Classe dominante et oligarchie contre peuple souverain et peuple-classe

Par Mis en ligne le 17 juillet 2012

« Dictature des mar­chés » puis plus récem­ment « dic­ta­ture des créan­ciers » : le dis­cours contes­ta­taire de ces der­nières années ne montre plus du doigt seule­ment des ins­ti­tu­tions poli­tiques inter­na­tio­nales comme l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), le Fond Monétaire International (FMI), la Banque mon­diale ou des struc­tures éco­no­miques comme les firmes trans­na­tio­nales, il porte aussi contre des dis­po­si­tifs abs­traits qui sur­plombent les peuples. A ce pou­voir-là on attache par­fois le nom de grandes banques ou le nom d’individus aussi influents que secrets ; du moins jusqu’à ce que des « affaires » éclatent au grand jour face au tra­vail d’investigation des jour­na­listes indé­pen­dants, non soumis à l’oligarchie régnante. Comment carac­té­ri­ser cet anta­go­nisme ? Doit-on faire appel à la notion de « classe » (sociale) ? Ou plutôt celle de « peuple » ? Mais alors, com­ment éviter de tomber dans une concep­tion « fermée » de la com­mu­nauté, grosse de natio­na­lisme ? Parler de « peuple-classe » peut peut-être nous aider à sortir de l’ornière.

1 – « Ceux d’en haut » : le pou­voir et la domi­na­tion.

A écou­ter les inter­ven­tions dans divers débats, on observe la montée en force de cer­taines notions qui évoquent un « en-haut » comme tech­no­cra­tie, classe domi­nante et oli­gar­chie voire plus sobre­ment « 1% ». La réfé­rence à la tech­no­cra­tie se rap­porte sou­vent au sommet des ins­ti­tu­tions euro­péennes. Elle concerne aussi secon­dai­re­ment aussi le sommet de l’Etat et plus rare­ment le sommet des grandes firmes trans­na­tio­nales. La notion de classe domi­nante quoique dif­fé­rente, intègre pour partie les dif­fé­rentes tech­no­cra­ties.

Sur le plan socio­lo­gique, plu­sieurs auteurs signalent la réap­pa­ri­tion d’une oli­gar­chie. Dominique Rousseau [1] pro­fes­seur de sciences poli­tiques l’a fait pru­dem­ment en par­lant dès 2007 d’une « sorte d’oligarchie ». à propos du « sys­tème Sarkozy ». Plus récem­ment c’est l’économiste mar­xiste François Chesnais qui signale qu’il n’y a pas tou­jours eu dans le XXe siècle un pou­voir de la finance, une oli­gar­chie finan­cière [2]. Par ailleurs, le der­nier ouvrage d’Hervé Kempf [3] connaît un cer­tain succès sur la même dénon­cia­tion mais rap­porté aussi bien au plan natio­nal qu’international. Dans le même mou­ve­ment, l’ouvrage « Le Président des riches » [4] a permis de remettre à l’ordre du jour sous le mode de l’enquête bien concrète et acces­sible la notion de bour­geoi­sie. Elle est la seule vraie classe, à la fois objec­ti­ve­ment et sub­jec­ti­ve­ment disent les auteurs. Dire cela n’est pas sans consé­quences théo­riques. Parallèlement, divers auteurs mar­xistes se sont mis ensemble pour dres­ser un « Etat de la classe domi­nante » [5]. On y lit au tra­vers des concep­tions théo­riques pré­sen­tées les points com­muns de l’analyse mais aussi les quelques diver­gences en débat concer­nant la fron­tière de classe : place des « fai­sant fonc­tion » notam­ment. Classe domi­nante et oli­gar­chie sont deux termes dif­fé­rents mais fina­le­ment proches. Classe domi­nante est plus employé par les mar­xistes alors que l’oligarchie au sens d’oligarchie poli­tico-finan­cière l’est plus par les démo­crates de gauche ou les éco­lo­gistes. Les pre­miers entendent sou­li­gner que l’antagonisme porte d’abord sur le contrôle des res­sources éco­no­miques et de la vie éco­no­mique prin­ci­pa­le­ment (mais pas seule­ment) dans la société civile tant dans la pro­duc­tion privée que dans l’échange mar­chand tandis que pour les seconds, l’oligarchie dis­pose de l’autorité poli­tique et de la domi­na­tion éco­no­mico-sociale . La bour­geoi­sie règne et le pou­voir poli­tique dirige mais les deux sphères ne sont pas sépa­rées. C’est un petit monde commun plou­to­cra­tique et tech­no­cra­tique. Si les élus pro­fes­sion­na­li­sés sont lar­ge­ment coupés de la base citoyenne hors du moment des élec­tions ils sont par contre pour les grands élus en lien constant et étroit avec les capi­ta­listes, les ban­quiers, les finan­ciers et la haute fonc­tion publique. Ils finissent par par­ta­ger un monde commun plou­to­cra­tique qui a pour trait un haut niveau de vie, la pré­sence de hauts reve­nus, l’accès aux biens et ser­vices de luxe.

