Combattre la droite, mais comment ?

Par , Mis en ligne le 21 mars 2012

lisee-droite-K-OJean-François Lisée dans son der­nier ouvrage[1] fait le procès d’une mince couche réac­tion­naire qui mono­po­lise l’espace média­tique au Québec. Pour Lisée, celle-ci « car­bure à la détes­ta­tion du Québec », ce qui lui permet de déni­grer la société qué­bé­coise et sur­tout les acquis de la révo­lu­tion tran­quille. C’est un argu­men­taire juste et géné­reux avec lequel nous nous recon­nais­sons beau­coup d’affinités. Pour autant, il y a dans ce texte plu­sieurs « angles morts » qui sont ceux du Parti Québécois en géné­ral et d’une cer­taine classe poli­tique (trop) tran­quille à laquelle l’auteur reste atta­ché.

Des acquis

Il est indé­niable qu’au Québec, des pro­grès impor­tants ont été fran­chis. C’est en partie à cause de la santé rela­tive de l’économie, en partie à cause des pro­grammes sociaux dont nous béné­fi­cions, comme le dit Lisée. On paie des impôts, mais on reçoit plus en ser­vices que la majo­rité des gens au Canada et aux États-Unis. On a aussi des syn­di­cats qui per­mettent aux gens de se défendre, d’où des condi­tions de tra­vail qui se com­parent posi­ti­ve­ment aux autres pays membres de l’OCDE. Les mythes de la droite sont faci­le­ment démo­lis par les faits expo­sés par Lisée. Revenir en arrière avant la révo­lu­tion tran­quille serait une catas­trophe pour la grande majo­rité des gens.

Mais aussi des limites

Mais ce n’est pas Éric Duhaime qui l’a inventé, il y a beau­coup de pro­blèmes au Québec. Le nombre de per­sonnes vivant en des­sous du seuil de pau­vreté n’a pas trop aug­menté ces der­nières années, mais on compte quand même 335 000 per­sonnes dépen­dantes de l’assistance sociale (contre 240 000 en Ontario qui compte 20% de plus de popu­la­tion). Seulement à Montréal, 140 000 per­sonnes ont recours à l’aide ali­men­taire à chaque jour. En réa­lité, le Québec n’est pas un « para­dis social-démo­crate ». Et la per­sis­tance de la pau­vreté est seule­ment un des indi­ca­teurs. Selon l’Institut de recherche socio-éco­no­mique, pen­dant que l’économie du Québec entre 1976 et 2006 a pro­gressé de 71%, 70% des sala­riés ont vu leurs reve­nus régres­ser ou stag­ner. En contraste, le 5% le plus riche de la société a connu un bond de 24 % de ses revenus[2].

Fragilité

Notre éco­no­mie, Lisée a raison de le dire, est plus riche, plus diver­si­fiée qu’elle ne l’était, ce qui contre­dit les dis­cours catas­tro­phistes de la droite. Mais pour autant, elle demeure vul­né­rable. Sous l’impact de la crise, près de 40 000 emplois (sur­tout dans le sec­teur manu­fac­tu­rier) ont été perdus depuis 6 mois, ce qui ramène le taux de chô­mage au-dessus de 8% où il s’est géné­ra­le­ment main­tenu ces 25 der­nières années. Une partie de cette fra­gi­lité découle de ce qu’on appelle géné­ra­le­ment la « glo­ba­li­sa­tion » ou la mon­dia­li­sa­tion, qui se mani­feste par la ten­dance des grandes entre­prises à délo­ca­li­ser leurs acti­vi­tés vers des zones à bas salaires. Ainsi le congé­die­ment des 1800 tech­ni­ciens et employés d’AVEOS est lié au fait que cette entre­prise et son prin­ci­pal client Air Canada entendent trans­fé­rer encore plus de tra­vail au Salvador où de vastes ate­liers ont été construits ces der­nières années. Pendant ce temps, Bombardier accé­lère la pro­duc­tion au Mexique et selon les syn­di­qués de Pratt and Whitney, des usines très per­for­mantes en Pologne absorbent une part crois­sante de cette autre grande avion­ne­rie. Ce ne sont pas des men­songes de la droite.

