LA DROITE : QUELLES DROITES ?

Coalition avenir Québec, des impasses en perspective

Enjeux nationaux et internationaux

Par Mis en ligne le 08 septembre 2020

Les élec­tions qué­bé­coises de 2018 ont consti­tué un choc pour plu­sieurs. Les partis domi­nants, le Parti qué­bé­cois (PQ) et le Parti libé­ral du Québec (PLQ), sur la scène poli­tique qué­bé­coise depuis des décen­nies, ont été radi­ca­le­ment affai­blis. Ces élec­tions auront sur­tout révélé le carac­tère frag­menté de la société qué­bé­coise qui se tra­duit par des cli­vages inquié­tants tant sur le plan eth­no­cul­tu­rel et géné­ra­tion­nel que sur le plan idéo­lo­gique (l’axe gauche-droite) et régio­nal. Plus de cent cir­cons­crip­tions ont par ailleurs élu une ou un député fédé­ra­liste à l’Assemblée natio­nale alors qu’elles por­taient au pou­voir la Coalition avenir Québec (CAQ), un parti qui se dit à la fois natio­na­liste et fédé­ra­liste.

I. Les bases de la redéfinition du champ politique partisan

Le recul des grands partis est d’abord l’expression à la fois d’une méfiance d’une majo­rité d’électeurs et d’électrices envers les élites diri­geantes et d’une volonté de chan­ge­ment qui va à l’encontre des loyau­tés tra­di­tion­nelles envers les orga­ni­sa­tions par­ti­sanes. L’usure des vieux partis qui se sont relayés au gou­ver­ne­ment au cours des der­nières décen­nies aura permis quant à elle l’émergence vic­to­rieuse de la CAQ, laquelle a su se pré­sen­ter comme l’incarnation du chan­ge­ment.

Le PLQ au pouvoir a créé les conditions de son isolement dans la société québécoise

Les poli­tiques néo­li­bé­rales déjà mises en place par les gou­ver­ne­ments péquistes de Bouchard et Landry ont été sys­té­ma­ti­sées par les gou­ver­ne­ments libé­raux de Charest et Couillard. Ces poli­tiques faites de coupes dans les réseaux de l’éducation et de la santé, de la pour­suite obses­sion­nelle de l’équilibre bud­gé­taire (au mépris des ser­vices publics) et d’une fis­ca­lité favo­ri­sant le déve­lop­pe­ment des inéga­li­tés ont fini par ternir l’image du Parti libé­ral impli­qué par ailleurs dans de nom­breux scan­dales de cor­rup­tion. Le PLQ s’est fait le défen­seur des objec­tifs stra­té­giques de la bour­geoi­sie cana­dienne : sou­tien à une éco­no­mie extrac­ti­viste, appui à la construc­tion de pipe­lines pour per­mettre l’exportation de pétrole tiré des sables bitu­mi­neux et ouver­ture du Québec à l’exploitation des gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent. Enfin, le PLQ a ter­gi­versé sur la défense de la langue fran­çaise et des droits natio­naux du Québec à un point tel qu’il a favo­risé le recul du fran­çais par­ti­cu­liè­re­ment dans la région de Montréal de même que l’empiètement des com­pé­tences du Québec par Ottawa, ce qui aura sans doute contri­bué à la perte de sa base élec­to­rale du côté de la majo­rité fran­co­phone.

Le Parti québécois, un parti qui s’est vidé de tout espoir d’émancipation

Désorienté par la défaite réfé­ren­daire de 1995, le Parti qué­bé­cois sem­blait irré­ver­si­ble­ment décli­ner. Père du défi­cit zéro, Lucien Bouchard s’est fait l’apôtre de l’idée selon laquelle la sou­ve­rai­neté devait passer par cette « condi­tion gagnante », écar­tant de facto toute autre ini­tia­tive en faveur de la sou­ve­rai­neté. Ce legs sera trans­féré aux Landry, Boisclair, Marois, Péladeau et fina­le­ment Jean-François Lisée. L’offre poli­tique du PQ sera de plus en plus contra­dic­toire et for­cé­ment moins attrac­tive : rejet de la pers­pec­tive réfé­ren­daire – élec­tion après élec­tion –; oscil­la­tion entre des visées sociales et libé­rales (ou ouver­te­ment néo­li­bé­rales) sur le ter­rain des rap­ports aux classes popu­laires ; main­tien du sou­tien au libre-échange bien qu’il sou­mette le Québec aux inté­rêts des mul­ti­na­tio­nales ; pro­mo­tion d’un natio­na­lisme iden­ti­taire fondé sur un dis­cours de méfiance quant aux dan­gers de l’immigration et à l’égard des mino­ri­tés ; poli­tique envi­ron­ne­men­tale oscil­lant entre le sou­tien à l’exploitation des hydro­car­bures et un capi­ta­lisme vert plus ou moins assumé.