Le sommet tech­no­cra­tique de l’appareil d’Etat est avec le néo­li­bé­ra­lisme de moins en moins indé­pen­dant du poli­tique. Le droit public réformé au plan consti­tu­tion­nel, finan­cier et admi­nis­tra­tif (qu’il s’agisse ici du statut du fonc­tion­naire ou de la concep­tion des ser­vices publics) ne vient plus opérer une cou­pure pro­tec­trice entre les admi­nis­tra­tions censés fonc­tion­ner à l’intérêt géné­ral et l’oligarchie qui tra­vaille non seule­ment à ren­for­cer le taux de profit dans la finance mais aussi à étendre le champ du privé par des pri­va­ti­sa­tions et – spé­ci­fi­cité du néo­li­bé­ra­lisme – à intro­duire les logiques de ren­ta­bi­lité et de mar­chan­di­sa­tion dans les sec­teurs qui res­tent publics. Susan Georges (« Leur crise, nos solu­tions ») explique le rap­port éco­no­mique et social entre une petite mino­rité pré­da­trice au sommet des Etats et des socié­tés au détri­ment du reste du peuple . La finance – banques et assu­rances – et au-delà la classe domi­nante et les poli­tiques depuis plus de vingt ans sont les prin­ci­paux res­pon­sables de a crise sys­té­mique qui a éclaté en 2008. La solu­tion a cette crise ne peut donc venir ni de la finance ni des poli­tiques, du moins du même « per­son­nel poli­tique » au com­mande depuis deux décen­nies. Ces der­niers montrent qu’ils savent trou­ver des sommes d’argent impres­sion­nantes pour »sauver les banques » et dans le même temps mettre les couches modestes et moyennes sous poli­tiques d’austérité. Comme l’avait montré Gramsci, la domi­na­tion de la classe domi­nante s’est éten­due à d’autres formes que l’économique notam­ment dans l’idéologie et le cultu­rel. La classe domi­nante détient via le droit et sur­tout les médias le pou­voir de créa­tion du sens qui est sur­tout d’après Alain Bhir une « foire de sens » du fait de la mul­ti­tude des signi­fi­ca­tions offertes sur fond de dis­pa­ri­tion des auto­ri­tés tra­di­tion­nelles qui four­nis­sait du sens pour la société. On ne sau­rait ici dis­tin­guer pou­voir (et abus de pou­voir) de la plus vaste domi­na­tion maté­rielle et sym­bo­lique issue du fait du cumul de tous les « avan­tages » sociaux par la classe domi­nante mais aussi de l’implication de l’appareil d’ Etat au plus haut niveau pour assu­rer cette domi­na­tion. En ce sens l’Etat devenu néo­li­bé­ral [6] est une attaque fron­tale et de longue durée à l’Etat social, soit la forme dite « Etat pro­vi­dence » conquise lors de l’après-guerre. Sur cet aspect il convient de pré­ci­ser que la domi­na­tion est bien plus tan­gible par une mise en pers­pec­tive qui dévoile la dyna­mique néo­li­bé­rale qui a dépos­sédé le peuple-classe et sur­tout les pro­lé­taires des avan­tages sociaux conquis lors de l’après-guerre : part sala­riale sans cesse moindre dans de nom­breux pays, ser­vices publics pri­va­ti­sés et mar­chan­di­sés, sécu­rité sociale atta­quée, etc… La domi­na­tion de l’oligarchie et de la classe capi­ta­liste se mesure à l’insécurité sociale gran­dis­sante depuis le début des années 1980. Son visage le plus cru se lit dans les quar­tiers délais­sés de la République, là ou le taux de chô­mage atteint des niveaux impres­sion­nant (40%) avec les deux parents au chô­mage dans de nom­breuses familles. Cette évo­lu­tion néo­li­bé­rale a aussi porté pré­ju­dice à la nature. Le « pur capi­ta­lisme » [7] s’impose avec l’oligarchie comme vec­teur.