L’angle mort

Il ne nous semble pas qu’on puisse réel­le­ment « mettre la droite K.O. » si on pré­sente un por­trait jova­liste. Mais là où le bât blesse, c’est que le pro­blème n’est pas seule­ment à droite. Pendant les années où le PQ a consti­tué le gou­ver­ne­ment, il y eu des bons coups, mais aussi de mau­vaises poli­tiques. Rétroactivement, plu­sieurs admettent que la poli­tique dite du « défi­cit zéro » de Lucien Bouchard était davan­tage appa­ren­tée à l’Institut éco­no­mique de Montréal qu’à la social-démo­cra­tie. En endos­sant le projet d’intégration conti­nen­tale sous l’égide des États-Unis (ALENA), le PQ est devenu un fervent par­ti­san du « libre-échange », qui n’est pas réel­le­ment « libre » et qui ne porte pas seule­ment sur les « échanges », mais qui contri­bue à posi­tion­ner le Québec dans cette course sans fin vers le bas. En fin de compte sur plu­sieurs ques­tions fon­da­men­tales, le PQ a voulu pré­ser­ver la chèvre et le chou, d’où le résul­tat plutôt mitigé.

Une autre voie

Aujourd’hui comme hier, la société qué­bé­coise résiste. Des gains pro­viennent la plu­part du temps des luttes des mou­ve­ments popu­laires qui ne gagnent pas tout le temps, mais qui essaient réel­le­ment de confron­ter la droite, comme c’est le cas pré­sen­te­ment avec les étu­diant-es. Appuyer leurs reven­di­ca­tions, qui sont aussi celles de toute la société, ne doit pas être fait à moitié. Nous nous inquié­tons du fait que plu­sieurs « lucides » pré­sen­te­ment dépu­tés du PQ ont affirmé dans le passé que les hausses de frais étaient « néces­saires ». Nous sommes d’accord avec Jean-François Lisée, il faut relan­cer la social-démo­cra­tie. Ce qui implique plu­sieurs choses, par exemple, sus­pendre les pro­jets de pri­va­ti­sa­tion totale ou par­tielle des ser­vices publics ; ou encore, réta­blir une fis­ca­lité pro­gres­sive. Également, dans le contexte des fra­gi­li­tés évo­quées plus haut, une deuxième révo­lu­tion tran­quille est néces­saire pour reprendre le contrôle de nos res­sources natu­relles via la natio­na­li­sa­tion de sec­teurs-témoins. Autre socle fon­da­men­tal pour s’en sortir, entre­prendre une réelle réforme du sys­tème poli­tique, un projet que le PQ avait évoqué mais jamais réa­lisé, et qui per­met­trait de briser avec l’inertie d’une situa­tion que nous a légué l’empire bri­tan­nique. Ce sont de tels chan­tiers qui per­met­traient de construire, comme le dit Lisée, un « Québec sou­ve­rain, pro­gres­siste et vert ».

Pour ne pas conclure

Il faut s’encourager comme Jean-François Lisée du fait qu’il y a une masse cri­tique au Québec en faveur d’une trans­for­ma­tion en pro­fon­deur. On peut donc ima­gi­ner une pous­sée qui pren­dra certes l’allure d’un rap­port de forces avec la droite, y inclus l’État cana­dien et le dis­po­si­tif de domi­na­tion et d’exploitation dont il est le garant. Ainsi un projet de sou­ve­rai­neté renou­velé pour­rait prendre toute sa place. Mais pour arri­ver jusque là, un faudra beau­coup d’audace. Le PQ peut gagner les pro­chaines élec­tions (par le simple méca­nisme de l’« alter­nance »), mais il devra sérieu­se­ment se réali­gner pour demeu­rer per­ti­nent comme force de chan­ge­ment.


[1] Jean-François Lisée, Comment mettre la droite K.-O. en 15 argu­ments, Montréal, Éditions Alain Stanké, 2012.
[2] Ève Lyne Couturier et Bertrand Schepper, Qui s’enrichit s’appauvrit, note de l’IRIS, 2010.

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