Cochabamba : ambivalence et excitation

Mis en ligne le 23 avril 2010

par MÜLLER Tadzio

Tadzio Muller, mili­tant actif du mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique, orga­ni­sa­teur des actions de blo­cage et de per­tur­ba­tion du sommet de Copenhague, par­ti­cipe à la confé­rence mon­diale des peuples de Cochabamba. Il ne cache pas ses doutes, ses inter­ro­ga­tions, mais aussi son enthou­siasme. Le blo­cage du trafic aérien empêche de nom­breux fran­co­phones de prendre part à cette ren­contre. Privés de blog­geurs, Mouvements et Mediapart vous pro­posent donc la tra­duc­tion du blog que Tadzio tient pour le Tageszeitung.

Prélude à la confé­rence sur le climat à Cochabamba – une exci­ta­tion joyeuse et de nom­breuses ques­tions (article du 19 avril 2010)

Au petit déjeu­ner, pris au coin de la rue, la ville appa­raît éton­nam­ment vide. Pourtant, plus de 20 000 par­ti­ci­pants, de plus de 100 pays sont annoncé au sommet alter­na­tif sur le climat (ou, pour être exact, la « Conférence mon­diale des peuples sur le cha­ne­ment cli­ma­tique et les droits de la Terre-mère » – un peu lourd, mais ça a du sens en espa­gnol). Il est désor­mais plus pro­bable que ne viennent que de 10 000 à 15 000 per­sonnes. Conséquence de l’éruption du volcan islan­dais ou du fait que le gou­ver­ne­ment boli­vien, qui a ses racines dans les mou­ve­ments sociaux de culti­va­teurs de coca et de peuples indi­gènes, ait exa­géré à l’avance les chiffres, comme nous le fai­sons si sou­vent dans nos actions ? ça n’est pas clair.

L’excitation est néan­moins pal­pable. Pour la deuxième fois, depuis la « guerre de l’eau », lorsque que Cochabamba a lutté avec succès contre la pri­va­ti­sa­tion de l’accès local à l’eau, la ville est au centre des pro­ces­sus poli­tico-éco­no­miques glo­baux.

Retour en arrière, en décembre 2009. Après la débâcle de la confé­rence sur le climat man­quée – une sur­prise pour une confé­rence pré­sen­tée par une pro­pa­gande de haut-niveau comme un « espoir pour le monde » (mot clef : « Copenhague, der­nière chance ») et pour de nom­breux mou­ve­ments envi­ron­ne­men­taux ; mais un échec annoncé plus d’un an à l’avance par les mou­ve­ments glo­baux pour la jus­tice cli­ma­tique émer­gents – la même ques­tion se pose par­tout : com­ment conti­nuer la poli­tique cli­ma­tique ? Après 15 som­mets sur le climat, doit-on conti­nuer à miser sur la conven­tion cadre sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, qui semble tou­jours un peu plus faible ? Que faire de l’expansion conti­nue des échanges d’émissions, qui certes ouvre des pers­pec­tives mas­sives de pro­fits poten­tiels, mais que même la Deutsche Bank, connu de toute part comme éco­lo­gi­que­ment radi­cale, a décrit comme étant dénué de sens d’un point de vue éco­lo­gique ? Et où peut-on vrai­ment parler des chan­ge­ments struc­tu­rels, néces­saire pour au moins par­ve­nir à passer la crise cli­ma­tique par­tiel­le­ment sous contrôle, comme par exemple la sup­pres­sion pro­gres­sive des com­bus­tibles fos­siles, de l’agriculture indus­treille et, pour finir, de la folie d’une crois­sance éco­no­mique infi­nie dans une pla­nète finie ?