Le pou­voir oli­gar­chique com­porte deux dimen­sions « hori­zon­tale » et « ver­ti­cale ». La dimen­sion ver­ti­cale porte sur la spé­cia­li­sa­tion oli­gar­chique. L’oligarchie a ses sub­di­vi­sions dif­fé­rentes de celle du capi­tal. Outre l’oligarchie poli­tico-finan­cière qui domine la société on évo­quera une oli­gar­chie du nucléaire, une oli­gar­chie du sec­teur mili­taire et indus­triel, une oli­gar­chie phar­ma­ceu­tique, une oli­gar­chie pour deux sec­teurs capi­ta­listes que sont la grande dis­tri­bu­tion et l’agro-alimentaire car ces deux sec­teurs sont placés entre le paysan-pro­duc­teur et le client-consom­ma­teur. La dimen­sion hori­zon­tale met l’accent sur l’extension oli­gar­chique au-delà du cadre natio­nal. Le pou­voir oli­gar­chique se déploie au plan natio­nal en lien avec les mar­chés finan­ciers glo­ba­li­sés. Par ailleurs, une connexion mul­tiple relie une oli­gar­chie au main­tien de l’impérialisme dans les pays du Sud et tout par­ti­cu­liè­re­ment, s’agissant de la France, à l’Afrique sub­sa­ha­rienne. Partout ou la France s’est éta­blie jadis pour son emprise colo­niale, un réseau oli­gar­chique a per­duré bien après les indé­pen­dances et ce aussi bien avec des gou­ver­ne­ments de droite ou de gauche. L’oligarchie de la « fran­ça­frique » est la plus ancienne et la moins inquié­tée par la Justice. Des membres de la bour­geoi­sie natio­nale (Bettancourt – Woerth, …) ont eu plus de souci – pas de trop – avec le jour­na­lisme cri­tique des « affaires », tel Médiapart, dans les­quelles ils avaient trempé. L’oligarchie se sub­di­vise en diverses moda­li­tés. Ces moda­li­tés sont plus ou moins (dé)valorisées. Certaines moda­li­tés font actuel­le­ment un retour comme l’aristocratie ou la plou­to­cra­tie et cela n’est pas neutre idéo­lo­gi­que­ment et poli­ti­que­ment. L’aristocratie fondée sur le mérite a pu être pro­po­sée pour la période dite des « trente glo­rieuses » alors que la plou­to­cra­tie carac­té­ri­se­rait elle les « trente piteuses ». Il y aurait donc pour cer­tains une bonne oli­gar­chie. Notons main­te­nant que la notion de classe domi­nante n’a pas par elle-même de conno­ta­tion posi­tive.

2 – L’articulation de l’oligarchie au peuple via les divers « régimes poli­tiques ».

La réfé­rence à l’oligarchie est ancienne et elle fait partie des types de « régime poli­tique » étu­diés par la phi­lo­so­phie poli­tique puis par la science poli­tique. On ne peut qu’être trop som­maire ici. Mais il s’agit de pré­sen­ter les dis­tinc­tions qui per­durent. Platon comme Aristote nomment sous ce nom le gou­ver­ne­ment par une mino­rité (d’en-haut). Il y aura en ce sens deux variantes : l’une posi­tive avec l’aristocratie – mino­rité du mérite – qui don­nera plus tard la « théo­rie des élites » [8]] et une autre néga­tive : la plou­to­cra­tie – mino­rité de l’argent, des pos­sé­dants. Contre l’oligarchie se déploie peu à peu la démo­cra­tie (comme gou­ver­ne­ment du peuple sou­ve­rain) mais aussi l’ochlocratie (gou­ver­ne­ment d’en-bas, du peuple social large). L’ochlocratie moderne cor­res­pond en quelque sorte à la « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat » de Lénine ou, sur un tout autre registre, au « gou­ver­ne­ment de la rue ».

Selon les cri­tiques, ce « gou­ver­ne­ment » qui com­bine la « rue » et les « urnes » en pro­por­tion variable est une menace. Au plan poli­tique, les grèves et les mani­fes­ta­tions le plus sou­vent de tra­vailleurs sala­riés, com­po­sante la plus nom­breuse de la société viennent tout à la fois donner force aux élus, aux poli­tiques face à l’oligarchie ou à la classe domi­nante. Il s’agit de faire peser la plus large frac­tion de peuple d’en-bas contre l’oligarchie d’en-haut..

Le peuple a constam­ment été frac­tionné. Ce frac­tion­ne­ment peut ren­voyer à un ordre des classes mais aussi et sur­tout au pou­voir d’une mino­rité d’en-haut contre une très large frac­tion de peuple (qui lui même peut être sub­di­visé en couches ou en classes sociales). Il existe bien une très large frac­tion de peuple – une sorte de peuple social, méga social – subis­sant le pou­voir d’une mino­rité poli­tique et sociale. En somme on y voit un en-haut et un vaste en-bas qui per­dure dans l’histoire. Aucun auteur, à l’exception à un moment donné de l’URSS, n’a théo­risé un régime du « peuple tout entier ». Ce der­nier n’existe pas.