Cette orien­ta­tion inco­hé­rente a fini par vider le PQ de tout projet éman­ci­pa­teur pous­sant ce der­nier à car­bu­rer à un natio­na­lisme régres­sif. Comme pour le PLQ, le destin du PQ a contri­bué à ouvrir l’espace dans lequel le parti de François Legault a pu s’imposer.

Le lancement de la CAQ, un parti de droite fédéraliste et nationaliste

En 2009, François Legault quitte le PQ et se retire de la vie poli­tique. À son retour sur la scène en 2011, il publie avec le finan­cier Charles Sirois et d’autres un mani­feste qui déclare que la pola­ri­sa­tion souverainisme/​fédéralisme est main­te­nant dépas­sée. Selon ces auteurs, l’incapacité de trou­ver une solu­tion ras­sem­bleuse à la ques­tion natio­nale impose une autre voie des­ti­née à réa­li­ser une unité renou­ve­lée de tous les natio­na­listes qué­bé­cois. Legault promet alors qu’il ne tien­dra jamais de réfé­ren­dum.

Les poli­tiques pro­po­sées par la CAQ visent à répondre aux objec­tifs de la classe domi­nante : (a) remettre en ques­tion les acquis (uni­ver­sa­lité et gra­tuité des ser­vices sociaux) et pri­va­ti­ser des sec­teurs impor­tants des ser­vices publics ; (b) faire du paie­ment de la dette une prio­rité et réta­blir l’équilibre bud­gé­taire par la réduc­tion des dépenses sociales ; (c) affron­ter les « cor­po­ra­tistes » (s’attaquer aux droits syn­di­caux) ; (d) impo­ser une décen­tra­li­sa­tion com­pé­ti­tive pour mieux pres­su­rer et contrô­ler les employé·e·s des divers réseaux ; (e) mar­gi­na­li­ser la pers­pec­tive de l’indépendance du Québec.

Les cam­pagnes élec­to­rales de 2012 et de 2014 seront ainsi l’occasion pour la CAQ de séduire des élec­trices et des élec­teurs dégoû­tés par les effluves de la cor­rup­tion qui exhalent du Parti libé­ral du Québec. Ce jeune parti se pré­sente aussi comme une carte que les affai­ristes veulent se donner pour rem­pla­cer un PLQ dis­cré­dité. À cet effet, François Legault sait uti­li­ser son capi­tal rela­tion­nel afin de mettre en orbite un dis­cours poli­tique « ras­sem­bleur » sus­cep­tible d’attirer de futurs aspi­rants. De son­dage en son­dage, sa coa­li­tion émerge, jusqu’en 2018, comme le foyer de ral­lie­ment des mécon­tents, stra­té­gie qui fina­le­ment s’avérera effi­cace.

II. Un gouvernement de la droite nationaliste défenseur du fédéralisme canadien

Les élec­tions d’octobre 2018 ont été l’occasion pour le parti de François Legault de récol­ter ce qu’il avait semé sur un ter­rain somme toute favo­rable. La vic­toire de la CAQ conso­lide la mar­gi­na­li­sa­tion du PLQ du côté fédé­ra­liste et place Legault à la tête d’un bloc natio­na­liste qui s’impose contre le bloc sou­ve­rai­niste dirigé par un PQ mori­bond. Le chef de la CAQ a déve­loppé un double dis­cours construit sur mesure pour les dif­fé­rentes classes. Il s’adresse d’abord à l’élite éco­no­mique du Québec en lui pro­met­tant d’agir comme un res­sort dans sa course à la mon­dia­li­sa­tion et à son expan­sion sur le marché inter­na­tio­nal. Il déve­loppe de plus une orien­ta­tion natio­na­liste chau­vine sur les ques­tions de l’immigration et pro­meut une laï­cité iden­ti­taire qui lui permet de conso­li­der une base élec­to­rale chez les natio­na­listes.