Face à ce vide, le gou­ver­ne­ment boli­vien a été le plus prompt à réagir, du moins à gauche. Evo Morales a appelé à orga­ni­ser un sommet alter­na­tif sur le climat, dont le but est de créer un espace où for­mu­ler une nou­velle poli­tique cli­ma­tique. Une poli­tique qui appré­hende le chan­ge­ment cli­ma­tique comme un symp­tôme, au moins indi­rect, de l’économie capi­ta­lise, une poli­tique qui fasse au moins autant confiance aux mou­ve­ments sociaux mon­diaux qu’aux gou­ver­ne­ments, une poli­tique du climat qui, pour finir, ambi­tionne de prendre au sérieux les trans­for­ma­tions struc­tu­relles. Et ils sont main­te­nant tous là – bon, d’accord, tous ceux qui n’ont pas été blo­qués en Europe, en Asie ou ailleurs par un volcan. Des délé­ga­tions gou­ver­ne­men­tales de pays de tous les conti­nents, les auto­nomes qui prennent d’assaut les som­mets, les bureau­crates de l’ONU, les culti­va­teurs andins de coca. Comment vont-ils pou­voir s’entendre ? Personne ne le sait encore vrai­ment. Je frémis d’avance en pen­sant aux pro­blèmes de tra­duc­tion, pas seule­ment lin­guis­tiques, mais aussi cultu­rels. Sur quoi doivent-ils se mettre d’accord, sur quoi est-il pos­sible de se mettre d’accord ici ? Sur des actions, sur – c’est une pro­po­si­tion du gou­ver­ne­ment boli­vien – un refe­ren­dum mon­dial sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, voire sur un tri­bu­nal inter­na­tio­nal de l’environnement ? S’agit-il ici d’abord d’une sorte de Forum Social Mondial du climat, convo­quée cette fois-ci non par les mou­ve­ments mais par un gou­ver­ne­ment ? Et pour moi, qui ai tou­jours pré­fé­rer pro­tes­ter à l’extérieur des som­mets que dis­cu­ter de l’intérieur : où sont les contra­dic­tions, qu’est-ce qui est en train d’être caché sous le tapis, de sorte que de l’extérieur, tout ait l’air har­mo­nieux et joli ? De nom­breux cri­tiques ont déjà levé la voix, Evo et son parti-mou­ve­ment/­mou­ve­ment-parti (le MAS, le mou­ve­ment pour le socia­lisme) excluent d’autres groupes et des Indigènes de la confé­rence, et sont, à la maison, favo­rables à un « nouvel extrac­ti­visme », pour l’exploitation clas­sique des res­sources natu­relles, même si inter­na­tio­na­le­ment ils parlent de manière intel­li­gente de la « Pachamama », « la Terre-mère » des indi­gènes.

Beaucoup de ques­tions. On verra quelles réponses les pro­chains jours nous appor­te­rons. Je dois main­te­nant y aller, je suis déjà en retard : soit pour me rendre à une action cri­tique contre le sommet, soit pour le dis­cours d’ouverture d’Evo. Un sommet com­plè­te­ment dif­fé­rent, ou bien l’éternel retour du même ? Plus d’informations là-dessus dans les pro­chains jours…

D’un côté, de l’autre (article du 20 avril 2010)

Sommet ou Forum Social Mondial pour le climat ? Intervention concrète dans l’équilibre global des pou­voirs ou bien évé­ne­ment pure­ment dis­cur­sif ? Faire la fête ou bien cri­ti­quer ? Le pre­mier jour du sommet alter­na­tif sur le Climat de Cochabamba n’a pas vrai­ment apporté de réponse évi­dente, mais plutôt un d’un-côté/de-l’autre per­ma­nent.

Sommet : la confé­rence est sur­veillée par tant d’uniformes qu’on en vien­drait à perdre à la vue d’ensemble. Ai-je été répri­mandé par la police régu­lière, par la police mili­taire ou bien par un soldat ? Peu importe. Qui ses hommes au regard sombre, équipé de leurs énormes fusils de chassent pro­tègent-ils ? et qui inti­mident-ils ?

Forum Social Mondial : de nom­breux-ses par­ti­ci­pant-e-s ne prennent pas part aux groupes de tra­vail orga­ni­sés long­temps à l’avance mais sont allon­gés sous le soleil agréa­ble­ment chaud, debout dans une file atten­dant leur nour­ri­ture gra­tuite issue de l’économie soli­daire, ou observent les flux mul­ti­co­lores de gens qui s’activent sur le campus de l’université.

Comme je l’ai dit : d’un côté, de l’autre… D’un côté, la confé­rence est un signe poli­tique incroya­ble­ment impor­tant. Ici, on ne parle pas seule­ment du chan­ge­ment cli­ma­tique comme un pro­blème abs­trait lié à l’accumulation invi­sible de gaz, mais comme la consé­quence de la crois­sance capi­ta­liste folle. Evo Morales s’est construit, ainsi qu’aux mou­ve­ments, une scène sur laquelle il est pos­sible de racon­ter une his­toire (anti­ca­pi­ta­liste) sur le monde, qui n’a ailleurs que très peu d’espace. Cela ne doit pas être sous-estimé. D’un autre côté, on ne sait pas ce qui advien­dra vrai­ment des décla­ma­tions solen­nelles – entre autres parce qu’Evo Morales et sont gou­ver­ne­ments semblent par­fois jouer un double jeu, qui ne devrait pas être inconnu des obser­va­teurs des négo­cia­tions de l’ONU sur le climat : au niveau inter­na­tio­nal, tenir de très beaux dis­cours, mais au niveau natio­nal mettre en œuvre le « busi­ness as usual » cou­rant et sale. La Bolivie n’est, par exemple, pas seule­ment l’avant-garde d’une nou­velle poli­tique cli­ma­tique anti­ca­pi­ta­liste, mais aussi – aux côtés du gou­ver­ne­ment du cama­rade Hugo Chavez, celle de ce que l’intellectuel Uruguayen Eduardo Gudynas décrit comme « nou­velle extrac­ti­visme », autre­ment dit un modèle de déve­lop­pe­ment qui s’inscrit plei­ne­ment dans la logique du capi­ta­lisme fos­sile pré­da­teur de res­sources. Que cela soit contrôlé éta­ti­que­ment ou par le sec­teur privé n’est pas vrai­ment impor­tant. Cela sans même abor­der les cri­tiques internes sur la poli­tique de son mou­ve­ments MAS, par­ti­cu­liè­re­ment la mar­gi­na­li­sa­tion des groupes indi­gènes qui ne sont pas conformes à la ligne du MAS, de son culte gran­dis­sant de la per­son­na­lité, et bien plus encore.