C’est une socio­lo­gie cri­tique [9] qui a dévoilé l’existence d’une oli­gar­chie aussi bien dans les régimes poli­tiques les plus démo­cra­tiques que dans les partis démo­cra­tiques ou dans les syn­di­cats. La dérive oli­gar­chique serait même une ten­dance lourde, une « loi d’airain », des orga­ni­sa­tions et des socié­tés. Mais loin d’imposer une fata­lité, cette socio­lo­gie implique une vigi­lance et une lutte démo­cra­tique accrue. On a là sans doute les rai­sons d’un double retour qui se com­bine de façon variable, celui du peuple démo­cra­tique et celui du peuple-classe.

3 – L’ordre des peuples

Parallèlement à l’étude de l’oligarchie, la notion de peuple réap­pa­raît sous plu­sieurs conte­nus. Le peuple est une notion poly­sé­mique. Et cette poly­sé­mie est non dite et enjeu de pou­voir.

Le peuple au sin­gu­lier n’est pas l’apanage des seuls juristes inter­na­tio­na­listes qui d’ailleurs en parlent au plu­riel (comme le MRAP à propos de l’amitié entre les peuples). En fait, le peuple est poly­sé­mique mais dans la bataille idéo­lo­gique ce sont les sens à contenu englo­bant la classe domi­nante qui sont mas­si­ve­ment adop­tés. Ce qui pose pro­blème. Quand, par exemple, ATTAC dit « les peuples d’abord pas la finance » la ques­tion se pose : de quel peuple s’agit-il ? Le peuple englo­bant la finance ou le peuple excluant la finance. Poser la ques­tion c’est d’emblée signa­ler un manque. Ce manque est l’effet de la domi­na­tion d’une accep­tion qui en géné­ral intègre soit la classe domi­nante ou l’une de ses frac­tions (finance, créan­ciers), soit l’oligarchie. L’autre sens se rap­porte au « petit peuple » jadis ou aujourd’hui aux « classes popu­laires » donc à un en-bas lui aussi en mino­rité, ce qui permet d’enclencher à l’occasion des poli­tiques com­pas­sion­nelles qui res­pectent l’ordre social domi­nant.

Diverses études, notam­ment celles qui s’intéressent au popu­lisme [10], s’attachent à faire res­sor­tir les conte­nus précis du « peuple » posé de façon géné­rale, notam­ment dans le dis­cours des « poli­tiques ». Il y a en effet divers peuples sous le peuple géné­rique qui varie en fonc­tion des locu­teurs. Chacun rem­plit une fonc­tion dif­fé­rente pour les mobi­li­sa­tions poli­tiques. Contre la finance – par exemple – ce sera un peuple tantôt démo­cra­tique tantôt social. En rap­port avec l’étude des thèmes popu­listes [11] il s’agira de dévoi­ler par l’analyse séman­tique des dis­cours quel type de « peuple » est réel­le­ment mobi­lisé, par qui et contre qui. L’orientation du dis­cours sera tantôt à contenu eth­nique ou natio­na­liste tantôt à contenu social et démo­cra­tique. Mais on trouve des mélanges plus com­plexes qui néces­sitent des ana­lyses plus fouillées. Ce qui nous importe ici, c’est que ce champ de la science poli­tique a permis de déga­ger plu­sieurs peuples.

Ni le peuple à contenu social variable ni le peuple eth­nique (à contenu cultu­rel iden­ti­taire) n’ont tota­le­ment dis­paru du pay­sage poli­tique. Ils ont quand même été sup­planté peu à peu depuis la Révolution fran­çaise de 1789 par le peuple démo­cra­tique ou peuple sou­ve­rain. Ce peuple sou­ve­rain ou démo­cra­tique n’a pas eu tou­jours le même format dans l’histoire. Lié à la pro­priété du temps de la démo­cra­tie cen­si­taire, il s’est pro­gres­si­ve­ment gonflé au gré des conquêtes du mou­ve­ment ouvrier [12] et fémi­niste. Le droit de vote et d’éligibilité consti­tue le saut qua­li­ta­tif le plus impor­tant pour les démo­cra­ties repré­sen­ta­tives.

Le sens commun échange volon­tiers les notions de « peuple » et « nation » comme si les deux cercles se recou­paient or il est à noter que le peuple sou­ve­rain ne recoupe pas tou­jours ou par­tout le peuple-nation, la com­mu­nauté natio­nale. D’une part il existe une citoyen­neté pluri-natio­nale [13] ; d’autre part une citoyen­neté est pos­sible dans un cadre natio­nal clas­sique pour les rési­dents extra com­mu­nau­taires exclus du champs de la com­mu­nauté natio­nale . On aurait alors un peuple démo­cra­tique plus large que le peuple-nation.

