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Colonialité du pouvoir et migration : la dénégation de la racisation et du racisme

LE DÉFI DE L’IMMIGRATION AU QUÉBEC : DIGNITÉ, SOLIDARITÉ ET RÉSISTANCE - Grands débats NCS numéro 27 hiver 2022

Introduction

Généralement, on admet que l’articulation de la dyade racisme-migration est le plus souvent déduite de phénomènes tels que la colonisation ou la domination historique de la force de travail. Mais à surinvestir sans élasticité les notions de colonialisme et de colonisation, on pourrait croire que cela renvoie à un passé perçu comme distant.

C’est à ce hiatus que pallie notamment le sociologue péruvien Anibal Quijano qui forgea la notion de colonialité du pouvoir[1]. Celle-ci pointe la perpétuation et donc l’actualité du rapport colonial, rapport variable mais fortement prégnant et continu. Actuellement, ce rapport prend forme dans les mutations du racisme et dans sa corrélation avec l’enjeu migratoire. C’est ce qui fera l’objet de ce texte.

Cette perspective articulée autour de la colonialité du pouvoir repose sur l’analyse institutionnelle et matérialiste de la matrice raciale. Elle révèle notamment les différents modes d’exploitation et les processus d’exclusion que vivent certaines populations migrantes et exilées. Aujourd’hui, l’enjeu de la migration est pour beaucoup tributaire de cette histoire persistante de structures inégalitaires issues de la domination coloniale, à la source d’importants déplacements de populations.

Tenant compte de l’enjeu migratoire, il est important de faire valoir un cadre d’analyse qui reconnait la force et la portée de l’histoire de l’exploitation coloniale dans notre présent et qui en restitue les dimensions politiques, économiques et sociales. C’est donc une sorte de généalogie des structures issues de la domination coloniale et leur caractère profondément racialisé qu’il faut mettre en évidence. Il faudrait dès lors faire valoir un point de vue qui repose l’actualité du phénomène migratoire dans une optique de transformation des modalités institutionnelles inégalitaires fortement issues du capitalisme mondialisé et d’une division internationale du travail qui lui est corollaire.

Ce qui donne lieu à un régime de gouvernance migratoire qui ne vise pas tant à l’exclusion des migrantes et migrants, mais plutôt à mettre en valeur, à ramener à des proportions économiques exploitables certains segments et éléments turbulents qui caractérisent les mouvements migratoires contemporains. Ces éléments turbulents, nous dit Sandro Mezzadra[2], apparaissent comme des excédents structurels par rapport aux équilibres du « marché du travail ». Dans cet ordre d’idées, nous enseigne Mezzadra, l’objectif des États et des organisations internationales n’est nullement de fermer hermétiquement les frontières des « pays riches », mais d’établir un système de digues, de produire en dernière instance, pour reprendre l’expression de Nicholas De Genova[3], un processus actif d’inclusion du travail migrant à travers sa « clandestinisation » ou son incorporation subalterne et différenciée dans le régime de droit et de citoyenneté des pays récepteurs.

Cela est notamment observable dans les programmes migratoires temporaires contemporains qui ont pris des proportions importantes[4] : on y observe un régime du travail institutionnellement discriminant, racialisant, construit « sur mesure », parallèlement aux relations de travail industrielles en vigueur pour les autres travailleuses et travailleurs résidents permanents et citoyens.

Pour sa part, la question de l’asile subit une sorte de relégation et occupe une place subalterne. On l’aborde dans le langage de la protection humanitaire (avec tous ses avatars en termes de représentations dépréciatives sur les personnes racisées), ce qui exclut toute la dimension politique qui y est rattachée. L’ordre humanitaire prévalant ici s’inscrit largement dans le registre de la survie : sa logique désigne des sujets bénéficiaires passifs d’une « responsabilité (externe) de protéger ». Plutôt qu’à des citoyennes et des citoyens dotés de droits, les bénéficiaires de l’ordre humanitaire s’apparentent ainsi à des victimes recevant des actes de charité.

