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Cinquante ans après le Bloody Sunday, l’Irlande du Nord espère encore une nouvelle ère

Entre le Brexit, un projet d’amnistie des crimes de guerre et des élections qui approchent, la nation britannique commémore une fois de plus le massacre du 30 janvier 1972 sans vraiment croire en des jours meilleurs

Des fresques murales en mémoire du Bloody Sunday, à Derry. © Photo Juliette Démas / Mediapart

 

Par Juliette Démas

Derry (Royaume-Uni).– Depuis ce dimanche de janvier 1972 où 14 civils ont été abattus dans les rues de Derry, l’Irlande du Nord a bien changé. La guerre a pris un tournant sanglant cette année-là. Les paramilitaires des deux bords ont recruté à tour de bras pour défendre leur vision de l’avenir et la lutte armée a fait près de 3 500 morts. Mais la province a fini par mettre un point final au conflit en 1998 et l’Europe a soutenu à coups de milliards les projets liés à la paix. L’armée britannique a quitté les rues et les attentats font désormais partie du passé.

Cependant, dans la ville aux deux cathédrales, les blessures sont toujours à vif. « C’était des pères, des frères, des voisins qui se rendaient à une marche pacifique », s’indigne Danny Morrison, un ancien de l’IRA (Irish Republican Army) qui avait 12 ans ce jour-là. Il se rappelle la sidération générale, après que le régiment de parachutistes de l’armée eut tiré dans la foule. « C’est pour ça que tant de personnes ont rejoint le mouvement républicain : quand vous essayez de manifester normalement, vous vous retrouvez blessé au sol et on vous achève d’une balle dans le crâne ! »

Rien que dans la rue où il habitait, deux personnes ont perdu la vie. « Pendant des années, le gouvernement a prétendu que ces victimes étaient des terroristes. Le Bloody Sunday montre bien ce que les Britanniques ont apporté à l’Irlande : rien que de la mort, des divisions et des soupçons. »

Cette année, les familles marchent pour la cinquantième année consécutive pour rappeler les noms de ceux tués ce jour-là. Certaines ont fini par renoncer à demander justice. D’autres s’accrochent encore au mince espoir de voir un jour les soldats devant un tribunal. Pour l’heure, elles n’ont reçu que des excuses et le verdict d’une enquête qui leur confirme ce qu’elles savaient déjà – que leurs morts étaient innocents.

À force de documentaires, de chansons et de films, le massacre est devenu un des plus grands marqueurs de l’histoire du conflit et s’est fait un nom à l’international. « Cet événement cristallise les principes charnières du nationalisme irlandais, explique Cillian McGrattan, professeur en sciences sociales et politiques à l’Ulster University. Il entre en résonance avec l’injustice de la partition de l’Irlande et de la présence de l’État britannique, avec la difficulté de faire reconnaître la responsabilité historique de Londres, avec la dissimulation, la collusion… »

Loin de s’émousser, ces indignations sont encore vives chez les républicains, qui espèrent toujours voir arriver le jour de la réunification. « Aujourd’hui, on retrouve cette idée d’injustice dans le Brexit, avec l’impression d’avoir été coupés de Dublin et de l’Europe, deux directions vers lesquelles les nationalistes se tournent traditionnellement pour affirmer leur identité », reprend Cillian McGrattan.

En effet, 56 % des Nord-Irlandais ont voté contre la sortie de l’Union européenne, mais c’est la majorité à l’échelle du Royaume-Uni qui l’a emporté en 2016, scellant le départ de l’UE. Dans son petit musée à la gloire des combattants républicains, aux murs couverts de photos d’époque et d’armes sous vitrine, Danny Morrison acquiesce : « Le Brexit montre bien ce que Londres pense du Nord : ils l’utilisent quand ça les arrange, pour des votes, puis ne tiennent aucune de leurs promesses. Et ça fait 100 ans que ça dure. »