Ces dis­tinc­tions n’invalident pas la nation com­prise non pas comme peuple mais comme dyna­mique his­to­rique et comme cadre ter­ri­to­rial que ce soit pour l’exercice de la citoyen­neté (même si ce n’est pas le seul) ou que ce soit pour le déploie­ment des ser­vices publics natio­naux avec péréqua­tion tari­faire ce qui ren­voie à un Etat social fort. La citoyen­neté élar­gie dans le cadre d’un Etat social solide dis­pose d’autres vertus que celle de la par­ti­ci­pa­tion citoyenne des rési­dents. Cette com­bi­nai­son favo­rise une forte cohé­sion sociale capable de construire, si elle s’établit sur une longue durée, une République tou­jours inache­vée (selon la thèse de Christian Picquet). La Res publica ne concerne pas que l’accès aux biens com­muns ou aux ser­vices publics et au-delà la pers­pec­tive d’une forte limi­ta­tion des inéga­li­tés sociales source de cohé­sion sociale. Elle a aussi un volet cultu­rel. Quid alors des plus petites com­mu­nau­tés, des com­mu­nau­tés infra-natio­nales ? La réponse est dif­fé­rente pour les com­mu­nau­tés exo­gènes (immi­gra­tion en cours d’installation) ou les com­mu­nau­tés régio­nales (mino­ri­tés natio­nales). Entre le modèle mul­ti­cul­tu­ra­liste anglo­saxon et le modèle assi­mi­la­tion­niste promu par l’extrême-droite et au-delà il existe une orien­ta­tion répu­bli­caine fondée sur l’intégration et l’interculturalité. L’interculturel n’est pas uni­que­ment de nature poli­tique mais il passe beau­coup par la citoyen­neté [14], celle qui permet aux cultures dif­fé­rentes de vivre ensemble.

Peuple-nation et peuple-ethnie peuvent faire l’objet d’un usage natio­na­liste et xéno­phobe. Le dis­cours d’intégration se double alors d’une poli­tique d’exclusion de frac­tions du peuple : des Rroms, des musul­mans, des arabes, des juifs. Les caté­go­ries visées varient selon les périodes his­to­riques. Dans tous les cas, la pré­fé­rence natio­nale (ou eth­nique) fait alors l’impasse sur la pré­fé­rence sociale. La nation n’est alors plus seule­ment le double cadre déjà évoqué pour une défense d’une part de l’exercice de la démo­cra­tie contre l’oligarchie et d’autre part du déploie­ment des ser­vices publics et de l’Etat social dis­pen­sa­teur d’un bien commun.

L’autre variante xéno­phobe défend un peuple ethno-natio­nal ou la réfé­rence iden­ti­taire est pri­mor­diale . Ici c’est la vielle sub­cul­ture chré­tienne qui est mena­cée par l’invasion musul­mane. La nation est pour les par­ti­sans de la nation eth­nique un « corps » homo­gène, une « com­mu­nauté natio­nale et his­to­rique » sans cli­vage interne mais mena­cée par l’immigration du sud plus que par les étran­gers en géné­ral.

Factuellement, le peuple a fait une réap­pa­ri­tion en force en 2005 lors des débats sur le projet de Traité Constitutionnel Européen (TCE) essen­tiel­le­ment sous trois grands conte­nus : démo­cra­tique, social et laïque. C’est à cette époque que Raoul Marc Jennar déve­loppe le thème de la « tra­hi­son des élites » par rap­port aux peuples sou­ve­rains et aux peuples-classe (sans que ce terme soit employé). Plus récem­ment, avec les « révo­lu­tions arabes », le peuple est aussi invo­qué sous plu­sieurs aspects qui peuvent se mélan­ger : peuple démo­cra­tique repous­sant une dic­ta­ture, peuple sou­ve­rain contre les dik­tats de l’impérialisme, peuple-classe enfin pour impo­ser un Etat social consé­quent. Il est à noter ici qu’il faut une cer­taine écoute, et même une ana­lyse atten­tive du dis­cours pour saisir qu’il s’agit du peuple-classe. On com­prend sou­vent grâce à l’évocation d’une oppo­si­tion à une mino­rité d’en-haut (élite, oli­gar­chie, bour­geoi­sie, caste domi­nante) qu’il ne s’agit pas du peuple-nation qui lui intègre en-haut la classe domi­nante mais refuse les non-natio­naux.