Dans ce qui suit, nous essaierons donc de montrer que les politiques migratoires canadiennes et québécoises se sont constituées en suivant ces logiques marquées par la colonialité du pouvoir, reproduisant des politiques migratoires racialisantes. En somme, le phénomène migratoire est une porte d’entrée pour saisir de manière plus profonde les divers modes de domination historiques qui se cristallisent dans les politiques des États et les institutions. L’étude du processus migratoire sert en cela de point d’appui pour continuer à étudier la variabilité du phénomène colonial et racial en d’autres temps et dans d’autres lieux.

L’institutionnalisation de la subordination dans la catégorie juridique « demandeur d’asile »

Pour mieux comprendre notre thèse – la colonialité de la gestion des migrations – prenons pour cas de figure la catégorie juridique du demandeur d’asile, figure emblématique des transformations de la « gestion des migrations ». Les migrantes et les migrants au Canada sont, de manière générale, mobilisés d’abord comme force de travail, mais la figure du demandeur d’asile, elle, laisse entrevoir avec précision toute l’étendue matérielle, symbolique et institutionnelle de la colonialité du système d’immigration.

Au cours des dernières années, une distinction a été instillée par le champ médiatique et politique entre « vrai réfugié » et « migrant économique », ce qui a modifié en profondeur la représentation sociale des demandeurs d’asile et les conditions socioéconomiques dans lesquelles ils sont accueillis. Cette distinction porte en elle une logique du soupçon alimentée par la crainte d’accueillir une ou un « faux réfugié », qui instrumentaliserait le système de l’asile afin de migrer pour des raisons économiques. La logique de protection qui fonde la catégorie « demandeur d’asile » a dans ce contexte été mise en veilleuse au profit d’un courant « national-sécuritaire » et d’une « idéologie du rejet ». S’y observe une obsession pour le renforcement des contrôles, la hantise de l’immigration irrégulière et l’identification des « faux réfugiés », ce qui a eu pour effet de produire ce que Jérôme Valluy appelle un retournement du droit de l’asile[5]. Les États usent de la catégorie de « réfugié » non pour organiser l’accueil des personnes tentant de fuir la cruauté de leur existence, mais pour délégitimer celles ne correspondant pas à certains critères formels, largement restrictifs, ou qui ne parviennent pas bien à répondre et à cadrer avec les règles tacites du système d’asile largement soumises à une logique managériale de rendement et à des habitus du témoignage de la persécution.

L’anthropologue Michel Agier[6] nous dit que l’une des clés de compréhension de ce caractère restrictif régissant les procédures autour du droit d’asile et la portée limitative de la notion de protection réside dans la prise en compte d’un fait si évident qu’il échappe généralement à l’attention : c’est la supériorité des discours d’État sur les discours communs pour dire la « vérité » de la réalité des personnes cherchant l’asile. Ainsi, dit-il, lorsqu’un agent de l’État dit que telle personne demandant l’asile est un « migrant » et non un « réfugié », sa parole crée la réalité qu’elle désigne, elle est performative. Lorsqu’un militant associatif ou une personne quelconque dit le contraire, ses mots émettent une opinion, considérée comme respectable, humaniste et généreuse, mais pas « réaliste ».

Ce climat idéologique et politique a influé sur les politiques migratoires et le système d’immigration, et la catégorie « demandeur d’asile » est dès lors devenue une catégorie qui fait problème, puisqu’elle porterait en elle la pression d’une immigration subie. C’est pourquoi dans le contexte des transformations du droit d’asile, on a vu apparaître une série de mesures visant à rigidifier les processus d’obtention du statut de « réfugié ».

Cela étant, la catégorie « demandeur d’asile » nous semble avoir été « altérisée » par le pouvoir dans le but de contraindre les demandeurs d’asile à une position liminale, marquée par la précarité et l’incertitude liées au statut et la subordination sociale. Elle se trouve à être mise au banc des catégories légitimes d’immigration. Comme toute catégorisation, elle révèle le pouvoir qui assigne, domine et essentialise une partie de la population. Ainsi, il nous semble que la colonialité du pouvoir dans la gestion des migrations se révèle ici caractéristique : l’État-nation et ses appareils procèdent à une institutionnalisation de l’altérisation/subordination de la catégorie « demandeur d’asile » et l’assigne à une « condition limite » – ils ne sont ni tout à fait exclus ni inclus.

