échange de points de vue struc­tu­rés qui expriment en der­nière ana­lyse des inté­rêts de classes.

Confronter le pou­voir

La décons­truc­tion du pou­voir éco­no­mique de la classe domi­nante implique la remise en ques­tion de la pro­priété privée du capi­tal finan­cier, indus­triel, com­mer­cial. Or un parti de gauche ne doit pas viser à rem­pla­cer les partis bour­geois dans l’administration de l’économie capi­ta­liste en fai­sant le jeu d’une petite élite de « déci­deurs ». Un tel parti doit, à titre de véhi­cule des aspi­ra­tions popu­laires, cher­cher à former un gou­ver­ne­ment de rup­ture, ce qui exige la mobi­li­sa­tion des classes domi­nées déter­mi­nées à remettre en ques­tion la léga­lité impo­sée de l’ordre bour­geois. La démo­cra­tie éco­no­mique est l’axe par lequel passe la trans­for­ma­tion sociale. Par ailleurs, les ins­ti­tu­tions sociales et cultu­relles (hôpi­taux, écoles, médias) sont entre les mains de la classe domi­nante (trusts phar­ma­ceu­tiques, ordres pro­fes­sion­nels, magnats de la presse, écoles pri­vées sélec­tives, grandes entre­prises) si bien qu’elles contri­buent du coup à conso­li­der ses assises. Le pou­voir idéo­lo­gique et cultu­rel de la classe domi­nante doit donc être remis en ques­tion par un parti en mesure d’ancrer au sein des dif­fé­rentes ins­ti­tu­tions un mou­ve­ment de résis­tance propre à les trans­for­mer, voire à les abolir.

Investir le champ élec­to­ral en évi­tant l’électoralisme

Les taux d’abstention aux élec­tions tra­duisent la méfiance et le dés­in­té­rêt des citoyens et des citoyennes. Les élec­tions n’ont tou­te­fois pas fait leur temps. Plus de la moitié de la popu­la­tion (par­fois davan­tage) par­ti­cipe au jeu élec­to­ral en votant. Il faut se sou­ve­nir que le suf­frage uni­ver­sel a été arra­ché de hautes luttes par les syn­di­cats, le mou­ve­ment des femmes et des mino­ri­tés. Comme on le sait, les classes ouvrière et popu­laire tendent à accor­der leur appui aux partis bour­geois, ce qui jus­ti­fie la volonté d’élargissement de l’espace élec­to­ral et de l’approfondissement des débats qui s’y déroulent. La lutte pour l’autonomie poli­tique doit en effet se mener sur tous les ter­rains, y com­pris sur la scène élec­to­rale. Un parti de gauche doit cepen­dant éviter un cer­tain nombre de pièges :

  • sélec­tion­ner par exemple des can­di­dats et des can­di­dates en se basant d’abord sur leur noto­riété, ce qui fait qu’on risque de se retrou­ver avec des can­di­da­tures choi­sies essen­tiel­le­ment parmi les per­sonnes dis­po­sant d’un capi­tal cultu­rel et social (avo­cats, méde­cins, jour­na­listes, pro­fes­seurs, etc.), mar­gi­na­li­sant ainsi les tra­vailleurs et les tra­vailleuses. C’est ce type de choix qui explique qu’il n’y a pra­ti­que­ment pas d’ouvriers, d’ouvrières ou d’employé-e-s sala­riés à l’Assemblée natio­nale.
  • accep­ter de recu­ler sur la repré­sen­ta­tion des femmes dans la dépu­ta­tion qui doit être éga­li­taire avec celle des hommes ;
  • cher­cher à ajus­ter son pro­gramme vers le centre en espé­rant aller cher­cher un plus grand nombre de voix ;
  • accor­der la prio­rité à la lutte élec­to­rale en mar­gi­na­li­sant l’implication du parti dans les luttes concrètes des dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux ;
  • éviter les prises de posi­tion contro­ver­sées et s’enfermer dans le confor­misme poli­tique ;
  • per­pé­tuer le mythe qu’être élu-e signi­fie­rait prendre le pou­voir et qu’il exis­te­rait un rac­courci pour éviter la tache longue, ardue et redou­table de recons­truire les mou­ve­ments de lutte contre l’offensive du capi­tal.