La ques­tion sui­vante se pose alors : com­ment expri­mer la cri­tique ? Après tout, ce ne sont pas vrai­ment les hommes au regard sombre avec leur fusil de chasses qui cachent les forces scep­tiques vis-à-vis du MAS et d’Evo qui for­mulent cette cri­tique, mais plutôt la situa­tion interne à la Bolivie. Les gou­ver­ne­ments de gauche en Amérique Latine doivent tou­jours, comme le montre l’histoire, faire face à un ensemble puis­sant formé par l’élite interne réac­tion­naire et ses alliés inter­na­tio­naux (sou­vent, mais pas uni­que­ment, les Etats-Unis). Quelqu’un se sou­vient-il encore du coup d’état manqué contre Chavez au début de la décen­nie passée ? Sans parler du Chili, du Guatemala ou d’autres pays. En Bolivie, cette oppo­si­tion de droite, clai­re­ment contre-révo­lu­tion­naire prend la forme d’un « mou­ve­ment pour l’autonomie » des régions de plaine les plus riches du pays contre les régions pauvres des pla­teaux, dans les­quelles le MAS est actif. Ces demandes d’autonomie ont à plu­sieurs reprises amené le pays au bord de l’effondrement. Dans une telle situa­tion, toutes les forces de gauche doivent être pru­dentes, pour éviter que leurs cri­tiques éven­tuelles envers Evo et le MAS ne jouent pas le jeu de la droite radi­cale (c’est clai­re­ment une ques­tion que l’on retrouve à l’échelle inter­na­tio­nale à propos du climat : les per­sonnes qui cri­tiquent l’ONY ne jouent-elles pas le jeu des USA et des cli­ma­tos­cep­tiques ?).

Le résul­tat concret de ce com­plexe d’un-côté/de-l’autre : hier soir, je devais me rendre à une ren­contre avec un col­lec­tif cri­tique du MAS, pour pré­pa­rer une action qui devait per­mettre d’exprimer une posi­tion cri­tique, mais pas com­plè­te­ment anta­go­niste à l’intérieur de la confé­rence. La réunion (très pit­to­resque, presque gothique/​morbide : elle devait se tenir dans un cime­tière) a été annu­lée au der­nier moment. Pourquoi ? Au lieu de pré­pa­rer l’action, le col­lec­tif s’est décidé à col­lec­ter les ordures sur les lieux de la confé­rence.

D’un côté, de l’autre : ça ne chan­gera pas vrai­ment d’ici la fin de cette ren­contre. À ce propos, un de mes amis m’a dit hier : une poli­tique qui n’est pas aussi un petit peu bor­dé­lique, un peu com­pli­quée et peu claire n’en vaut pas la peine. À cela, pas d’alternative.

* Traduit de l’allemand par Nicolas Haeringer dans le cadre du projet www​.​m​-​e​-dium​.net

ini­tia­le­ment publié sur http://​bewe​gung​.taz​.de/​a​k​t​i​o​n​e​n/bol…

Publié en fran­çais sur :

http://​mou​ve​ments​.info/​C​o​c​h​a​b​a​mba-a…

Cochabamba : quelles pers­pec­tives pour le mou­ve­ment du climat ?

Face à l’échec du sommet de Copenhague, et plus géné­ra­le­ment du pro­ces­sus Onusien, les mili­tants des mou­ve­ments pour la jus­tice cli­ma­tique doivent-ils revoir leurs stra­té­gies ? Mouvements vous pro­pose la suite du blog de Tadzio Müller, qui relate les der­nières dis­cus­sions tenues à Cochabamba.

