Valleyfield, mémoires et résistances

Classes, utopies réelles et transition : hommage à Erik Olin Wright

Perspectives

Par Mis en ligne le 28 avril 2020

Le socio­logue Erik Olin Wright a rédigé, au cours des quatre der­nières décen­nies, de nom­breux livres et articles carac­té­ri­sés à la fois par une grande rigueur intel­lec­tuelle et une ima­gi­na­tion remar­quable sur des ques­tions telles que les classes sociales, la démo­cra­tie et le renou­vel­le­ment du projet éman­ci­pa­teur de la gauche à l’aube du XXIe siècle. Le pré­sent article ne pré­tend pas offrir une intro­duc­tion com­plète à la pensée de Wright, mais pro­pose plus modes­te­ment une ana­lyse de quelques concepts aux­quels il a consa­cré une atten­tion par­ti­cu­lière. Nous trai­te­rons d’abord du mar­xisme socio­lo­gique, concept qu’il a déve­loppé avec son col­lègue Michael Burawoy, pour ensuite abor­der les classes sociales, les uto­pies réelles et la tran­si­tion post­ca­pi­ta­liste, trois autres concepts cen­traux dans ses tra­vaux. Nous sou­met­trons fina­le­ment une réflexion sur les dif­fé­rentes manières de pro­lon­ger le tra­vail de Wright dans les années à venir.

Le concept de marxisme sociologique

Dans un cha­pitre dédié à l’évolution de la pensée mar­xiste du XIXe siècle jusqu’à nos jours, Burawoy et Wright iden­ti­fient trois thèses au cœur du mar­xisme tra­di­tion­nel. La pre­mière est l’instabilité à long terme du capi­ta­lisme, selon laquelle les dyna­miques internes à ce sys­tème mènent auto­ma­ti­que­ment à son affai­blis­se­ment – d’où la fameuse for­mule de Marx sur le capi­tal qui crée­rait ses propres fos­soyeurs. La seconde thèse, celle de l’intensification de la lutte des classes, avance que les contra­dic­tions internes au capi­ta­lisme (pos­ses­sion de la pro­priété des moyens de pro­duc­tion par un nombre de plus en plus res­treint d’individus, aug­men­ta­tion des inéga­li­tés et pro­lé­ta­ri­sa­tion crois­sante des tra­vailleuses et des tra­vailleurs, etc.) encou­ra­ge­raient le déve­lop­pe­ment de forces sociales aspi­rant à un nouvel ordre éco­no­mique et social. Finalement, la thèse de la tran­si­tion natu­relle au socia­lisme, la troi­sième thèse, sou­tient que le dépas­se­ment du capi­ta­lisme serait assuré à la fois par la montée en puis­sance orga­ni­sa­tion­nelle des classes ouvrières et par l’adhésion natu­relle de celles-ci à un projet socia­liste[1].

Selon Burawoy et Wright, le mar­xisme tra­di­tion­nel a sous-estimé la rési­lience du capi­ta­lisme et sa capa­cité de repro­duc­tion et d’adaptation. Ils sou­lignent par ailleurs que l’idée d’une sim­pli­fi­ca­tion crois­sante de la struc­ture de classe a été démen­tie par l’évolution des socié­tés capi­ta­listes au cours du XXe siècle. Une revi­ta­li­sa­tion du projet mar­xiste à l’aube du XXIe siècle implique donc de rem­pla­cer les thèses pré­cé­dentes par trois autres :

Puisque la divi­sion d’une société en classes tend à créer des ten­sions entre ces der­nières, plu­sieurs ins­ti­tu­tions et méca­nismes se déve­loppent pour assu­rer la repro­duc­tion de cette divi­sion, du tay­lo­risme à l’État social en pas­sant par les rela­tions indus­trielles.

Les chan­ge­ments qui sur­viennent dans les éco­no­mies capi­ta­listes, tant sur le plan des inno­va­tions tech­no­lo­giques que de l’évolution des mar­chés et des pro­ces­sus de tra­vail, viennent miner l’efficacité des arran­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels pré­cé­dents, ce qui limite leur capa­cité à régu­ler les ten­sions de classe.