La violence ne s’est pas éteinte

Les discussions sur les modalités d’application du Brexit, toujours en cours entre exécutifs européens et britanniques, maintiennent la province dans un climat d’incertitude. Le 19 décembre dernier, David Frost, ministre anglais chargé des négociations, démissionnait après avoir passé un an à menacer de stopper les contrôles dans la mer d’Irlande, ceux-là même qui permettent d’éviter le retour d’une frontière terrestre, hautement conflictuelle. La nouvelle négociatrice, Liz Truss, a gardé le même ton. Quant au DUP, parti unioniste majoritaire en Irlande du Nord, il se prépare lui aussi à agir unilatéralement.

L’année 2021 a donc été celle d’une angoisse sourde pour les Nord-Irlandais. Quelques nuits d’agitation, au moment du week-end de Pâques, ont rappelé que la culture de la violence ne s’était pas totalement éteinte. Elles ont ravivé les inquiétudes des Belfastois, qui se souviennent « qu’en 1969, ça avait commencé comme ça ». Le gouvernement local a été plus d’une fois au bord de la dissolution et le discours politique s’est tendu.

« Le Brexit a rendu encore plus précaire ce qui était déjà fragile et contradictoire : l’idée d’un futur partagé, juge Graham Dawson, professeur en histoire culturelle à l’université de Brighton. Il y a un manque de confiance entre les deux partis principaux qui doivent pourtant travailler ensemble. Les bonnes relations des premières années post-accord de paix se sont effilochées et les tensions politiques sont maintenant constantes entre le Sinn Féin [principal parti républicain] et le DUP [unioniste]. » Preuve en est : l’Assemblée a déjà passé trois ans sans siéger.

Les élections qui se profilent pour le mois de mai ajoutent à l’urgence. Le DUP se voit reprocher ses mauvais calculs pendant les négociations du Brexit. Berné par Boris Johnson, le parti a enchaîné les volte-face et changé de leader trois fois en quelques mois. Son chef actuel, Jeffrey Donaldson, pourrait passer à côté du poste de premier ministre que son parti remporte sans discontinuer depuis 2007.

« En outre, il y a un écart entre le sentiment anti-européen du DUP et les perceptions d’une fraction de son électorat qui trouve que la place de l’Irlande du Nord au sein de l’Union européenne est une bonne chose pour l’économie comme pour la paix », explique Graham Dawson.

Si les votes unionistes s’éparpillent et que le Sinn Féin prend la tête du gouvernement, la frontière maritime devrait donc s’ancrer dans le temps. Une excellente nouvelle pour les républicains, même si certains ne croient plus vraiment en l’efficacité des politiques. « Tous les partis tentent de surfer sur le sectarisme pour avoir plus de votes, ils sont en opposition systématique. Ça ne marche pas, ça n’intéresse plus les jeunes : il est temps d’en finir avec ces dinosaures de la guerre », estime Tony O’Hara, frère du gréviste de la faim Patsy O’Hara, au bureau des anciens combattants de Derry.

En attendant le vote, les victimes de la guerre ont une autre épée de Damoclès au-dessus de la tête : le gouvernement de Boris Johnson est déterminé à fermer pour de bon tous les dossiers de la période. Un projet de loi doit être étudié par Westminster d’ici peu.

Quid de la justice pour les quelque 300 personnes tuées directement par l’armée, comme les victimes du Bloody Sunday ? Quid de la justice également pour ceux morts dans les attentats des paramilitaires ? Cette amnistie de fait est présentée par Londres comme une occasion de tourner la page, mais les Britanniques sont bien les seuls à être convaincus de son efficacité.

Michael McKinney, qui a perdu son frère le 30 janvier 1972, sera de ceux qui prendront le micro pour avertir le gouvernement londonien : « On ne sera pas réduits au silence, on ne disparaîtra pas. Nous montrerons au monde ce que vous êtes : une honte pour les démocraties occidentales. »