Confronter le sys­tème

Il faut voir les élec­tions comme des occa­sions de faire connaître un projet de société notam­ment en insis­tant sur l’indépendance et l’auto-organisation des mou­ve­ments sociaux et des contre-pou­voirs popu­laires. Les ins­ti­tu­tions élec­to­rales et par­le­men­taires ne suf­fisent pas. Pour res­pec­ter les reven­di­ca­tions popu­laires, il faut aussi affron­ter les repré­sen­tants et les repré­sen­tantes de l’oligarchie régnante et cri­ti­quer les ins­ti­tu­tions construites sur mesure pour défendre leurs inté­rêts. Plusieurs pro­po­si­tions peuvent concré­ti­ser cette volonté de repous­ser les limites de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Il faut ainsi :

  • recon­naître toutes les voix en ins­tau­rant un mode de scru­tin pro­por­tion­nel et en finir avec le scru­tin uni­no­mi­nal ;
  • mar­gi­na­li­ser le pou­voir de l’argent en ins­ti­tuant un mode de finan­ce­ment des partis ne per­met­tant pas aux plus riches d’imposer leurs choix et en pla­fon­nant les dépenses élec­to­rales ;
  • limi­ter l’impact du contrôle des médias sur l’échéance élec­to­rale en uni­for­mi­sant le temps d’accès aux médias sans égard à l’argent dont dis­pose un parti ou un can­di­dat ou une can­di­date ;
  • intro­duire la parité entre hommes et femmes dans les can­di­da­tures ;
  • lutter contre la mar­gi­na­li­sa­tion de sec­teurs de la popu­la­tion en exi­geant que les can­di­da­tures des partis com­prennent des per­sonnes issues des mino­ri­tés cultu­relles ou des caté­go­ries sociales popu­laires.

Mais il ne faut pas seule­ment modi­fier le cadre élec­to­ral. Il est éga­le­ment néces­saire de chan­ger les rap­ports entre les élu-e-s et leurs repré­sen­tants et repré­sen­tantes et en finir avec la réduc­tion de l’action poli­tique au seul vote tous les quatre ans. Ce qui implique que les élu-e-s soient impu­tables devant leurs consti­tuants et leurs partis. Pour être consé­quent avec ces prin­cipes, il faut :

  • ins­tau­rer des méca­nismes de contrôle des élu-e-s par leur élec­to­rat en favo­ri­sant la tenue d’assemblées régu­lières des député-e-s avec les per­sonnes qu’ils repré­sentent ;
  • inté­grer un méca­nisme de rappel des élu-e-s par l’électorat ;
  • inter­dire le pas­sage des res­pon­sables poli­tiques vers des postes dans le sec­teur privé, source de col­lu­sion et de cor­rup­tion ;
  • réduire la rému­né­ra­tion des député-e-s et des hauts fonc­tion­naires au niveau du salaire médian pour empê­cher que leurs condi­tions d’existence soient iden­tiques à celles des élites, base maté­rielle d’une pos­sible conni­vence ;
  • limi­ter la durée des man­dats (pas plus de deux) pour empê­cher la conso­li­da­tion d’une oli­gar­chie poli­tique et éviter la pro­fes­sion­na­li­sa­tion de la vie poli­tique ;
  • géné­ra­li­ser le prin­cipe d’éligibilité à tous les niveaux des ins­ti­tu­tions d’État. Pourquoi ne réclame-t-on pas l’élection des juges et des atta­ché-e-s minis­té­riels ?

Ces luttes pour l’extension des liber­tés démo­cra­tiques conduisent à la remise en ques­tion des ins­ti­tu­tions de l’État de la classe domi­nante et font voir la néces­sité de l’instauration d’un pou­voir popu­laire.

Travailler avec les mou­ve­ments popu­laires

Pour se construire, un parti de l’émancipation doit par­ti­ci­per aux luttes concrètes contre la régres­sion sociale et envi­ron­ne­men­tale. Ce parti ne peut se conten­ter de pro­cla­mer sa soli­da­rité. Il doit inter­ve­nir dans les débats sur les orien­ta­tions et les stra­té­gies sans tou­te­fois s’imposer hié­rar­chi­que­ment en res­pec­tant les règles des mou­ve­ments. Comme parti, il doit cher­cher à favo­ri­ser l’indépendance des mou­ve­ments sociaux face aux partis de la classe domi­nante qui tentent d’influer sur leur orien­ta­tion.