La crise des ins­ti­tu­tions et méca­nismes qui ont permis de régu­ler les ten­sions de classe encou­rage des pro­ces­sus de réno­va­tion ins­ti­tu­tion­nelle, au cours des­quels les chan­ge­ments peuvent tendre soit vers un ren­for­ce­ment du pou­voir et des inté­rêts des classes capi­ta­listes, soit vers une répar­ti­tion plus éga­li­taire du pou­voir et des res­sources sociales.

Le mar­xisme socio­lo­gique se voit ainsi défini comme l’analyse des pro­ces­sus à tra­vers les­quels de nou­velles solu­tions ins­ti­tu­tion­nelles au pro­blème de la repro­duc­tion des rela­tions de classe sont mises de l’avant dans une société donnée. Le mar­xisme socio­lo­gique doit, pour Burawoy et Wright, dia­lo­guer avec un mar­xisme éman­ci­pa­teur, dont la voca­tion est, d’une part, de com­prendre les dif­fé­rents défis aux­quels un projet de démo­cra­tie éco­no­mique et sociale fait face et, d’autre part, d’envisager des arran­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels cor­res­pon­dant aux prin­cipes éman­ci­pa­teurs de la gauche[2]. Pour bien illus­trer ces deux visages du projet intel­lec­tuel d’Erik Olin Wright, nous abor­de­rons, dans les sec­tions sui­vantes, un concept au cœur du mar­xisme socio­lo­gique, les classes, puis un concept cen­tral du mar­xisme éman­ci­pa­teur, les uto­pies réelles, et fina­le­ment une ques­tion au croi­se­ment de ces deux types de mar­xisme, soit la tran­si­tion post­ca­pi­ta­liste.

La question des classes aujourd’hui

Un pos­tu­lat cen­tral du mar­xisme socio­lo­gique de Wright sti­pule que les classes sont une variable indé­pen­dante contri­buant à expli­quer un cer­tain nombre de phé­no­mènes sociaux, de la pau­vreté aux rela­tions inter­na­tio­nales en pas­sant par la répar­ti­tion des actes cri­mi­nels dans une ville ou un pays. Wright dis­tingue trois approches qui peuvent, jusqu’à un cer­tain point, se com­plé­ter et consti­tuer un ensemble cohé­rent :

L’approche mar­xiste, qui se concentre sur les ten­sions liées à la répar­ti­tion inégale de l’accès aux res­sources éco­no­miques (moyens de pro­duc­tion, finance, capi­tal humain, etc.). Ces ten­sions se mani­festent, sur le ter­rain poli­tique, dans l’opposition entre capi­tal et tra­vail.

L’approche de Max Weber, qui se penche sur les pro­ces­sus de clô­ture sociale, par l’entremise des­quels un ensemble de res­sources et d’opportunités tend à être mono­po­lisé par un ou quelques groupes dans une société donnée. Ce cadre d’analyse peut nous aider à iden­ti­fier com­ment l’accès à des fonc­tions et à des postes asso­ciés aux classes moyennes se voit limité par des méca­nismes d’exclusion, liés entre autres à l’éducation supé­rieure et aux ordres pro­fes­sion­nels.

L’approche d’Émile Durkheim, qui met l’accent sur les attri­buts indi­vi­duels (genre, caté­go­rie eth­no­ra­ciale, statut socioé­co­no­mique, etc.) qui influencent la mobi­lité éco­no­mique des per­sonnes et la stra­ti­fi­ca­tion sociale dans une société donnée[3].

Ces trois approches peuvent être réunies à l’intérieur d’un modèle où cha­cune se concentre sur une forme de pou­voir spé­ci­fique. L’approche dur­khei­mienne se concentre ainsi sur le pou­voir situa­tion­nel des indi­vi­dus et des orga­ni­sa­tions, c’est-à-dire sur leur capa­cité d’agir à l’intérieur des règles ins­ti­tu­tion­nelles domi­nantes dans une société donnée (com­ment s’assurer suf­fi­sam­ment de reve­nus pour vivre décem­ment, com­ment obte­nir du finan­ce­ment public pour un orga­nisme com­mu­nau­taire ou un projet de déve­lop­pe­ment éco­no­mique local, etc.). L’approche wébé­rienne, pour sa part, ren­voie plutôt au pou­voir ins­ti­tu­tion­nel, soit la capa­cité d’énoncer les règles qui viennent struc­tu­rer les choix et les options à la dis­po­si­tion des indi­vi­dus et des orga­ni­sa­tions, par exemple le déve­lop­pe­ment d’un capi­ta­lisme key­né­sien ou néo­li­bé­ral. L’approche mar­xiste, fina­le­ment, s’intéresse au pou­voir sys­té­mique comme capa­cité de défendre un modèle de société ou d’en pro­po­ser un nou­veau. L’opposition entre capi­ta­lisme et socia­lisme est la forme prise par la majo­rité des luttes de pou­voir sys­té­mique au siècle der­nier[4].

