Colombie : les facteurs structurels de la crise actuelle

Correspondance de Bogota

Depuis le 28 avril , la Colombie est une nouvelle fois le théâtre de violences. L’État colombien est déjà responsable d’un lourd bilan : 1876 cas de violences policières, 963 détentions arbitraires, 47 homicides, 28 lésions oculaires et 12 victimes de violences sexuelles[1]. Sans doute rien d’étonnant dans un pays qui connaît depuis sa fondation une guerre de classes meurtrière, des épisodes de luttes tantôt silencieux, tantôt effervescents et farouchement réprimés. À ce jour, le passé pèse lourd sur le présent en Colombie.

De la violence en Colombie : un regard historique

La gangrène de la violence en Colombie est logée dans son histoire, à commencer par la fondation de cette nation. Lors du premier acte, la colonisation espagnole a massacré et réduit en esclavage les peuples autochtones dans le système des encomiendas, puis des haciendas. Changeant de forme, la domination coloniale a fait place à la domination étrangère de type impérialiste. À cet effet, la classe ouvrière nouvellement constituée devait servir les grandes entreprises américaines pour un salaire de crève-faim. La riposte ouvrière —sous une forme politique syndicale ou autre — était sévèrement punie. En 1928, la grève des ouvriers des bananeraies de l’United Fruit Company était réprimée dans le sang par l’armée colombienne, faisant plus de 1000 victimes. En 1948, le chef du parti libéral José Eliécer Gaitán, partisan d’une réforme agraire, était assassiné. Cet événement fut alors le déclencheur d’une guerre civile interminable jusqu’en 1958, se soldant par le dit « Frente Nacional », où les partis libéraux et conservateurs, désormais tous deux inféodés aux intérêts des oligarques, concluaient une alternance bipartisane du pouvoir à saveur antidémocratique. Pendant la période de la Violencia, des guérillas paysannes ont émergé dans une perspective d’autodéfense face à l’impunité des grands propriétaires terriens. Plus tard, le paramilitarisme dans les années 1970 s’est développé afin d’éradiquer les guérillas et défendre les intérêts de l’oligarchie foncière. Même dans ses stratégies légalistes, l’organisation des couches populaires était durement frappée. Par exemple, entre 1985 et 2003, plus de 5000 militant.e.s de l’Union patriotique (UP) ont été assassiné.e.s par des groupes armés d’extrême droite et ce, sous le silence complice du gouvernement. Finalement, une lueur d’espoir est apparue en 2016 lorsque le gouvernement de Juan Manuel Santos (2010-2018) a signé un accord de paix historique avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (les FARC). Cet accord — malgré toutes ces imperfections — avait abordé minimalement la question des changements socio-structurels, notamment la redistribution des terres aux paysans pauvres.

Nouvelle crise du néolibéralisme

Par la suite en 2018, l’intronisation d’un nouveau président très marqué à droite sous la gouverne d’ Iván Duque a déstabilisé le pays par des réformes néolibérales très antipopulaires. Une gestion de la crise sanitaire catastrophique (troisième pire bilan d’Amérique latine derrière le Brésil et l’Argentine) et une réforme du système de santé aux accents suicidaires, défiant toute logique, ont cherché — en pleine pandémie ! — à s’attaquer au peu de ce qui restait de l’accès aux soins de santé publique, frappant durement les classes les plus paupérisées déjà accolées au pied du mur. Il en fallait déjà peu pour que tout explose et c’est à ce moment que le président Duque a proposé comme élément de sortie de crise sa « reforma tributaria ». Cette réforme fiscale, pour la résumer schématiquement, pose la question suivante : comment augmenter les recettes fiscales ? Au moment où plusieurs pays penchent vers des méthodes de relance économique keynésienne et s’endettent pour pallier la crise économique, la petite clique de politiciens du pays de Bolivar est restée fidèle à elle-même, sous la coupe d’une bourgeoisie comprador inféodée aux intérêts du grand capital. En pratique, la réforme fiscale veut faire payer la note de la pandémie aux classes populaires (prolétaires, paysan.ne.s et classes moyennes inférieures). Au moment où le taux de pauvreté national a monté en flèche de 37% à 42.5 % de la population — ce qui veut dire plus de 21 millions de Colombien.ne.s sous le seuil de pauvreté[2], ce gouvernement trouve judicieux de taxer davantage les produits de base (chocolat, sel, sucre, café, poulet, etc.) et d’augmenter les impôts de ceux et de celles qui ont déjà la corde au cou.

Résistances

La réponse ne se fait pas attendre. Les syndicats, les mouvements populaires et divers groupes politiques de gauche ont appelé à une grève générale (le Paro nacional), qui a commencé le 28 avril.  Et l’appel a été entendu ; on ne dénombre pas moins de 5 millions de personnes dans les rues avec des manifestations monstres dans les villes de Colombie, où certains affrontements avec les forces de l’ordre éclatent en marge de certains cortèges. Face à cette victoire ostentatoire des classes populaires, le gouvernement utilise la dernière carte qui lui reste : la répression physique et sa rhétorique démagogique qui consiste à accuser la guérilla, le narcotrafic ou même le Venezuela de contrôler le mouvement de l’intérieur. Le joker de la violence n’en est cependant pas moins une arme à double tranchant : le Paro nacional se dresse en bloc, indivisible, contre les violences de la police et lutte pour une Colombie pour le peuple. Tous les secteurs de la société se mobilisent à cette fin et convergent pour faire entendre leurs voix : des paysan.ne.s, autochtones et afrodescendant.e.s jusqu’aux étudiants, en passant par le prolétariat et les classes moyennes.

Un changement politique à l’horizon

Aux dernières élections de 2016, l’actuel président Iván Duque a été élu au second tour contre Gustavo Petro, chef de la formation de la gauche réformiste « Colombia Humana ». Dans ce pays où l’histoire de la gauche — même la plus modérée — est tracée en lettres de sang (en témoigne le massacre de l’UP), la présence de Petro au second tour constituait déjà une certaine victoire. Face à une crise d’hégémonie politique ouverte du gouvernement colombien et une élection présidentielle prévue pour 2022, la gauche parlementaire saura-t-elle tirer son épingle du jeu ? Pour l’instant, rien n’est assuré, même si 73 % des Colombien.ne.s disaient appuyer la grève à son lancement, pendant que le soutien populaire au gouvernement fond comme neige au soleil. Entretemps, le mouvement avance et le Paro nacional prend des allures rigoureusement démocratiques et autogestionnaires. Les accusations de mainmise par des syndicats ou de quelques organisations que ce soit sur le mouvement sont simplement irrecevables. La spontanéité de la base qui le mène échappe pour le moment à toute représentation politicienne. Pour gagner cette joute, la gauche parlementaire doit prouver à la base qui la fait vivre qu’elle en est la digne représentante. En attendant, la répression de Duque suit son cours et radicalise la détermination du mouvement.

[1] Indepaz, 2021

[2] DANE, 2021.