Cette institutionnalisation de la colonialité du pouvoir se concrétise en la catégorie « demandeur d’asile », et est prise en charge par trois processus : (1) une sécurisation du territoire, (2) la fermeture du peuple démocratique et (3) l’exclusion intérieure par le travail.

Une sécurisation du territoire

Considérons le premier processus. Dans un contexte où les demandeurs d’asile ont été considérés comme une menace, l’État-nation met en place diverses mesures de « sécurisation » du territoire national afin de limiter l’arrivée de ces « migrants non sélectionnés ». L’objectif consiste à protéger la souveraineté, la sécurité et la stabilité, en ayant recours à des restrictions juridiques et des contrôles policiers. Dans le cas du droit d’asile, ce processus vise une transformation restrictive de celui-ci par des mesures visant à dissuader les migrantes et les migrants de venir au Canada. Ces mesures peuvent être appliquées en amont de l’arrivée des demandeurs sur le territoire ou au moment de leur demande. Citons par exemple (a) la notion de l’asile interne (le demandeur doit d’abord prouver qu’il ne peut se réfugier à l’intérieur de son pays d’origine), (b) l’entente sur les tiers pays sûrs, (c) l’instauration de la notion de « demande manifestement infondée » qui autorise les agents frontaliers du Canada de décider de la possibilité pour la personne demandeuse de déposer ou non une demande d’asile, et ce, à partir de la cohérence (ou incohérence) de son premier témoignage.

D’autres tentatives s’opèrent également pour limiter le nombre de demandeurs d’asile en (d) limitant l’octroi de visas, et (e) en interceptant des migrants sans papiers avant qu’ils ne quittent leur pays d’origine. Ainsi, depuis la fin des années 1990, le Canada restreint le droit d’asile par diverses « politiques de dissuasion ». Ces restrictions se sont intensifiées entre les années 2006 et 2015, sous le gouvernement conservateur de Harper, notamment par l’adoption, en février 2012, de la loi C-31, Loi visant à protéger le système d’immigration du Canada. On assiste donc à une forme franche de la biopolitique du pouvoir colonial : en prétendant « protéger » le territoire national, on met en danger la vie de milliers de personnes, une violence légitimée par le pouvoir étatique pour qui la présence des personnes demandeuses d’asile est menaçante. Le droit d’asile étant censé protéger et accueillir ceux et celles qui sont mis au ban de leur société d’origine, ces transformations sont révélatrices d’un laisser mourir des vies que l’on juge superflues.

Si les réfugié·e·s arrivent, malgré tout, sur le territoire canadien et accèdent à la demande d’asile, la colonialité du pouvoir continue son exercice : elles et ils font face à l’arbitraire du pouvoir qui prend prétexte de l’exceptionnalité de leur condition. Concrètement, les demandeurs d’asile sont des « victimes collatérales » de ce contexte de « sécurisation/nationalisme » et leur vie dépend de l’arbitraire du pouvoir. On l’a vu lors des négociations entourant la régularisation des « anges gardiens » durant les temps forts de la pandémie de COVID-19. Ils sont également sujets à la détention s’ils sont jugés « à risque », selon le pouvoir discrétionnaire de la police des frontières. Et ce, sans qu’il y ait d’accusation précise à leur égard et sans qu’ils sachent la durée de leur détention. La précarité du statut les rend également sujets à la « possibilité de déportation ». Celle-ci et le pouvoir de détenir rendent possible l’assujettissement des demandeurs d’asile.

La fermeture du peuple démocratique

Analysons à présent le deuxième élément du processus : les demandeurs d’asile sont maintenus à l’extérieur du « peuple démocratique ». Cette exclusion est paradoxalement maintenue par le principe démocratique lui-même, comme nous allons le voir, mais elle est accentuée par cette colonialité du pouvoir qui réserve un sort particulier aux demandeurs d’asile. En effet, ces derniers sont dans une « condition limite », voire liminale : ni tout à fait exclus ni inclus à la nation – il s’agit d’un autre mécanisme du processus d’altérisation des demandeurs d’asile.