Par ailleurs, Wright ne consi­dère pas que les classes sociales consti­tuent une variable per­ti­nente pour expli­quer abso­lu­ment tous les phé­no­mènes sociaux. Une ana­lyse qui s’inspire du mar­xisme socio­lo­gique doit plutôt iden­ti­fier les cas et les situa­tions où les classes jouent un rôle signi­fi­ca­tif, soit comme effet ou comme cause, tout en recon­nais­sant l’interaction entre les classes et d’autres variables expli­ca­tives. Par exemple, Wright a sou­tenu, avec la socio­logue Rachel Dwyer, que l’expansion éco­no­mique des années 1990 aux États-Unis a mené à une pola­ri­sa­tion asy­mé­trique des oppor­tu­ni­tés d’emploi : une aug­men­ta­tion des emplois pour tra­vailleuses et tra­vailleurs hau­te­ment qua­li­fiés, occu­pés majo­ri­tai­re­ment par des per­sonnes blanches, une aug­men­ta­tion des emplois à faible revenu dans le com­merce de détail et les ser­vices, occu­pés majo­ri­tai­re­ment par des per­sonnes raci­sées, et une baisse mar­quée des emplois bien rému­né­rés qui ne requièrent pas une for­ma­tion uni­ver­si­taire[5]. L’évolution de l’économie amé­ri­caine au cours de cette décen­nie a donc eu un impact tant sur la struc­ture d’emploi que sur la pola­ri­sa­tion eth­no­ra­ciale dans ce pays. En défi­ni­tive, le mar­xisme socio­lo­gique vise à ana­ly­ser l’évolution des struc­tures, des for­ma­tions et des ten­sions de classe dans une société donnée, tout en recon­nais­sant plei­ne­ment que les classes ne sont qu’une variable parmi d’autres dans l’explication des phé­no­mènes sociaux.

Les utopies réelles comme paradigme théorique et stratégique

L’approche mul­ti­di­men­sion­nelle des classes pro­po­sée par Wright se voit com­plé­men­tée dans ses tra­vaux par une concep­tion plu­ra­liste du chan­ge­ment social, dont la clé de voûte est le concept d’utopie réelle. Ces uto­pies réelles dési­gnent les pra­tiques et ins­ti­tu­tions qui per­mettent de répondre à des besoins et de résoudre des pro­blèmes concrets, tout en indi­quant la voie vers une orga­ni­sa­tion dif­fé­rente de la société. L’analyse des uto­pies réelles est une partie cen­trale du pro­gramme de recherche des sciences sociales éman­ci­pa­trices, dont Wright défi­nit les tâches prin­ci­pales ainsi :

spé­ci­fier les prin­cipes moraux nous per­met­tant de juger les ins­ti­tu­tions sociales ;

uti­li­ser ces prin­cipes moraux comme normes pour diag­nos­ti­quer et cri­ti­quer les ins­ti­tu­tions exis­tantes ;

déve­lop­per un compte-rendu des solu­tions de rem­pla­ce­ment viables pour faire suite à nos cri­tiques ;

pro­po­ser une théo­rie de la trans­for­ma­tion sociale pour concré­ti­ser ces solu­tions de rem­pla­ce­ment[6].

