Combattre le monothéisme du marché

Mis en ligne le 01 octobre 2007

La revue Mouvements anime un débat inté­res­sant sur les pers­pec­ti­ves de la gauche. Voici un texte qui s’inscrit dans ce débat par un cher­cheur mili­tant.

Par Yann Moulier-Boutang 

Une gauche authen­ti­que doit-elle se défi­nir comme anti­ca­pi­ta­liste ou anti­li­bé­rale ? Il n’est pas sûr que ces deux adjec­tifs soient fina­le­ment si utiles à la gauche. Publié le 28 sep­tem­bre 2007.

J’ai l’habitude de dire que la démo­cra­tie est une chose trop sérieuse pour qu’on la laisse aux « démo­cra­tes de la repré­sen­ta­tion bour­geoise », que le marché est un méca­nisme trop impor­tant pour qu’on le laisse aux libé­raux ou à la Société du Mont-Pèlerin avec son saint Hayek ! Que le libé­ra­lisme poli­ti­que est trop impor­tant pour qu’on le laisse aux libé­raux éco­no­mi­ques (ils ne sont pas légion tra­di­tion­nel­le­ment dans l’Hexagone) et bien pire encore aux néo­li­bé­raux. Et, pour finir, que le capi­ta­lisme est une chose trop cru­ciale pour qu’on le laisse… aux capi­ta­lis­tes.

L’anticapitalisme n’est pas vrai­ment le fil rouge, tout au plus un fil à couper le beurre. Ni un parti viable, un dis­cri­mi­nant sur lequel fonder les allian­ces depuis la chute du socia­lisme réel en Russie et en Europe de l’Est et dans le peu ragoû­tant hybride chi­nois qui com­bine (pro­vi­soi­re­ment espé­rons-le) le pire du com­mu­nisme tyran­ni­que et le pire du capi­ta­lisme débridé néo-man­ches­té­rien. Il n’est pas non plus un pro­gramme pra­ti­ca­ble à court ou moyen terme, en revan­che, c’est une idéo­lo­gie des­ti­née à se sur­vi­vre à elle-même, même si elle a perdu toute effec­ti­vité, comme aurait dit Hegel. Certes, la colombe paraît voler plus vite dans le vide abys­sal du socia­lisme. J’ai ten­dance à penser qu’elle ne vole pas du tout.

En revan­che, comme culture de base, la « pensée de der­rière » (Pascal) que le capi­ta­lisme est his­to­ri­que (Wallerstein) et qu’il n’est l’horizon indé­pas­sa­ble ou l’air que nous res­pi­rons que pour les imbé­ci­les, et qu’il contient les élé­ments de son dépas­se­ment, demeure un dis­cri­mi­nant de l’intelligence tout court, si nous appe­lons cela de l’anticapitalisme, alors cet anti­ca­pi­ta­lisme a un bel avenir devant lui. Cela ne nous avance pas for­cé­ment sur le pre­mier niveau (les partis de la poli­ti­que) ou le second (le pro­gramme), mais cette culture his­to­ri­que et cri­ti­que est la condi­tion sine qua non.

Les idées faus­ses ne devien­nent jamais des valeurs soli­des (sauf dans la poche des mar­chands de diver­tis­se­ment à Hollywood). Pire, elles engen­drent l’équivalent de la « vulgar eco­no­mie ». L’enfer est pavé des « bons sen­ti­ments » qui se don­nent libre cours dans la poli­ti­que vul­gaire. L’idée que le capi­ta­lisme se réduise au marché, que le marché soit le diable, la finance la ver­sion moderne des deux cents famil­les dénon­cées par le Front popu­laire, et que la mon­dia­li­sa­tion veuille dire sim­ple­ment davan­tage de domi­na­tion que sous la férule de ce bon vieil État nation répu­bli­cain, conduit tout droit au popu­lisme, c’est-à-dire très vite à des allian­ces catas­tro­phi­ques.

Le jeu poli­ti­que vis-à-vis du capi­ta­lisme, je le vois ainsi : s’allier avec le capi­ta­lisme cog­ni­tif contre le capi­ta­lisme indus­triel ; s’appuyer sur le « com­mu­nisme du capi­tal » et le bloc émer­gent du nou­veau tra­vail pro­duc­tif pour repen­ser radi­ca­le­ment la démo­cra­tie et la repré­sen­ta­tion, et construire les rap­ports Nord/​Sud. Nous avons besoin d’une abo­li­tion du capi­ta­lisme indus­triel comme nous avons eu besoin d’une abo­li­tion du capi­ta­lisme escla­va­giste. Mais cela va-t-il nous sortir du capi­ta­lisme, de tout capi­ta­lisme ? Pas sûr, mais il n’y a pas d’autre chemin pra­ti­ca­ble. Reprendrez-vous une dose de « socia­lisme réel ? ». Non merci. Tout compte fait, mieux vaut com­bi­ner la splen­dide utopie vivante active de la libé­ra­tion ici et main­te­nant avec Marx en Californie, plutôt que d’aller cher­cher Adam Smith à Pékin. C’est de ce côté que de nou­vel­les com­bi­nai­sons sont à tenter. Celle du revenu incon­di­tion­nel d’existence pour­rait bien mar­quer l’abolition du sala­riat indus­triel à laquelle avait rêvé tout le Mouvement ouvrier (jusqu’à la Chartes d’Amiens de la CGT en 1906).