Discussion sur le mou­ve­ment du climat : tou­risme des som­mets ou jour­née mon­diale d’action ? 21 avril 2010

Hier soir, j’ai enfin par­ti­cipé à un ate­lier, ou plutôt à un des « évé­ne­ments paral­lèles », ces acti­vi­tés qui ont lieu en dehors des groupes de tra­vail offi­ciels, et dans les­quels on trouve dans bien des cas les dis­cus­sions les plus inté­res­santes. Le thème : com­ment les mou­ve­ments sociaux doivent-ils se com­por­ter vis-à-vis des Nations Unies après l’échec du sommet de Copenhague ? La réponse semble sou­vent être : il suffit de conti­nuer. Mobiliser pour Cancun, au Mexique (où aura lieu à la fin de cette année le 16è sommet sur le climat), en espé­rant à nou­veau que rien de mau­vais ne s’y passe. Portés par la confé­rence de Cochabamba, cer­tains pensent même que les rela­tions de pou­voir pour­ront être inver­sées, et que nous pour­rons enfin obte­nir cet accord « juste, ambi­tieux et contrai­gnant », que cer­taines orga­ni­sa­tions envi­ron­ne­men­tales hal­lu­ci­naient d’elles-mêmes à quelques heures même de l’effondrement du sommet. Hier soir, cer­tains ont à nou­veau défendu cette thèse rigide : toutes les forces vers Cancun.

À ce sujet, je me sou­viens tou­jours com­ment Albert Einstein défi­nit la folie : tou­jours recom­men­cer à faire la même chose, en espé­rant que quelque chose de dif­fé­rent en sorte. Après 15 som­mets ratés, alors que les émis­sions glo­bales (de CO2) aug­mentent, et tou­jours plus rapi­de­ment, malgré les conven­tions cadre de l’ONU et malgré Kyoto, bien que le seul effet concret de ce sommet soit l’existence d’un ter­rain de jeu de plus de 100 mil­liards de dol­lars pour le capi­tal finan­cier (le marché des droits d’émission, sur lequel de 80 à 90 pour­cents de l’ensemble des tran­sac­tions sont des pro­duits déri­vés et où aucun « droit d’émission » signi­fi­ca­tif n’est vendu), après que les orga­ni­sa­tions envi­ron­ne­men­tales se soient cas­sées les dents sur ce pro­ces­sus pen­dant 15 ans et qu’elles aient, l’année der­nière, vendu Copenhague comme la véri­table « der­nière chance » – encore une fois la même merde ? Same pro­ce­dure as last year ? Same pro­ce­dure as every year, James… [1]

Heureusement, les choses changent par­fois : la dis­cus­sion d’hier a été tendue et pleine de contro­verses, celles et ceux qui sont par­ti­sans de conti­nuer à se cen­trer sur l’ONU ont été mis sur la défen­sive. Tom Kucharz, du groupe espa­gnol Ecologistas en Acción a pro­posé – à l’instar de ce qu’a fait Jürgen Maier, de la Klimaallianz en Allemagne – que l’on se concentre plutôt sur le dépla­ce­ment des rap­ports de pou­voir dans les espaces locaux et natio­naux. Le réseau inter­na­tio­nal acti­viste Climate Justice Action (grosse révé­la­tion : réseau dans lequel je suis éga­le­ment actif) a expli­qué qu’il ne devrait pas y avoir de mobi­li­sa­tion glo­bale vers Cancun – que devrait-on d’ailleurs en attendre ? À la place, on parle d’une « jour­née mon­diale d’action pour la jus­tice cli­ma­tique », une jour­née d’action directe pour la jus­tice cli­ma­tique, qui devrait avoir lieu le 12 octobre 2010. L’argument : puisqu’il n’y a aucune preuve des effets posi­tifs sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, encore moins sur la jus­tice cli­ma­tique, des négo­cia­tions des Nations Unies, nous devons prendre les choses en main dès à pré­sent. L’appel pré­cise : « c’est une jour­née pour des mani­fes­ta­tions ou des péti­tions. C’est une jour­née au cours de laquelle nous devons reprendre le pou­voir » et lutter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique et pour la jus­tice cli­ma­tique. On verra bien com­ment l’appel sera perçu…

PS : ce qu’est vrai­ment la jus­tice cli­ma­tique, per­sonne ne semble le savoir véri­ta­ble­ment. Mais au moins, nom­breux sont ceux qui en parlent ici. Plus à ce sujet demain…

(tra­duit de l’allemand par Nicolas Haeringer dans le cadre du projet www​.​m​-​e​-dium​.net)

Publié par Mouvements, le 22 avril 2010.

http://​www​.mou​ve​ments​.info/​C​o​c​habam…

[1] En anglais dans le texte, il s’agit d’une réfé­rence à un sketch très popu­laire en Allemagne :

http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​D​inner…

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