Historiquement, le peuple entendu comme « Tiers-Etat » a décliné mais le « bas- peuple » s’est main­tenu avant d’être sup­planté plus tard par « la classe ouvrière ».

La Révolution de 1789 a eu un effet de voi­lage socio-éco­no­mique. Elle a mis en avant un peuple-nation ou plus lar­ge­ment un peuple sou­ve­rain. Cette démo­cra­tie cen­si­taire excluait le petit peuple des liber­tés poli­tiques mais aussi des avan­tages sociaux que pos­sé­daient les « gros » [15] . Le peuple pou­vait alors alors être consi­dé­rés comme « bas-peuple », et même d’une « popu­lace » [16]. La per­cep­tion d’un peuple socio-éco­no­mique large – sorte de gros « Tiers Etat – a été peu à peu effa­cée après la Révolution fran­çaise . Il sub­sis­tait la réfé­rence à la plèbe qui ne pou­vait cepen­dant riva­li­ser face à la classe domi­nante.

Aujourd’hui les « petites gens » ce sont soit les couches sociales modestes et même pauvres soit les pro­lé­taires au sens de ceux qui épuisent leur revenu dans le mois. Il s’agit ici d’un sens ou le pro­lé­taire est face au marché dans un rap­port de sol­va­bi­lité (ou non) et non du pro­lé­taire qui est dans un rap­port de vente de sa force de tra­vail pour vivre à un capi­ta­liste. Dans le pre­mier cas on se trouve dans la sphère de la cir­cu­la­tion mar­chande et dans l’autre dans la sphère de la pro­duc­tion. Les deux notions peuvent se com­plé­ter ou être dis­jointe. En effet, le mar­xisme mon­tant a lar­ge­ment rela­ti­visé le poids du peuple au profit d’une classe ouvrière seule capable de détruire la domi­na­tion de la classe capi­ta­liste domi­nante. Pourtant La pay­san­ne­rie pour­tant impor­tante et l’artisanat étaient des couches sociales trop sou­mises ou trop « incer­taines » . Elles n’entraient pas dans ce qui pour­rait être appelé un vaste peuple-classe qui serait opposé au capi­tal.

4 – La néces­sité de parler de peuple-classe.

La classe domi­nante existe objec­ti­ve­ment et sub­jec­ti­ve­ment – on l’a dit – et cela fait toute sa force alors le peuple-classe n’existe lui en quelque sorte que faible, frac­tionné, divisé. Son uni­fi­ca­tion n’est que ponc­tuelle, effet de conver­gences réus­sies. Ne faut-il pas tra­vailler à son unité ? C’est le sens d’un recours au peuple-classe, com­pris comme le peuple tout entier moins la classe domi­nante.

L’ajout du « social » au mot « peuple » marque tout à la fois son ancrage éco­no­mico-social et la marque de son statut de dominé. Le terme « classe » en posi­tion secon­daire évoque en effet ici plus l’existence d’un rap­port de domi­na­tion éco­no­mique qu’un groupe social. Il s’agit d’un peuple « social » large et non du peuple nation. Les deux cercles sont larges mais ne se recouvrent pas. De plus, si l’on per­siste à évo­quer des couches domi­nées ou des classes domi­nées, il faut pas perdre de vue qu’il ne s’agit que de déter­mi­na­tions objec­tives (en soi).

Il n’y a que lorsque le peuple-classe se lève (pou soi) contre une réforme que des ana­lyses per­mettent de déter­mi­ner qui du pro­lé­ta­riat ou de la petite-bour­geoi­sie s’est montré très actif. Cela fut fait, par exemple, au moment du vote le 29 mai 2005 pour le Non au TCE et dans bien d’autres occa­sions. La sub­jec­ti­vité pour soi est pas­sible de deux formes, l’une en résis­tance, l’autre en conquête sociale et envi­ron­ne­men­tale. Souvent un mou­ve­ment démarre comme résis­tance avant de se trans­for­mer en force de projet posi­tif. Un peuple-classe mobi­lisé autour d’un projet pour lui fait inter­ve­nir des média­teurs poli­tiques que sont la gauche poli­tique de trans­for­ma­tion sociale et envi­ron­ne­men­tale. Les média­teurs syn­di­caux orga­nisent eux des frac­tions du peuple-classe : les pay­sans ou agri­cul­teurs ou les tra­vailleurs sala­riés du privé et ou du public. Ils orga­nisent aussi avec des asso­cia­tions les chô­meurs et pré­caires.