Un gouvernement au service de l’élite économique

La majo­rité de sa dépu­ta­tion se recrute parmi les cadres des admi­nis­tra­tions publiques, des entre­prises pri­vées, des professionnel·le·s de la poli­tique et des petites et moyennes entre­prises (PME). Les cadres en pro­ve­nance du sec­teur finan­cier occupent les postes stra­té­giques au minis­tère des Finances (Éric Girard), au minis­tère de l’Économie et de l’Innovation (Pierre Fitzgibbon) et au Conseil du trésor (Christian Dubé). La logique de François Legault est claire. L’autorité poli­tique doit être déte­nue par une mino­rité de riches et d’experts liés aux lob­bies éco­no­miques et finan­ciers. La classe d’affaires sera donc bien servie. Déjà, le pre­mier ministre promet une baisse d’impôt pour les plus riches et pour les entre­prises, la pri­va­ti­sa­tion de ser­vices publics et un prag­ma­tisme manœu­vrier pour faire face aux pres­sions des envi­ron­ne­men­ta­listes. Les tra­vailleurs, les tra­vailleuses et les employé·e·s qui forment la classe popu­laire, soit la vaste majo­rité de la popu­la­tion, sont tota­le­ment exclus de la dépu­ta­tion de la CAQ.

François Legault s’est aligné sur le fédé­ra­lisme de la vaste majo­rité de la bour­geoi­sie qué­bé­coise, laquelle a aban­donné toute vel­léité de « faire sortir l’économie qué­bé­coise des ornières de la dépen­dance à l’égard des métro­poles étran­gères[1] ». Pour cette élite éco­no­mique deve­nue apa­tride, il n’est désor­mais plus ques­tion de se lais­ser guider par une orien­ta­tion natio­nale, la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste dic­tant désor­mais l’effacement des fron­tières. Cela explique les dif­fé­rents accords de libre-échange, la recherche de cré­neaux d’investissement sur la scène inter­na­tio­nale et l’ouverture plus mar­quée aux inves­tis­se­ments inter­na­tio­naux. Lors de son pre­mier voyage offi­ciel à Davos, en jan­vier 2019, François Legault a mul­ti­plié les ren­contres avec les grands patrons des mul­ti­na­tio­nales (Airbus, Volvo, ABB, Suncor et IBM). Déjà bien ins­tal­lées au Québec, ces indus­tries ont été invi­tées à inves­tir davan­tage dans un Québec pré­senté comme une éco­no­mie où les tarifs en élec­tri­cité et les coûts de main-d’œuvre sont peu élevés, mais où le gou­ver­ne­ment se montre ouvert aux cré­dits d’impôt et autres aides finan­cières directes. De pas­sage aux États-Unis un peu plus tard, le pre­mier ministre du Québec a réitéré son inten­tion de faire explo­ser les inves­tis­se­ments étran­gers privés au Québec.

Un gouvernement qui veut faire preuve de fermeté face aux revendications syndicales et populaires

François Legault a promis durant la cam­pagne élec­to­rale de s’attaquer au gas­pillage et de couper 5000 postes dans la fonc­tion publique. Le ministre Éric Girard nous dit que cela se fera dans les quatre pro­chaines années. Le pre­mier ministre s’oppose à la hausse du salaire mini­mum à 15 dol­lars l’heure. Il dit vou­loir créer des emplois bien payés, mais pas ques­tion de mieux payer les emplois exis­tants. Il refuse toute redis­tri­bu­tion de la richesse par une réforme qui ins­tau­re­rait une fis­ca­lité plus équi­table. Le pre­mier ministre affirme main­te­nant qu’il ne recu­lera pas devant les groupes de pres­sion – les syn­di­cats notam­ment – ou devant la mobi­li­sa­tion. Face au lock-out des tra­vailleurs de l’Aluminerie de Bécancour inc. (ABI), il demande au syn­di­cat de faire un com­pro­mis et accuse le syn­di­cat de ne pas être « rai­son­nable ». François Legault avait déjà mani­festé son pen­chant pour les grandes entre­prises en sou­te­nant Uber contre les chauf­feurs de taxi.