Non seulement le pouvoir protège ses frontières terrestres, mais il vise également à protéger l’« identité nationale » des dérives potentielles qu’engendreraient les différences culturelles de ces migrantes et migrants. Dans ce contexte, toutes les caractéristiques des personnes migrantes deviennent « objet d’insécurité » qui menacerait une « identité sociétale homogène et fantasmée ».

Ainsi, les demandeurs d’asile porteraient atteinte à une identité nationale : le « nous » imaginaire construit au sein de la nation et fixé par le droit de la nationalité serait, comme le rappelle souvent Monique Chemillier-Gendreau[7], perturbé par des arrivées intempestives, non souhaitées et non contrôlées, d’individus appartenant préalablement à un autre « nous ». En effet, les gouvernants tiennent des discours qui évoquent un conflit civilisationnel entre les migrants et les Occidentaux, on martèle l’incompatibilité des modes de vie, les menaces sur l’identité culturelle et sur les pratiques démocratiques, notamment.

Dans ce contexte, on a vu des peuples démocratiques – représentés par les parlements – réclamer leur propre fermeture et refuser d’accueillir des migrants. Cela aura un impact direct sur la protection juridique qui leur est offerte : ils sont exclus du principe d’universalité de la justice qui fonde la règle démocratique.

Le désir de « souveraineté démocratique » et les discours nationalistes et sécuritaires reposent sur le principe d’une communauté civique et ses particularités culturelles et identitaires. Or, le principe démocratique est fondé sur deux grandes lignes directrices : la délibération par une communauté civique et l’universalité de la justice. Ainsi, la souveraineté démocratique ne peut se baser uniquement sur la communauté civique à préserver, puisqu’elle se base aussi sur le respect de l’universalité des droits de la personne – dont le droit au refuge. Or, on voit bien que le cas des demandeurs d’asile démontre que ces deux principes entrent ici en contradiction. C’est ce que Seyla Benhabib[8] nomme le « paradoxe de la légitimité démocratique ». En effet, ceux qui sont exclus du « peuple démocratique » peuvent difficilement réclamer ces droits puisque, dans cette situation, l’autorité légitime responsable de les inclure serait ce même « peuple démocratique » qui les exclut. C’est pour cette raison que l’on parle d’une position liminale et limite; si les demandeurs d’asile sont bel et bien sur le territoire et sont assignés à une certaine catégorie juridique, ils ne sont pas inclus dans la nation, et sont maintenus par elle dans une forme de déni de justice. Dans ce contexte, le droit au refuge est déterminé par l’État-nation : la convention de Genève donne le droit de chercher refuge mais pas l’obligation d’accorder le refuge. C’est donc la règle démocratique qui porte en elle le caractère excluant de la nation, celui qui maintient le pouvoir sur les demandeurs d’asile : maintenus à l’extérieur de la nation par cette nation même, tout en y étant inclus par la catégorie limite de « demandeur d’asile », ils sont objets du droit sans pouvoir en être les sujets.

L’exclusion intérieure par le travail

Enfin, troisième processus, le cas du travail constitue également un bon exemple de cette institutionnalisation de la colonialité du pouvoir dans la catégorie des demandeurs d’asile : ils sont également intégrés au marché du travail sous la forme de la marginalisation et de la domination. Le marché de l’emploi est structuré de façon à reléguer les demandeurs d’asile au bas de l’échelle salariale et au bas de l’échelle d’un travail socialement valorisé. En effet, le marché de l’emploi serait un « champ » dans lequel la citoyenneté agit comme capital distinctif.

Les demandeurs d’asile sont à bien des égards relégués à des boulots de « survie ». Une étude empirique de Jackson et Bauder[9] montre que les demandeurs d’asile sont conscients de cette relégation. Ils disent, entre autres, avoir des « jobs de réfugiés ». Le système canadien est encore une fois à l’origine d’un tel état de fait : il ne reconnait pas leurs diplômes ou ne leur accorde pas d’équivalences, à l’instar des autres migrants. Le chiffre « 9 » par lequel débute le numéro d’assurance sociale des demandeurs d’asile les maintient dans un état liminal, car ce numéro marque leur impermanence et les empêche d’accéder à des promotions et à des emplois permanents.

