Notes de lecture

Cinq chantiers pour le Québec

Par Mis en ligne le 18 février 2018

Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques,

Cinq chan­tiers pour le Québec,

Montréal, Écosociété, 2016

Depuis la crise de 2008, des poli­tiques d’austérité sont impo­sées aux Québécoises et aux Québécois. En cou­pant dans les ser­vices publics au nom de l’atteinte du défi­cit zéro, le gou­ver­ne­ment du Québec semble avoir mis de côté la ques­tion du bien commun et du vivre-ensemble en dépos­sé­dant les classes défa­vo­ri­sées de ser­vices essen­tiels.

Face à cette charge à fond de train, l’Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques (IRIS) s’est donné le mandat expli­cite de « bras­ser la cage ». Bien connu pour la pro­duc­tion et la dif­fu­sion d’un contre-dis­cours aux pers­pec­tives que défend l’élite éco­no­mique et poli­tique au Québec, c’est en pas­sant « de la réac­tion à la pro­po­si­tion » que le col­lec­tif d’auteur-e-s atteint son objec­tif. Au-delà du tra­vail de cri­tique et d’analyse, l’IRIS pose ici cette ques­tion : « Quelles sont les poli­tiques qu’un gou­ver­ne­ment atta­ché au bien commun pour­rait mettre en branle dans un pre­mier mandat ? ». Bien ancrées dans un souci de trans­for­ma­tion sociale à court et moyen terme, les sug­ges­tions mises de l’avant s’inscrivent paral­lè­le­ment dans un projet de redé­fi­ni­tion pro­fonde des manières de faire de l’économie et de la poli­tique au Québec.

C’est à tra­vers cinq chan­tiers (temps, démo­cra­tie, bien-être, ter­ri­toire, tran­si­tion) qu’on trouve des mesures concrètes et auda­cieuses qui visent non seule­ment à briser la logique inéga­li­taire propre à l’austérité, mais aussi à se redon­ner un « cer­tain goût pour l’audace et l’ambition col­lec­tive ».

Temps

La pre­mière sug­ges­tion de l’IRIS consiste à revoir la répar­ti­tion du temps consa­cré au tra­vail sala­rié. Dans la confi­gu­ra­tion sociale actuelle, le tra­vail sala­rié occupe une place pré­pon­dé­rante pour une majo­rité de la popu­la­tion qué­bé­coise, lais­sant ainsi très peu de temps pour des acti­vi­tés non rému­né­rées comme le tra­vail ména­ger, le soin envers ses proches, l’implication dans sa com­mu­nauté, ou sim­ple­ment du temps pour des pro­jets per­son­nels. Dans le but de réta­blir un cer­tain équi­libre entre les dif­fé­rentes occu­pa­tions, soit de « mieux conci­lier les temps de la vie », trois mesures sont pro­po­sées. Ces mesures, qui agi­raient à trois niveaux (au quo­ti­dien, à l’année et à l’échelle d’une vie), consistent en une réduc­tion de la durée de la semaine de tra­vail (pas­sage pro­gres­sif vers une semaine de 32 heures), une boni­fi­ca­tion du nombre de semaines de congé obli­ga­toires par année et l’implantation d’un congé uni­ver­sel pour la réa­li­sa­tion de pro­jets per­son­nels. Selon les auteur-e-s, ces mesures, com­bi­nées à la mise en place d’institutions publiques finan­cées adé­qua­te­ment, condui­raient à la dimi­nu­tion de l’importance octroyée au tra­vail sala­rié au béné­fice d’autres acti­vi­tés actuel­le­ment non rému­né­rées (d’ailleurs majo­ri­tai­re­ment occu­pées par les femmes, ce que n’oublient pas de sou­li­gner les auteur-e-s). Il s’agirait de poser un pre­mier pas signi­fi­ca­tif vers une réap­pro­pria­tion des temps de vie et de mettre en place des bases pour une démo­cra­ti­sa­tion de rythmes de vie plus sains.

Démocratie

Le peu de démo­cra­tie qui sub­siste dans notre société s’arrête géné­ra­le­ment aux portes des entre­prises. En effet, face aux trans­for­ma­tions post­for­distes du monde du tra­vail (flexi­bi­li­sa­tion, res­pon­sa­bi­li­sa­tion, pré­ca­ri­sa­tion de la force de tra­vail et finan­cia­ri­sa­tion), l’IRIS se ques­tionne sur la pos­si­bi­lité d’imaginer un mode d’organisation où le tra­vail ne serait plus une acti­vité syno­nyme de stress, de mal-être et d’anxiété, mais bien une « expé­rience humaine enri­chis­sante ». Pour y arri­ver, nous dit l’IRIS, il importe de com­bi­ner à la réduc­tion du temps de tra­vail une démo­cra­ti­sa­tion de l’économie. La démo­cra­ti­sa­tion de l’économie pas­se­rait prio­ri­tai­re­ment par un contrôle démo­cra­tique des entre­prises par les sala­rié-e-s, par une démo­cra­ti­sa­tion des ser­vices publics et par la faci­li­ta­tion du déve­lop­pe­ment des coopé­ra­tives. Par exemple, ce der­nier élé­ment pour­rait prendre la forme de la prio­ri­sa­tion des coopé­ra­tives lors d’appels d’offres pour des contrats gou­ver­ne­men­taux, la pré­fé­rence des demandes de finan­ce­ment pour le démar­rage de nou­velles entre­prises ou encore par l’encouragement et le finan­ce­ment du « repreu­na­riat ».