Un gouvernement qui veut donner le change sur la lutte aux changements climatiques

Absente de son dis­cours durant la cam­pagne élec­to­rale, la ques­tion envi­ron­ne­men­tale a néan­moins rat­trapé le nou­veau gou­ver­ne­ment forcé, notam­ment par la mobi­li­sa­tion des jeunes, à prendre posi­tion. C’est dans ce contexte que la CAQ a tenu au prin­temps 2019 un conseil natio­nal sur l’environnement au terme duquel furent adop­tées des pro­po­si­tions somme toute modé­rées. Le parti a ainsi recy­clé des pro­po­si­tions sur les infra­struc­tures de trans­port public sans pour autant aban­don­ner son projet contro­versé du troi­sième lien à Québec. Le point d’orgue de son dis­cours à ce conseil natio­nal fut la pers­pec­tive de faire du Québec la « bat­te­rie de l’Amérique du Nord » en ven­dant de l’énergie propre, l’électricité, à New York, à l’Ontario et ailleurs si pos­sible. Cela consti­tue­rait une contri­bu­tion majeure à la lutte aux chan­ge­ments cli­ma­tiques puisque, pré­tend François Legault, ces ventes d’électricité mène­raient à des fer­me­tures de cen­trales au char­bon. Dans cette foulée, le gou­ver­ne­ment Legault a lancé une consul­ta­tion pour l’élaboration d’un plan d’électrification et de chan­ge­ments cli­ma­tiques (PECC). Durant l’automne 2019, quatre ministres ont mené une vaste tour­née du Québec pour ren­con­trer les lea­ders régio­naux appe­lés à jouer un rôle essen­tiel dans l’élaboration et la mise en route de ce plan. Au début de 2020, le gou­ver­ne­ment Legault dépo­sera son Plan d’électrification et de chan­ge­ments cli­ma­tiques pour les dix pro­chaines années, après une consul­ta­tion limi­tée et orien­tée prin­ci­pa­le­ment vers les diri­geants d’entreprise.

Attaché à sa répu­ta­tion de « prag­ma­tique », le pre­mier ministre parle de réduire l’usage du pétrole tout en le rem­pla­çant par le gaz natu­rel qu’il défi­nit comme une éner­gie de tran­si­tion. S’inscrivant dans la pour­suite de la poli­tique du gou­ver­ne­ment Couillard, François Legault a fait siens les plans d’Energir de favo­ri­ser l’extension du réseau de dis­tri­bu­tion du gaz natu­rel dans dif­fé­rentes régions du Québec. Non seule­ment il défend sans gêne une telle trom­pe­rie, mais il sou­tient la construc­tion d’un gazo­duc qui tra­ver­se­rait une bonne partie du ter­ri­toire du Québec, la construc­tion d’une usine de liqué­fac­tion du gaz à Saguenay et d’un port voué à l’exportation de ce gaz sur les mar­chés mon­diaux. Cette posi­tion en fait un allié du gou­ver­ne­ment cana­dien lui-même, pro­mo­teur d’un Canada « leader stra­té­gique » de niveau mon­dial sur les mar­chés des hydro­car­bures. Il sait pour­tant qu’il ne peut plus sou­te­nir, faute d’« accep­ta­bi­lité sociale » – et de sa tra­duc­tion au plan élec­to­ral –, la construc­tion d’un pipe­line trans­por­tant du pétrole tiré des sables bitu­mi­neux comme il l’avait fait quand il était dans l’opposition.

Sur le ter­rain des émis­sions de CO2, le gou­ver­ne­ment Legault main­tient la cible du gou­ver­ne­ment Couillard à 37,5 % sous le niveau de 1990. Son optique, com­plè­te­ment irréa­liste, est de pour­suivre sur la crois­sance tout en sta­bi­li­sant les émis­sions de GES. Or, on sait que le Groupe d’experts gou­ver­ne­men­tal sur l’évolution du climat (GIEC) demande que cette cible se situe autour de 50 % pour 2030, ce qui sup­pose, pour l’atteindre, de lais­ser l’énergie fos­sile dans le sol. Par ailleurs, ne crai­gnant pas les inco­hé­rences, François Legault a pro­fité de la ren­contre du Conseil de la fédé­ra­tion pour pro­po­ser aux pre­miers ministres des pro­vinces rien de moins qu’un front commun contre la taxe car­bone au nom de la défense des com­pé­tences pro­vin­ciales. Or, il doit pour­tant savoir que pour ses homo­logues de l’Ouest, l’exploitation des hydro­car­bures et la vente du pétrole issu des sables bitu­mi­neux sont non négo­ciables. Sur ces déli­cats dos­siers que sont l’environnement et les chan­ge­ments cli­ma­tiques, le gou­ver­ne­ment de la CAQ fera face, à terme, au carac­tère incon­ci­liable de ses pro­po­si­tions, ce qui finira par alté­rer l’image d’un chef de gou­ver­ne­ment moins vert qu’il ne le pré­tend.