En somme, ces mesures privent les demandeurs d’asile d’une inclusion économique, juridique et politique et les soumettent à une position d’objet. Elles incarnent donc cette colonialité qui soumet les demandeurs d’asile dans une position de « subalterne » et les maintient dans cet état. Mais cette subalternisation n’est pas épiphénoménale ou réductible aux seules personnes cherchant l’asile et la protection. Elle opère au-delà de la question de l’asile.

La matrice de la race en migration et ses glissements sémantiques

Le sociologue dominicain Amín Pérez s’efforçant de faire connaitre le travail du sociologue algérien Abdelmalek Sayad, pionnier de la sociologie du phénomène migratoire, rappelle que celui-ci se reflète entre autres dans « les enjeux du langage et des pratiques administratives qui régulent et hiérarchisent nos rapports sociaux, nos identités individuelles et collectives. Pour Sayad, l’immigration offre une entrée dans les modes d’action étatique qui définissent les lignes de partage entre le légitime et l’illégitime, le dominant et le dominé, le “normal” et “l’anormal”. L’immigration pousse l’État à se penser en dehors de ses lignes habituelles. Ses rapports aux étrangers nous dévoilent les tenants réels de son action[10] ».

C’est aussi ce qu’a illustré à sa façon la sociologue équatorienne Encarnación Gutiérrez Rodríguez en analysant comment les modalités selon lesquelles les choix migratoires et les processus d’octroi de l’asile produisent des catégories hiérarchisées de personnes migrantes qui découlent des représentations et imaginaires coloniaux autour de la question de la « race ». Cette logique y est décrite comme une « colonialité de la migration », notion analysée par Gutiérez Rodríguez comme un concept central des politiques migratoires qui élude généralement les dispositifs coloniaux de pouvoir pourtant fondamentaux[11]. Il est donc important de rendre compte de la « biopolitique » des sociétés industrielles qui traitent les personnes migrantes comme un « matériel humain », une ressource exploitable et renouvelable selon les besoins du capital.

Examinons maintenant la dimension discriminatoire de nombreux dispositifs des orientations migratoires. Les orientations migratoires des États capitalistes postcoloniaux concernant les dispositifs juridiques parallèles et le recrutement stratégique et ciblé pour nombre de secteurs d’emplois sont partie prenante de rapports sociaux racialisés. Elles le sont pour toutes les personnes corvéables, celles qui sont discriminées, exploitées et utilisées essentiellement comme force de travail, préférablement pour des considérations biopolitiques. L’exemple du gouvernement Legault qui a employé, en pleine pandémie, des demandeurs d’asile dans le système de santé par le biais d’agences de placement est éloquent. Ce qui a objectivement eu pour effet de conditionner les termes de leur régularisation.

Plusieurs figures intellectuelles de la gauche radicale (parmi lesquelles Étienne Balibar, Stuart Hall, Nacira Guénif) ont insisté sur la nécessité d’analyser les effets délétères et toxiques d’un glissement sémantique et de sens faisant en sorte que le signifiant « race » se faufile autour d’une « chaîne d’équivalences[12] » où il se trouve en partie ou totalement remplacé par d’autres termes (religion, civilisation, ethnicité, culture, différence) dans ses attributs et fonctions discriminatoires et d’exclusion. Cela est observable à la fois dans les processus d’altérisation des demandeurs d’asile et des travailleurs migrants temporaires, mais aussi dans les processus de racisation qui affectent des personnes perçues comme migrantes alors qu’elles sont nées au Québec.

Les gauches canadienne et québécoise doivent se positionner dans tous ces débats. Il est important aussi de rendre compte du contexte d’effritement de l’État-providence qui fait en sorte que des secteurs d’emplois de qualité sont plus difficilement à la portée de catégories ne cadrant pas avec le « régime de normalité » des majorités. Il est dès lors capital de revenir à la question du racisme et au procédé d’euphémisation de « race » qui opère comme signifiant « flottant » ou « glissant » pour reprendre les termes de Stuart Hall[13]. Les « chaines d’équivalence » incluent aussi bien des corrélats que des substituts de race. Ainsi, quand il s’agit de questions patentes comme « doit-on réduire les seuils d’immigration » ou « comment penser la survie de la langue », ce sont certaines catégories racisées qui se trouvent en sous-texte des discours publics qui orientent les réponses latentes. La colonialité du pouvoir opère justement du fait des représentations qui associent certains discours à certaines catégories sans qu’elles ne soient explicitement nommées.