Wright pro­pose trois prin­cipes moraux per­met­tant de juger les ins­ti­tu­tions sociales exis­tantes, soit l’égalité, la démo­cra­tie et la dura­bi­lité. Les ins­ti­tu­tions doivent ainsi pro­mou­voir un accès égal de toutes et tous aux condi­tions sociales et maté­rielles per­met­tant de mener une vie épa­nouie, ainsi qu’un accès égal de toutes et tous à la prise de déci­sion sur des enjeux qui les concernent, tout en s’assurant que les géné­ra­tions futures pour­ront béné­fi­cier des condi­tions sociales et maté­rielles liées aux deux prin­cipes pré­cé­dents[7]. Cette éva­lua­tion cri­tique des ins­ti­tu­tions sociales exis­tantes doit être com­plé­tée par une ana­lyse des solu­tions de rechange viables qui s’inspirent de ces trois prin­cipes. Afin de situer clai­re­ment ces solu­tions de rechange dans une théo­rie géné­rale de la trans­for­ma­tion sociale, Wright pro­pose une typo­lo­gie des formes de pou­voir com­pre­nant trois caté­go­ries :

le pou­voir éco­no­mique, lié au contrôle des res­sources éco­no­miques et de leur usage ;

le pou­voir éta­tique, lié au contrôle de l’énonciation et de l’application des lois sur un ter­ri­toire donné ;

le pou­voir social, lié à la capa­cité de mobi­li­ser la popu­la­tion pour des actions col­lec­tives qui soient à la fois coopé­ra­tives et volon­taires[8].

Ces formes de pou­voir se retrouvent, sous une forme ou une autre, dans toutes les socié­tés capi­ta­listes avan­cées, le pou­voir éco­no­mique y étant pré­do­mi­nant sans pour autant éli­mi­ner le pou­voir éta­tique et le pou­voir social. L’objectif des mou­ve­ments de gauche, pour Wright, devient alors le ren­for­ce­ment du pou­voir social et la subor­di­na­tion du pou­voir éco­no­mique et du pou­voir éta­tique au pou­voir social, afin que nos socié­tés cor­res­pondent, autant que pos­sible, aux prin­cipes moraux énon­cés plus haut. Ce ren­for­ce­ment du pou­voir social peut être mené, selon Wright, à partir de trois stra­té­gies prin­ci­pales de trans­for­ma­tion :

La trans­for­ma­tion par les inter­stices cherche à construire de nou­velles formes de pou­voir social dans les marges de la société capi­ta­liste, en offrant des modèles d’organisation de rechange, sans néces­sai­re­ment consti­tuer une menace immé­diate pour les inté­rêts des classes domi­nantes et des élites éco­no­miques et poli­tiques. On peut penser ici aux coopé­ra­tives et aux ini­tia­tives d’économie sociale.

La trans­for­ma­tion par les réformes réfère aux stra­té­gies qui per­mettent d’accroître le pou­voir social tout en réglant des pro­blèmes pra­tiques ren­con­trés tant par la popu­la­tion que par les classes domi­nantes. La social-démo­cra­tie est ce qui incarne le mieux, pour Wright, la trans­for­ma­tion par les réformes.

La trans­for­ma­tion par la rup­ture implique une confron­ta­tion directe avec les ins­ti­tu­tions éta­blies. Pour Wright, bien que cer­tains élé­ments de cette stra­té­gie demeurent impor­tants à consi­dé­rer de nos jours, cette der­nière est lar­ge­ment dis­cré­di­tée par l’expérience his­to­rique du XXe siècle, avec des pro­jets révo­lu­tion­naires qui ont mené à des pertes maté­rielles et humaines ter­ribles sans pour autant per­mettre un accrois­se­ment signi­fi­ca­tif du pou­voir social[9].

Les thèses de Wright sur la trans­for­ma­tion sociale, et notam­ment son rejet d’une rup­ture révo­lu­tion­naire avec le capi­ta­lisme, ont sou­levé plu­sieurs débats. Selon Cihan Tuğal et Dylan Riley, Wright exa­gère le poten­tiel éman­ci­pa­teur de la trans­for­ma­tion par les inter­stices et les réformes, tout en mini­mi­sant l’intérêt popu­laire poten­tiel pour une stra­té­gie de rup­ture. Pour Wright, une stra­té­gie de rup­ture révo­lu­tion­naire peut mener à des résul­tats désas­treux, comme en témoigne la montée des mou­ve­ments fas­cistes en Europe dans l’entre-deux-guerres. De plus, une stra­té­gie de rup­ture est dif­fi­ci­le­ment envi­sa­geable dans un cadre démo­cra­tique, puisqu’il est peu pro­bable que la majo­rité de la popu­la­tion accepte une baisse très mar­quée de leurs condi­tions de vie pen­dant une période plus ou moins longue de conflit révo­lu­tion­naire[10]. Ces consi­dé­ra­tions n’ont tou­te­fois pas empê­ché Wright de réflé­chir aux stra­té­gies de tran­si­tion post­ca­pi­ta­liste. Il s’est effec­ti­ve­ment pro­posé d’analyser cet enjeu à partir du concept de com­pro­mis de classe, tout en ins­cri­vant son tra­vail d’analyse dans une réflexion plus large sur l’avenir de la gauche face au déclin du modèle social-démo­crate.