Le nationalisme identitaire de la CAQ ou l’unité du peuple par la division de la majorité populaire

L’accumulation de défaites sur le ter­rain de la lutte indé­pen­dan­tiste a créé les condi­tions du déve­lop­pe­ment d’un natio­na­lisme iden­ti­taire qui vise essen­tiel­le­ment à entre­te­nir une logique de divi­sion. Par exemple, dans cette logique, les musul­manes et les musul­mans seraient por­teurs de pos­sibles régres­sions sociales (remise en ques­tion de l’égalité hommes-femmes, retour du reli­gieux, déve­lop­pe­ment de l’obscurantisme, etc.).

Dans l’opposition, le chef de la CAQ n’a pas hésité à user de la peur envers les réfugié·e·s. La fron­tière du Québec est une « pas­soire » affir­mait-il. Jouant sur la capa­cité d’intégration des immi­grantes et immi­grants, François Legault a ainsi pro­posé de réduire le seuil d’immigration de 10 000 per­sonnes par année et d’introduire un test des valeurs allant même jusqu’à envi­sa­ger l’expulsion des per­sonnes ayant échoué à ce test. Il a pré­senté le projet d’une com­mis­sion d’enquête sur le racisme sys­té­mique comme une mise en accu­sa­tion de racisme adres­sée à l’ensemble du peuple qué­bé­cois alors qu’il s’agissait de démon­trer la réa­lité des dis­cri­mi­na­tions vécues par des mino­ri­tés eth­no­cul­tu­relles et de tracer les voies de leur dépas­se­ment. Par toute une série d’interventions, la CAQ (en concur­rence, sur ce ter­rain, avec le Parti qué­bé­cois) a contri­bué à confor­ter les sen­ti­ments anti-immi­gra­tion et les réflexes xéno­phobes.

Les poli­tiques du gou­ver­ne­ment Legault sur l’immigration sont cen­trées sur la défense des inté­rêts des affai­ristes. En atteste le dis­cours sur une immi­gra­tion « utile » qui satis­fasse aux besoins d’entreprises ciblées. À cet égard, la loi 9 vise à sélec­tion­ner des deman­deurs sur la base de cri­tères de plus en plus poin­tus axés sur leur capa­cité à répondre à des offres d’emplois pré­cises. Dans d’autres sec­teurs, la loi ouvre la voie à une immi­gra­tion « tem­po­raire » qui ne donne pas accès à la pro­tec­tion des normes du tra­vail. C’est d’ailleurs cette même logique qui incite François Legault à exiger du gou­ver­ne­ment fédé­ral d’augmenter la pro­por­tion d’immigrantes et d’immigrants éco­no­miques en rédui­sant la pro­por­tion des réfugié·e·s. Sur ces ques­tions, le gou­ver­ne­ment de la CAQ est éga­le­ment en phase avec les orien­ta­tions néo­li­bé­rales.

La laïcité à la Legault : un pan d’une politique identitaire stigmatisante

En juin 2019, François Legault fait adop­ter – sous le bâillon – une loi inter­di­sant le port de signes reli­gieux osten­sibles chez les juges, les procureur·e·s de la Couronne, les per­sonnes poli­cières et gar­diennes de prison, comme le recom­man­dait la com­mis­sion Bouchard-Taylor en 2008. Il ajoute à cette liste les ensei­gnantes et ensei­gnants du pri­maire et du secon­daire de l’école publique[2]. La Loi sur la laï­cité de l’État (loi 21) impose aux mino­ri­tés – tout le monde com­prend que ce sont ici les femmes musul­manes por­tant un fou­lard qui sont prin­ci­pa­le­ment visées – tra­vaillant dans des posi­tions d’autorité ou aux ensei­gnantes d’adopter la façon de vivre et de s’habiller de la majo­rité. Il impose une norme iden­ti­taire qui les rend « invi­sibles » (au risque sinon de perdre leur emploi) au nom de l’universel et de l’égalité. Dans cette pers­pec­tive, la laï­cité devient une police d’assurance contre des valeurs et des cultures impor­tées par les immi­grantes et les immi­grants. Au lieu de ren­for­cer la recon­nais­sance de leur apport et l’ouverture de la société, cette loi ne fait que nour­rir les sen­ti­ments de rejet. La laï­cité iden­ti­taire que défend la CAQ va à l’encontre de ses pré­ten­tions à la neu­tra­lité en fai­sant le jeu d’une droite plus radi­cale.