Il serait sans doute plus que pertinent de voir dans ces différents processus discursifs qui procèdent objectivement à une euphémisation du racisme une sorte de formation discursive institutionnalisée dans laquelle l’usage du signifiant « race » s’accompagne d’une permanente dénégation, au profit de notions le plus souvent drapées de nouveaux oripeaux langagiers, caractéristiques de cette colonialité du pouvoir en matière migratoire.

Selon les contextes, situations et conjonctures, diverses notions (migrant, musulman, terroriste, clandestin) ont donc constitué des substituts ou ont opéré comme corrélats ou comme « marqueurs » tacites et invisibles de la race. Mais aucune des formations discursives ne permet de dépasser la problématique du racisme, justement parce que ces formations ne remettent pas en question les hiérarchies sociales et les rapports de pouvoir, qu’elles ne font en fait que légitimer et parfois consolider. Ce sont ces formes de néoracisme ou de racisme « sans race », voire « après la race », qu’il faut donc savoir repérer dans les débats autour de la question migratoire. C’est pour ainsi dire comme si la race a été enterrée vivante.

Cette question peut être comprise dans la façon même de penser la migration dans les pays occidentaux, une caractéristique analysée par Nacira Guénif : la population est pensée à partir de la notion de « population issue de…[14] » ou, comme le montre Étienne Balibar, de « schème généalogique[15] ». C’est ce qui explique que nous sommes encore tenaillés et hantés par les traces de l’esclavage, les effets de la colonisation, de la « ligne de couleur », du colonialisme; en somme, par les stigmates qui se perpétuent à l’endroit des personnes non eurodescendantes.

L’effet patent y est observable dans la façon et la manière dont nos sociétés libérales, qui prêchent pourtant le respect de l’individualité et l’égalité des chances, enferment les personnes racisées et leur « descendance » dans une « extériorité constitutive » ou une « identité étrangère » remontant à deux ou trois générations, en dépit du fait qu’elles sont des sociétés (bien que certaines issues de colonies de peuplement) formées par l’hybridation et les apports migratoires, comme c’est le cas en Amérique du Nord et en Europe.

Mais ce schème généalogique a aussi pour effet corollaire un besoin de communauté chez les groupes majoritaires dont les formations politiques qui usent du discours identitaire font écho. Mais tout cela est aussi à analyser en lien avec la façon dont le capitalisme néolibéral renforce les usages discriminatoires et les logiques préférentielles du schème généalogique.

Dans le contexte actuel, la perte des droits sociaux et la dégradation des conditions de travail favorisent la montée du discours de l’extrême droite. Une partie importante de la classe ouvrière est influencée par ce genre de discours. C’est là que l’enjeu migratoire complique la donne. D’autant plus que les personnes migrantes ont certes des doléances d’égalité citoyenne en lien avec le travail notamment, mais également sur la question décoloniale (légitime et nullement revancharde) de la dignité et de la justiciabilité historique.

La gauche doit apporter des réponses novatrices et courageuses, et qui sortent du seul cadre du nationalisme méthodologique, à l’instar de l’enjeu climatique pour ainsi dire. L’un des grands défis et enjeux qui hypothèquent en quelque sorte l’avenir de nos sociétés et leur dimension égalitaire et démocratique dans la conjoncture actuelle, ne se réduit pas seulement à saisir l’évolution des mouvements migratoires en provenance de l’espace extraoccidental (le Sud global), mais à essayer de comprendre la position que prendra la population des pays du « Nord », si l’on veut éviter de céder aux sirènes des théoriciens réactionnaires du « grand remplacement ». C’est cette division potentielle, source redoutable de conflictualité, que nous devons anticiper si l’on veut disposer de la question migratoire dans une perspective à la hauteur des exigences historiques.