Repenser les modes de fonc­tion­ne­ment

La crois­sance d’une orga­ni­sa­tion poli­tique exige une divi­sion des tâches et la mise sur pied d’un appa­reil pour les réa­li­ser. Cela néces­site l’engagement d’un per­son­nel per­ma­nent et l’instauration d’une cer­taine spé­cia­li­sa­tion. Cela est incon­tour­nable. Si cette pro­fes­sion­na­li­sa­tion est inévi­table, il faut veiller à ce que cet appa­reil ne s’autonomise pas par rap­port à la base du parti. Il faut éviter la construc­tion de pou­voirs qui voient dans le déve­lop­pe­ment de l’audience du parti la source essen­tielle du ren­for­ce­ment du pou­voir de cet appa­reil. L’« exper­to­cra­tie » peut faci­le­ment s’installer et rem­pla­cer la mobi­li­sa­tion des mili­tants et des mili­tantes, sur­tout si cette der­nière marque le pas. Comment faire ?

  • La démo­cra­tie interne doit être la plus large pos­sible. Les congrès des membres doivent se tenir régu­liè­re­ment. Les délé­ga­tions à ces congrès doivent être élues. Leur com­po­si­tion doit reflé­ter le poids des dif­fé­rentes opi­nions poli­tiques qui se seront expri­mées dans les ins­tances de base, se faire au pro­rata du nombre de membres des diverses ins­tances et assu­rer une éga­lité hommes femmes au niveau de leur repré­sen­ta­tion.
  • L’information interne doit être fluide et per­mettre l’établissement de liens hori­zon­taux entre les dif­fé­rentes régions tant en ce qui regarde les pra­tiques que les prises de posi­tion. Les divers cou­rants et sen­si­bi­li­tés poli­tiques doivent avoir le droit de se regrou­per aux niveaux natio­nal, régio­nal et local et avoir le sou­tien du parti pour faire connaître leur posi­tion à l’ensemble de celui-ci. La démo­cra­tie la plus large et des méca­nismes per­met­tant un fonc­tion­ne­ment hori­zon­tal peuvent empê­cher la mono­po­li­sa­tion de la prise de parole par la direc­tion du parti. Cela devrait per­mettre d’éviter que les ini­tia­tives poli­tiques et orga­ni­sa­tion­nelles soient sous le contrôle d’un centre qui a la main haute sur le pou­voir du parti.
  • Il faut accor­der toute leur place aux membres des classes subal­ternes (tra­vailleurs et tra­vailleuses, femmes, membres de mino­ri­tés raci­sées) dans les postes de res­pon­sa­bi­li­tés du parti, dans les can­di­da­tures aux élec­tions, dans le choix de porte-parole des mili­tants et des mili­tantes.

S’ils peuvent frei­ner des dérives bureau­cra­tiques, ces choix orga­ni­sa­tion­nels ne sont pas une pana­cée. Ils rap­pellent néan­moins que la résis­tance à la bureau­cra­ti­sa­tion est une pré­oc­cu­pa­tion constante.

Le parti de l’émancipation ne peut se construire et se ren­for­cer que dans la mesure où il sera un ins­tru­ment de la construc­tion d’un pou­voir popu­laire apte à confron­ter les pou­voirs de la classe domi­nante dans toutes les sphères de la société et dans toutes leurs dimen­sions. Cela ne sera pos­sible que si ce parti poli­tique sait s’inscrire au cœur des luttes éco­no­miques, envi­ron­ne­men­tales et fémi­nistes en fai­sant des classes popu­laires les acteurs de cette lutte.

Bernard Rioux[1] Militant com­mu­nau­taire et rédac­teur à Presse -toi à gauche.


  1. Militant com­mu­nau­taire et rédac­teur à Presse -toi à gauche.
  2. Robert Brenner, « Le para­doxe de la social-démo­cra­tie : l’exemple des États-Unis », Périodes, octobre 2016.
  3. Romaric Godin, « Le “populisme” de Syriza est-il la source des maux de la Grèce ? », La Tribune (Paris), 2 avril 2015.


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