Côté pro­gramme, occu­pons-nous de contrô­ler davan­tage la finance que de partir en guerre contre les mou­lins à vents du marché. Ce n’est pas la réa­lité com­plexe des mar­chés (plu­riels) qu’il faut com­bat­tre. Ils contien­nent même la marche vers la liberté, l’affranchissement de la contrainte au tra­vail (c’est même la seule condi­tion pour que le marché marche). Ce qu’il faut com­bat­tre, c’est l’idéologie du mono­théisme du marché et tous les bigots de cette idole du forum, avant que celle-ci ne s’effondre dans une suc­ces­sion de crises finan­ciè­res qui effa­cent les conquê­tes des clas­ses moyen­nes et les ramè­nent au sala­riat. La mar­chan­di­sa­tion du monde ne sera jamais atteinte. En revan­che, la croyance dans la toute-puis­sance, l’infaillibilité des mar­chés est une stu­pi­dité qu’il faut ridi­cu­li­ser plutôt que de l’ériger en grand ennemi. Occupons-nous plutôt de nous appuyer sur l’écologie poli­ti­que pour rem­pla­cer le déve­lop­pe­ment indis­tinct par un pro­gramme de pré­ser­va­tion de la bio­sphère (qui voudra dire moins de crois­sance maté­rielle) et de déve­lop­pe­ment de la noosphère(qui voudra dire un déve­lop­pe­ment humain ver­ti­gi­neux).

Sur le plan des valeurs : pour aller jusqu’au bout de la démo­cra­tie radi­cale, aigui­sons la for­mi­da­ble contra­dic­tion du capi­ta­lisme cog­ni­tif : il veut déve­lop­per, comme nous, la puis­sance de l’intelligence col­lec­tive (les nou­veaux modè­les, comme le peer to peer), qui sont la source hégé­mo­ni­que de la valeur et de la nou­velle accu­mu­la­tion. Mais il pré­tend mul­ti­plier les nou­vel­les clô­tu­res des droits de la pro­priété intel­lec­tuelle pour les réduire à des mar­chan­di­ses étri­quées et lugu­bres. Accélérons l’exploration et la mise en place des nou­veaux biens com­muns. Bill Gates traite Linus Thornvald, Pekka Himanen de « com­mu­nis­tes ». C’est ce « com­mu­nisme »-là qui nous inté­resse. Le reste est passé ou lit­té­ra­ture. Méfions-nous : pour conso­li­der des espa­ces de liberté, ne fai­sons pas trop confiance à l’État nation, ni aux gran­des cor­po­ra­tions mul­ti­na­tio­na­les. Les poli­ti­ques publi­ques à inven­ter ne sont ni les rena­tio­na­li­sa­tions de la pro­duc­tion indus­trielle ni le main­tien des ser­vi­ces publics (en façade), encore moins le fait de « réin­dus­tria­li­ser les ban­lieues » ou l’Europe. Les poli­ti­ques publi­ques doi­vent concer­ner sur­tout la finance (donc com­men­cer par com­pren­dre ce qu’elle est deve­nue), la garan­tie de l’égalité d’accès aux biens, aux connais­san­ces et à l’éducation per­ma­nente, les gigan­tes­ques mono­po­les des médias et les tuyaux du numé­ri­que. Si les mul­ti­tu­des (comme patients, clients, voya­geurs, cyber­na­vi­ga­teurs, usa­gers, étu­diants, pro­duc­teurs) savent s’organiser et faire de la défi­ni­tion des cahiers des char­ges des ser­vi­ces col­lec­tifs et de la sur­veillance de leur exé­cu­tion un moment d’exercice d’une démo­cra­tie effec­tive, la ques­tion des ser­vi­ces uni­ver­sels (terme euro­péen), et pas exclu­si­ve­ment fran­çais, ne se blo­quera pas sur le fort Chabrol de la défense du ser­vice public.

Nous avons besoin dans un pays trop peu euro­péen, trop napo­léo­nien, de plus de véri­ta­ble décen­tra­li­sa­tion, pas de décon­cen­tra­tion, qui est une farce à l’âge de l’informatique. Les tra­di­tions liber­taire (du côté gauche), liber­ta­rienne (du côté droit), et même libé­rale (au centre poli­ti­que), sont bien­ve­nues à l’heure où nos Parlements votent régu­liè­re­ment des lois liber­ti­ci­des sur le droit d’auteurs et le télé­char­ge­ment sur Internet. Alors un peu moins de paro­les « anti­ca­pi­ta­lis­tes » « anti­li­bé­ra­les », « anti-marché », et plus d’actes qui aug­men­tent le degré de liberté de nous-mêmes et de nos petits-enfants dans un monde abîmé qui voit se lever un nou­veau type de capi­ta­lisme. De l’audace, encore de l’audace, tou­jours de l’audace !

* Voir l’article d’origine : Combattre le mono­théisme du marché

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