Sabrina Zennia et Mouloud Idir, travailleuse sociale, coordonnateur du secteur Vivre ensemble au Centre justice et foi


  1. Aníbal Quijano, « “Race” et colonialité du pouvoir », Mouvements, vol. 3, n° 51, 2007, p. 111-118.
  2. Sandro Mezzadra, « Capitalisme, migrations et luttes sociales. Notes préliminaires pour une théorie de l’autonomie des migrations », Multitudes, vol. 19, n° 5, 2004, p. 21.
  3. Nicholas P. De Genova, « Migrant “illegality” and deportability in everyday life », Annual Review of Anthropology, vol. 31, 2002, p. 439.
  4. Cela s’observe aussi dans la façon très conditionnée d’intégrer les demandeurs d’asile à des niches d’emploi très fortement marquée par l’exploitation et la précarité.
  5. Jérôme Valluy, Le rejet des exilés. Le grand retournement du droit de l’asile, Broissieux, Éditions du Croquant, 2009.
  6. Michel Agier, « La lutte des mobilités. Catégories administratives et anthropologiques de la migration précaire », dans Annalisa Lendaro, Claire Rodier et Youri Lou Vertongen (dir.), La crise de l’accueil. Frontières, droits, résistances, Paris, La Découverte, 2019, p. 81.
  7. Monique Chemillier-Gendreau, « Les droits universels pris dans la tourmente des nationalismes. Le cas de la condition migrante », Webzine Vivre ensemble, 6 septembre 2018, <https://cjf.qc.ca/vivre-ensemble/webzine/article/les-droits-universels-pris-dans-la-tourmente-des-nationalismes-le-cas-de-la-condition-migrante/>.
  8. Seyla Benhabib et Robert Post, Another Cosmopolitanism, Oxford scholarship online, octobre 2011, p. 29.
  9. Samantha Jackson et Harald Bauder, « Neither temporary, nor permanent : the precarious employment experiences of refugee claimants in Canada », Journal of Refugee Studies, vol. 27, n° 3, 2013, p. 360-381.
  10. Mouloud Idir, « La culturalisation des enjeux migratoires participe d’une dépolitisation de luttes et revendications éminemment politiques. Entretien avec le sociologue Amín Pérez », Webzine Vivre ensemble, 2 avril 2016.
  11. Ce que nous disons ici consiste surtout à prolonger des travaux comme ceux de la sociologue équatorienne Encarnación Gutiérrez Rodríguez qui a bien pointé les manières dont les politiques migratoires et les politiques d’asile produisent des catégories hiérarchisées de personnes migrantes et de réfugiées qui consolident et réifient les imaginaires coloniaux des races à aseptiser, neutraliser, policer, contrôler, classer diviser… Voir : Encarnación Gutiérrez Rodriguez, « The coloniality of migration and the “refugee crisis” : on the asylum-migration nexus, the transatlantic white european settler colonialism-migration and racial capitalism », Refuge, Revue canadienne sur les réfugiés, vol. 34, n° 1, 2018, p. 16-28.
  12. Quand plusieurs discours ou représentations se rejoignent autour d’un même enjeu de sens. Derrière un mot, un langage, chacun entend un ensemble de significations tenues pour être plus ou moins synonymes : cela permet de les rassembler en chaines équivalences.
  13. Pour Stuart Hall, la race, l’ethnie et la nation sont des signifiants flottants, dont le sens n’est jamais complètement fixé ; celui-ci dépend des contextes spatiotemporels, socioéconomiques et politiques. Par signifiant flottant, et selon l’usage qu’on en fait ici, il faut comprendre un ensemble de discours publics auxquels sont associées certaines figures racisées sans qu’elles ne soient directement citées.
  14. Voir le blogue de Nacira Guénif, « Issu-e-s de… ou pas! », Le Club de Mediapart, 15 juin 2012, <https://blogs.mediapart.fr/nacira-guenif/blog/150612/issu-e-s-de-ou-pas>.

  15. Etienne Balibar, « The genealogical scheme : race or culture », Trans-Scripts, vol. 1, 2011, <https://cpb-us-e2.wpmucdn.com/sites.uci.edu/dist/f/1861/files/2014/10/2011_01_launch.pdf>.