Le peuple-classe est certes pen­sable théo­ri­que­ment dans sa com­plexité mais son exis­tence consciente, « sub­jec­tive » sur la scène poli­tique dépend fon­da­men­ta­le­ment de l’activité des forces poli­tiques sou­cieuses de son uni­fi­ca­tion à partir de ses inté­rêts com­muns dans le res­pect de sa diver­sité tant pour réagir conjonc­tu­rel­le­ment que pour son éman­ci­pa­tion glo­bale contre la finance et les créan­ciers (dette). Cette éman­ci­pa­tion glo­bale n’est pen­sable que dans la dimi­nu­tion des dif­fé­rents conflits et le néces­saire res­pect de sa diver­sité : éga­lité des rap­ports hommes-femmes, meilleure recon­nais­sance des homo­sexuels, éga­lité des tra­vailleurs « natio­naux » et tra­vailleurs étran­gers dura­ble­ment en rési­dence sur le ter­ri­toire natio­nal. Ces der­niers répètent les fon­de­ments maté­riels d’une citoyen­neté non natio­nale au tra­vers d’un slogan simple : « On « bosse » ici, on habite ici (mal sou­vent), on paie des impôts ici, on veut voter ici ».

La notion de « peuple-classe » peut perdre sa fonc­tion cri­tique et deve­nir idéo­lo­gique dans cer­taines situa­tions. La pre­mière est celle qui concerne le rap­port de classe capi­tal-tra­vail exclu­si­ve­ment. La seconde concerne le rap­port de sol­va­bi­lité face au marché ce qui entraine une divi­sion entre les couches aisées du peuple-classe et celles beau­coup plus modestes. La troi­sième situa­tion est rare et concerne les États très clivés au plan cultu­rel et eth­nique par des fac­teurs reli­gieux et ou lin­guis­tiques très puis­sants. Cela ne concerne que peu de situa­tions . En Belgique pour peu que l’on dis­tingue le peuple-classe de Flandre du peuple-classe de Wallonie la domi­na­tion de classe est per­ti­nente.

La notion de peuple-classe peut connaître de nou­veau déve­lop­pe­ment à la suite des « révo­lu­tions arabes » mais en renouant avec la notion de peuple tel que défini par les juristes inter­na­tio­na­listes [17] des années 60 qui ont fait émer­ger la notion de peuple comme force anti-colo­nia­liste et anti-impé­ria­liste. Mais dans ce contexte, il s’agit plus de peuples-nation en lutte contre une ou des puis­sances impé­riales voire de nations en for­ma­tion suite à l’indépendance. Ces peuples-nations dis­posent en droit inter­na­tio­nal du droit à dis­po­ser d’eux-mêmes.

Un peuple-classe en embus­cade . On verra alors une nou­velle classe quasi domi­nante endo­gène se porter can­di­date à l’installation ou au rem­pla­ce­ment de l’ancienne classe domi­nante exo­gène repous­sée. Mais dans ce pro­ces­sus d’émancipation, le peuple-classe est lui aussi actif. On peut dire qu’il se cache – tout comme d’ailleurs la nou­velle classe domi­nante mon­tante – sous le peuple nation à contenu anti-impé­ria­liste. Si ce peuple-classe est très actif, puis­sant, bien orga­nisé et sou­te­nus par d’autres peuples-classe, il peut faire trans­croître une révo­lu­tion d’indépendance démo­cra­tique et anti-impé­ria­liste en une révo­lu­tion anti-capi­ta­liste et socia­liste. La for­ma­tion d’une classe domi­nante et la nais­sance d’une oli­gar­chie sont alors empê­chées de réelle consti­tu­tion. Les droits de la pro­priété du capi­tal cèdent devant les droits démo­cra­tiques et les droits sociaux.

Conclusion de l’analyse à l’engagement poli­tique : La com­plexité des tâches à entre­prendre

Comment prendre en charge dans une optique d’émancipation toutes les domi­na­tions et oppres­sions – impé­ria­lisme, clas­sisme, sexisme, racisme – et les lier au combat social et démo­cra­tique ? La pers­pec­tive serait alors celle d’un nou­veau socia­lisme.