Luttes de classe, compromis de classe et transition postcapitaliste

Dans un texte publié en 2000, Wright sou­ligne que la force orga­ni­sa­tion­nelle des tra­vailleuses et des tra­vailleurs a des effets contra­dic­toires sur les rap­ports de classe au sein des socié­tés capi­ta­listes. D’une part, celle-ci limite la capa­cité des capi­ta­listes à prendre uni­la­té­ra­le­ment des déci­sions rela­tives aux inves­tis­se­ments, aux condi­tions de tra­vail et au contrôle des res­sources. D’autre part, elle peut aider les capi­ta­listes à régler cer­tains pro­blèmes de coor­di­na­tion. Wright dis­tingue à cet égard trois sphères d’activité, aux­quelles cor­res­pondent res­pec­ti­ve­ment une forme d’organisation des tra­vailleuses et des tra­vailleurs, un désa­van­tage et un avan­tage stra­té­giques pour les classes capi­ta­listes :

Sphère poli­tique : la forme d’organisation cor­res­pon­dant à cette sphère est le parti poli­tique, qui réduit l’influence uni­la­té­rale des capi­ta­listes sur les poli­tiques de redis­tri­bu­tion des reve­nus, tout en faci­li­tant le déve­lop­pe­ment d’une coopé­ra­tion tri­par­tite entre capi­tal, tra­vail et État.

Sphère des échanges : la forme d’organisation qui se déve­loppe dans cette sphère est le syn­di­cat, qui vient limi­ter la capa­cité des capi­ta­listes à embau­cher, congé­dier ou fixer les condi­tions sala­riales uni­la­té­ra­le­ment, tout en aug­men­tant leur capa­cité à écou­ler ce qui est pro­duit grâce à l’augmentation du pou­voir d’achat des tra­vailleuses et des tra­vailleurs.

Sphère de la pro­duc­tion : la forme d’organisation qui cor­res­pond à cette sphère est le conseil de tra­vail, qui vient res­treindre la capa­cité des capi­ta­listes à contrô­ler uni­la­té­ra­le­ment les pro­ces­sus de tra­vail et la struc­ture d’emploi, tout en favo­ri­sant des formes de coopé­ra­tion ver­ti­cale et hori­zon­tale qui faci­litent la cir­cu­la­tion de l’information dans la pro­duc­tion[11].

Si les béné­fices pour les capi­ta­listes d’une plus grande force orga­ni­sa­tion­nelle des tra­vailleuses et des tra­vailleurs contri­buent à expli­quer le com­pro­mis key­né­sien d’après-guerre, on peut tou­te­fois consta­ter que les bases éco­no­miques et poli­tiques de ce jeu à somme posi­tive se sont éro­dées au cours des quatre der­nières décen­nies. Selon Wright, le ralen­tis­se­ment de la crois­sance éco­no­mique, la montée du néo­li­bé­ra­lisme, la finan­cia­ri­sa­tion et l’internationalisation des éco­no­mies capi­ta­listes avan­cées posent de nou­velles ques­tions à la gauche. D’une part, il faut iden­ti­fier des stra­té­gies à court terme per­met­tant d’atteindre de nou­veaux com­pro­mis entre capi­tal et tra­vail, ce qui entraî­ne­rait une amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie de la popu­la­tion. D’autre part, il faut iden­ti­fier des stra­té­gies per­met­tant, à long terme, que le bien-être des gens ordi­naires dépende le moins pos­sible d’un com­pro­mis avec les classes capi­ta­listes[12]. En d’autres mots, la stra­té­gie de tran­si­tion post­ca­pi­ta­liste la plus viable consiste sans doute en une com­bi­nai­son de réformes, qui visent à arra­cher des conces­sions aux classes capi­ta­listes tout en réglant des pro­blèmes immé­diats, avec des pro­jets auto­nomes et un pro­gramme poli­tique qui mettent de l’avant des solu­tions de rechange au capi­ta­lisme tout en ren­for­çant l’autonomie éco­no­mique et sociale de la popu­la­tion.