III. Les fausses pistes que la Coalition avenir Québec nous prépare

La CAQ a promis de relan­cer le Québec sur le ter­rain éco­no­mique et sur la prise en main de son propre avenir. Mais Ottawa veille au grain. La CAQ reste pri­son­nière de son rôle de « commis voya­geur » au ser­vice des mul­ti­na­tio­nales en défen­dant des accords de libre-échange qui per­met­tront à ces der­nières de ren­for­cer leur main­mise sur l’économie du Québec. Cette réa­lité fra­gi­lise ainsi les pré­ten­tions auto­no­mistes du pre­mier ministre du Québec.

La CAQ promet de lutter contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques en ten­tant habi­le­ment d’associer les sec­teurs les plus modé­rés du mou­ve­ment éco­lo­giste à sa démarche. Simultanément, François Legault compte sur le gaz natu­rel comme éner­gie de tran­si­tion. Il a déjà donné son appui à la construc­tion d’un gazo­duc qui tra­ver­se­rait le Québec et ne se fait pas plus ambi­tieux que les libé­raux sur les cibles de CO2 en matière de gaz à effet de serre. Le fait de vou­loir s’allier à des gou­ver­ne­ments conser­va­teurs ailleurs au Canada laisse scep­tique sur ses inten­tions réelles de résis­ter au projet de pipe­line de l’Alberta. Le « déve­lop­pe­ment durable », c’est mani­fes­te­ment la crois­sance sans fin. Sur ce plan éga­le­ment, la CAQ nous pré­pare des len­de­mains qui déchantent.

La CAQ s’est enga­gée à réfor­mer le mode de scru­tin. Maintenant majo­ri­taire au par­le­ment avec 74 député·e·s, mais seule­ment 34 % des votes, le parti de François Legault comme tous les autres avant lui s’est mis à douter de l’urgence d’une telle réforme au point de parler d’un réfé­ren­dum qui ferait l’objet ulté­rieu­re­ment d’un projet de loi, ce qui laisse croire que les pro­chaines élec­tions se tien­dront dans le cadre du mode de scru­tin actuel.

La CAQ a annoncé que sa loi sur la laï­cité met­trait fin aux débats sur cette ques­tion. Mais on voit déjà que cette loi exa­cer­bera les ten­sions dans la société qué­bé­coise et que de durs com­bats devront être menés pour que les dis­cri­mi­na­tions et les injus­tices ne soient pas aggra­vées par cette loi.

Il en est de même de la loi 9 sur l’immigration[3] qui accorde beau­coup de pou­voir aux entre­prises. Désireux de réduire davan­tage le seuil des réfugié·e·s, l’actuel gou­ver­ne­ment du Québec s’inscrit dans la logique de la « for­te­resse assié­gée », ce qui pave la voie à des poli­tiques dis­cri­mi­na­toires ne pou­vant conduire qu’à l’exacerbation des ten­sions entre com­mu­nau­tés et à des pré­ju­gés ren­for­cés envers les mino­ri­tés.

En dépit de ses pré­ten­tions, la Coalition avenir Québec n’annonce rien de radieux à l’horizon. Contre tous les nau­frages que ce gou­ver­ne­ment nous pré­pare, une seule réponse s’impose : résis­ter, et pour cela, bâtir l’unité de la majo­rité popu­laire contre les poli­tiques de divi­sion de l’oligarchie régnante.

Bernard Rioux est rédac­teur à Presse-toi-à-gauche et mili­tant de Québec soli­daire


  1. François L’Italien, « Du Québec inc. au Quebec Capital », L’Action natio­nale, février 2014.
  2. Le gou­ver­ne­ment Legault consi­dère que les ensei­gnantes et ensei­gnants sont en posi­tion d’autorité, même s’il ne s’agit pas d’une auto­rité coer­ci­tive, contrai­re­ment à la posi­tion du rap­port de la Commission Bouchard-Taylor.
  3. Le nom offi­ciel de la loi adop­tée le 16 juin 2019 est : Loi visant à accroître la pros­pé­rité socio-éco­no­mique du Québec et à répondre adé­qua­te­ment aux besoins du marché du tra­vail par une inté­gra­tion réus­sie des per­sonnes immi­grantes. NdR

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