Certaines reven­di­ca­tions du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste et en par­ti­cu­lier d’ ATTAC conviennent au « petit capi­tal » et à l’ensemble du peuple-classe mais pas au capi­tal finan­cier. Citons la créa­tion de taxes sur les tran­sac­tions finan­cières – TTF -, de mesures contre les para­dis fis­caux, la créa­tion d’un pôle public ban­caire avec des banques socia­li­sées ou les repré­sen­tants des per­son­nels et les repré­sen­tants des usa­gers seraient en bonne posi­tion pour faire pré­va­loir les inté­rêts du peuple-classe dans sa diver­sité, etc… D’autres reven­di­ca­tions vont plus loin. Nationalement, il s’agira de valo­ri­ser les reven­di­ca­tions éco­no­miques et sociales du peuple-classe – un Etat social digne de ce nom qui sup­pose une nou­velle RTT, de meilleurs salaires pour les tra­vailleurs pro­lé­taires, une autre fis­ca­lité – avec la reven­di­ca­tion poli­tique de ce que l’on peut nommer de façon géné­rique une « alter­dé­mo­cra­tie », tant celle que nous connais­sons est res­treinte et gan­gre­née par l’oligarchie. Le contrôle popu­laire sur la ges­tion des élites néo­li­bé­rales doit être ren­forcé. Rapprocher les élus des citoyens est aussi urgent que de conso­li­der l’Etat social qui subit les coup de bou­toir de la finance et des grands créan­ciers. Un des points d’appui d’une poli­tique en défense du peuple-classe dans sa diver­sité passe par l’appui des mou­ve­ments sociaux, par la « rue ». Au plan de la soli­da­rité inter­na­tio­nale, c’est l’option pré­fé­ren­tielle pour les peuples-classe du monde qu’il impor­tera de valo­ri­ser contre les classes domi­nantes et les oli­gar­chies. Si l’on adopte, à propos des rap­ports impé­ria­listes du Centre contre la Périphérie, la for­mule ; « il y a du Nord au Sud et du Sud au Nord » – ce qui signi­fie que malgré les dif­fé­rences de situa­tion chaque pays au Nord comme au Sud a une classe ou une caste domi­nante face à un peuple-classe dominé – alors inter­na­tio­na­lisme des mou­ve­ments socia­listes et com­mu­niste du XX ème siècle peut se tra­duire au XXI ème siècle par une forte soli­da­rité des peuples-classe. Cela actua­lise la Raison soli­daire contre la raison d’ Etat tel que Jean Ziegler l’avait déve­loppé dans « Vive le pou­voir ! ou les délices de la raison d’Etat » (Seuil).

Christian Delarue
Membre d’ ATTAC et du MRAP Co-auteur de Pour une poli­tique ouverte d’immigration Ed Syllepses 2009

Rennes les 26 & 27/11/2011 (AG d’ ATTAC France)

Notes

[1] Dominique Rousseau : « Une sorte d’oligarchie se met en place [->http://npsparis11.canalblog.c… [2] François Chesnais, La finance, Raisons d’agir, 2011 [3] Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démo­cra­tie, Éditions du Seuil, 2011 [4] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Le pré­sident des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, Paris, La Découverte, 2010 [5] Suzanne de Brunhoff, Isabelle Garo, Claude Serfati, Anne-Catherine Wagner et Pierre-Paul Zalio, La bour­geoi­sie : état d’une classe domi­nante, Syllepse, 2001 [6] Dominique Plihon, L’Etat noli­bé­ral [7] Michel Husson, Un pur capi­ta­lisme, Editions Page Deux, 2008 [8] La « Théorie des élites » est issue de Machiavel, mais a pour auteurs contem­po­rains Wilfrédo Paréto, Gaétano Mosca pour les néo-machia­vé­liens ou Gramsci, Lénine chez les mar­xistes. Lire ici « La théo­rie des élites » par Denis Collin http://​denis​-collin​.via​bloga​.com/​n​e​w​s​/​l​a​-​t​h​e​o​r​i​e​-​d​e​s​-​e​lites [9] Robert Michels, Les Partis Politiques, Essai sur les ten­dances oli­gar­chiques des démo­cra­ties, Université de Bruxelles, 2009 [10] Yves Meny et Yves Surel, Par le peuple et pour le peuple, Fayard, 2000 [11] La ques­tion « qui mobi­lise et com­ment ? » se rap­porte sché­ma­ti­que­ment d’une part aux élites qui mobi­lisent contre des frac­tions de peuple et ses repré­sen­tants et d’autre part l’usage inverse que font les peuples contre cer­taines élites. [12] Sur les conquêtes démo­cra­tiques du mou­ve­ment ouvrier lire André Tosel « L’impensable du libé­ra­lisme » in Jacques Bidet & Georges Labica, Libéralisme et Etat de droit, Méridiens, Klincsieck, 1992 [14] Gilles Verbunt, Penser et vivre l’interculturel, Chronique sociale, 2011 [15] Pierre Birnbaum, Le peuple et les gros. Histoire d’un mythe, Hachette Littérature, coll. Pluriel, 1979 ; rééd. 1995 [16] La presse conser­va­trice de Grande-Bretagne lors des « émeutes » de l’été 2011 a évoqué, avec un net mépris de classe une « popu­lace mal édu­quée » [17] Edmond Jouve, Le droit des peuples, PUF, Que sais-je ? 1986

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