Dans le sillon d’une œuvre monumentale

Notre article se pro­po­sait d’introduire quelques clés de lec­ture du tra­vail d’Erik Olin Wright, en met­tant en évi­dence sa richesse théo­rique et poli­tique. Erik Olin Wright nous ayant quit­tés au début de l’année 2019, il vaut la peine de se deman­der com­ment assu­rer une pos­té­rité vibrante à son œuvre. Il importe selon nous de réflé­chir davan­tage aux dif­fé­rentes échelles (locale, natio­nale, inter­na­tio­nale, etc.) aux­quelles les uto­pies réelles sont appe­lées à prendre forme et à l’articulation entre ces mêmes échelles. Un dia­logue entre les théo­ries de la repro­duc­tion sociale et celle des uto­pies réelles ainsi qu’une réflexion sur le rôle des iden­ti­tés col­lec­tives dans le déve­lop­pe­ment d’un projet d’émancipation méritent éga­le­ment d’être mis de l’avant. Nous devons aussi revoir la ques­tion de la rup­ture comme stra­té­gie de trans­for­ma­tion sociale, puisque l’idée d’une sorte de table rase révo­lu­tion­naire ren­ver­sant l’ordre établi dans son entiè­reté n’est pas une stra­té­gie viable dans le contexte actuel. Peut-on alors situer notre ana­lyse sur le plan des formes spé­ci­fiques d’interruption mobi­li­sées par des mou­ve­ments et des orga­ni­sa­tions de gauche pour faire entendre leurs reven­di­ca­tions, affron­ter leurs adver­saires et obte­nir des conces­sions[13] ? Peut-on ren­for­cer les bases éco­no­miques et sociales des luttes anti­ca­pi­ta­listes tout en contrant la montée actuelle des cou­rants réac­tion­naires à tra­vers le monde ? Autant de ques­tions que nous pou­vons explo­rer dans le sillon de l’œuvre gigan­tesque d’Erik Olin Wright.

Emanuel Guay et Alessandro Drago sont res­pec­ti­ve­ment doc­to­rant en socio­lo­gie à l’Université du Québec à Montréal et à l’Université McGill


  1. Michael Burawoy et Erik Olin Wright, « Sociological mar­xism » dans Jonathan H. Turner (dir.), Handbook of Sociological Theory, Boston, Springer, 2001, p. 463-464.
  2. Ibid., p. 473-478.
  3. Erik Olin Wright, Understanding Class, New York, Verso, 2015, p. 12.
  4. Ibid., p. 119-121.
  5. Erik Olin Wright et Rachel E. Dwyer, « The pat­terns of job expan­sions in the USA : a com­pa­ri­son of the 1960s and 1990s », Socio-Economic Review, vol. 1, n° 3, 2003, p. 321-324.
  6. Erik Olin Wright, « Transforming capi­ta­lism through real uto­pias », American Sociological Review, vol. 78, n° 1, 2012, p. 3.
  7. Ibid., p. 4-6.
  8. Ibid., p. 12.
  9. Ibid., p. 20-21.
  10. Marion Fourcade, Dylan Riley, Cihan Tuğal et Erik Olin Wright, « On Erik Olin Wright, Envisioning Real Utopias, London and New York, NY, Verso, 2010 », Socio-Economic Review, vol. 10, n° 2, 2011, p. 400-402.
  11. Erik Olin Wright, « Working-class power, capi­ta­list-class inter­ests, and class com­pro­mise », American Journal of Sociology, vol. 105, n° 4, 2000, p. 978-979.
  12. Erik Olin Wright, « Class struggle and class com­pro­mise in the era of stag­na­tion and crisis », Transform ! European jour­nal for alter­na­tive thin­king and poli­ti­cal dia­logue, n° 11, 2012, p. 33.
  13. Emanuel Guay et Alessandro Drago, « Au-delà de la social-démo­cra­tie », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 21, 2019, p. 38.

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