Bien-être

Ce cha­pitre est consa­cré à la néces­sité et « à la pos­si­bi­lité d’assurer à tous et toutes la capa­cité de cou­vrir leurs besoins de base ». En pre­nant comme point de départ le fait que les res­sources néces­saires pour cou­vrir les besoins de base de l’ensemble de la popu­la­tion au Québec en 2017 sont dis­po­nibles, l’IRIS affirme que, si la pau­vreté per­siste, c’est pour des rai­sons essen­tiel­le­ment poli­tiques. Face à cette situa­tion, il importe de repen­ser un nou­veau pacte social et fiscal qui assu­re­rait la cou­ver­ture des besoins de base de tous et toutes, entre autres par la mise en place d’un salaire mini­mum viable qui per­met­trait à une per­sonne qui tra­vaille à temps plein de sortir de la pau­vreté.

Territoire

Ce cha­pitre pose la néces­sité d’une réap­pro­pria­tion du ter­ri­toire basée sur une décen­tra­li­sa­tion du pou­voir qui serait liée à sa ges­tion, à la pri­mauté du droit d’usage et au retrait des terres du marché. La tran­si­tion pro­po­sée a comme objec­tif de rompre avec le modèle de l’État cen­tra­lisé et de mettre en place des ins­ti­tu­tions qui per­met­traient une ges­tion col­lec­tive, repré­sen­ta­tive et démo­cra­tique du ter­ri­toire. En tant que nou­veau lieu d’exercice de pou­voir, la com­mune repré­sen­te­rait cette solu­tion de rechange poli­tique, alors que la pro­po­si­tion d’organismes fon­ciè­re­ment utiles (OFU) ser­vi­rait de solu­tion de rechange éco­no­mique dans le but de « sous­traire la pro­priété du sol à la dyna­mique de marché ».

Transition 

Il serait si com­mode de régler la crise éco­lo­gique sans réamé­na­ger en pro­fon­deur notre sys­tème éco­no­mique. Cette option est pour­tant irréa­liste, nous dit l’IRIS. La tran­si­tion éco­lo­gique devra impé­ra­ti­ve­ment s’accompagner d’une tran­si­tion éco­no­mique qui rompt avec les poli­tiques d’austérité, l’évaluation éco­no­mique de la nature et un sys­tème éco­no­mique basé sur la crois­sance et le profit. Plutôt que d’être consi­dé­rée comme un frein à l’activité éco­no­mique, cette tran­si­tion doit être prise comme une oppor­tu­nité de repen­ser un sys­tème éco­no­mique qui per­met­trait « d’améliorer notre bilan envi­ron­ne­men­tal et la qua­lité de vie de l’ensemble des Québécois-e-s ». Notamment par la créa­tion d’emplois verts, par un réin­ves­tis­se­ment dans le trans­port col­lec­tif et en misant sur les cir­cuits éco­no­miques courts, il devien­drait pos­sible de penser simul­ta­né­ment des poli­tiques envi­ron­ne­men­tales rigou­reuses et une amé­lio­ra­tion nette des condi­tions de vie moyennes, contrai­re­ment à ce que vou­drait bien nous faire croire une cer­taine élite éco­no­mique et poli­tique.

À tra­vers cinq chan­tiers, cette pla­quette nous permet de rêver tout en res­tant ancrés dans la pra­tique. En jetant les bases d’un projet de société qui ne serait pas fondé sur la pri­va­ti­sa­tion et l’extractivisme, le col­lec­tif d’auteur-e-s nous rap­pelle que d’autres manières de penser le vivre-ensemble sont pos­sibles. Avec ce livre, l’IRIS soumet au débat public des pro­po­si­tions qu’on ne peut plus se per­mettre de ne pas prendre au sérieux. Les pré­oc­cu­pa­tions éco­no­miques, sociales et poli­tiques doivent être réar­ti­cu­lées autour de la démo­cra­tie, de l’écologie, du fémi­nisme et de la jus­tice sociale, comme en témoignent les enjeux sou­le­vés par les auteur-e-s. Si cer­taines de ces « uto­pies prag­ma­tiques » com­mencent à être à la mode auprès d’une cer­taine gauche, le débat public ne s’en retrou­ve­rait que rehaussé en les repre­nant. Pour nour­rir la confron­ta­tion poli­tique, pour ali­men­ter le débat et, sur­tout, pour que le chan­ge­ment social ne soit pas mono­po­lisé par la droite, d’autres ouvrages comme celui-ci seront encore néces­saires.


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