Perspectives

Cinq ans plus tard… Les étincelles d’espérance du Printemps érable 2012

Par Mis en ligne le 05 février 2018

L’annonce d’une aurore ardente, Si fra­gile et ténue, Si petite, Dans la paume de la main,

Une césure de feu, D’un coup de serpe, Une éra­flure de sang léger,

Un carré rouge, Minuscule mémoire,

Qu’on trans­met de main en main, Et réveille comme une arme et un ser­ment.

L’annonce d’une aurore ardente[2]

Faire œuvre d’historien ne signi­fie pas savoir « com­ment les choses se sont réel­le­ment pas­sées ».

Cela signi­fie s’emparer d’un sou­ve­nir, tel qu’il surgit à l’instant du danger. […]

Le don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance n’appartient qu’à l’historiographie inti­me­ment per­suadé que, si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté.

Et cet ennemi n’a pas fini de triom­pher.

Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire[3]

Printemps 2012, prin­temps 2017 : si on s’en tient aux impres­sions pre­mières d’un bon nombre de citoyens et de citoyennes du Québec, on n’aura aucune peine à conclure qu’il ne reste pas grand-chose, cinq ans plus tard, du fameux Printemps érable qué­bé­cois. Ou plutôt qu’il s’agit d’une sorte de rêve loin­tain, irré­mé­dia­ble­ment enfoui dans le passé, en somme bien irréel tant le pay­sage socio­po­li­tique du Québec de ce début d’année 2017 semble s’être figé autour des pon­cifs néo­li­bé­raux et de leurs pra­tiques sociales et poli­tiques inéga­li­taires ; avec qui plus est à l’horizon – pensez à Donald Trump ou à Marine Le Pen – ces ten­ta­tions popu­listes et xéno­phobes de droite chaque fois plus inquié­tantes et enva­his­santes.

Ce qui fait qu’on se trouve loin, très loin de cet « autre monde pos­sible », de ces volon­tés d’émancipation, de ces bouf­fées mas­sives de contes­ta­tion et de rébel­lion col­lec­tive qui, au cours du prin­temps 2012, parais­saient avoir réveillé le Québec de sa tor­peur, mobi­lisé ses forces vives comme jamais aupa­ra­vant dans l’histoire. À se deman­der ce qui a bien pu se passer pour qu’on en soit rendu là aujourd’hui ; ou peut-être plus judi­cieu­se­ment, à s’interroger sur ce qu’il en est de l’exacte portée de ce Printemps érable 2012, de sa vérité pro­fonde !

Pour com­men­cer, il faut rap­pe­ler quelques élé­ments de base, même si en termes de tem­po­ra­lité his­to­rique cet évé­ne­ment reste au fond bien proche de nous. En effet, c’est là sans doute la pre­mière dif­fi­culté : le « pré­sen­téisme » dans lequel nous bai­gnons aujourd’hui si com­mu­né­ment, cette pro­pen­sion col­lec­tive à rame­ner tout au pré­sent immé­diat et à s’y enfer­mer nous a fait perdre le réflexe de reve­nir à l’histoire comme à une indis­pen­sable bous­sole.

Car ce Printemps érable a été tout un évé­ne­ment : quelque chose d’absolument unique en son genre, une sorte de coup de ton­nerre dans un ciel serein, un puis­sant et éphé­mère mou­ve­ment social qui a secoué à l’improviste et pen­dant quelques mois une société entière, avant de s’étioler et de s’éteindre l’automne sui­vant comme si de rien n’était. Apparemment aussi mys­té­rieu­se­ment qu’il avait pu bru­ta­le­ment surgir des entrailles de l’hiver. Pourtant, si le Printemps érable a été tout cela à la fois, c’est parce qu’il s’inscrivait dans une tra­jec­toire his­to­rique donnée, une tra­jec­toire qui, seule, peut nous en offrir des clefs de com­pré­hen­sion, nous en faire aper­ce­voir toute la richesse.

Vous sou­ve­nez-vous ?

Souvenez-vous : alors que le gou­ver­ne­ment libé­ral de Jean Charest décide d’imposer auto­ri­tai­re­ment des hausses signi­fi­ca­tives aux droits de sco­la­rité (75 % d’augmentation ou l’équivalent de 1625 dol­lars étalés sur 5 ans), les trois grandes asso­cia­tions étu­diantes du Québec (l’ASSÉ, la FEUQ et la FECQ[4]) appellent à la grève géné­rale. Elles se mobi­lisent autour d’une reven­di­ca­tion ras­sem­bleuse et, dans le contexte néo­li­bé­ral d’alors, pas­sa­ble­ment radi­cale, celle d’un « non au dégel des frais de sco­la­rité ! ». Ce qui fait que l’ASSÉ, l’association étu­diante la plus déter­mi­née et la mieux pré­pa­rée, arrive à entrai­ner der­rière elle ses deux consœurs plus modé­rées dans une mobi­li­sa­tion géné­rale qui ne ces­sera de gran­dir et de se radi­ca­li­ser.

Dès février, les uni­ver­si­tés et les cégeps vont, les uns à la suite des autres, emboî­ter le pas de telle sorte que le cercle des gré­vistes s’élargit et se radi­ca­lise, 100 000 le pre­mier mars, 303 000 le 22 mars (sur 420 000 membres étu­diants), ras­sem­blant bien vite un large éven­tail d’étudiants et d’étudiantes de toutes les dis­ci­plines qui, avec leur petit carré de feutre rouge à la bou­ton­nière en signe de ral­lie­ment, boudent leurs cours, occupent leurs ins­ti­tu­tions sco­laires et se regroupent chaque fois plus nom­breux pour mani­fes­ter dans les rues de la pro­vince : « À qui la rue, à nous la rue ! ». De quoi donner nais­sance, au fil des mani­fes­ta­tions monstres, au plus grand débrayage que le Québec n’ait jamais connu ainsi qu’à un vaste débat de société sur les vertus de la gra­tuité sco­laire et d’une édu­ca­tion libé­rée de l’emprise mer­can­tile.

Après 11 semaines de grève et après avoir cher­ché à divi­ser le mou­ve­ment ainsi qu’à répri­mer ses pre­mières mani­fes­ta­tions, le gou­ver­ne­ment libé­ral se décide enfin, le 23 avril, à enta­mer des dis­cus­sions avec les repré­sen­tantes et repré­sen­tants étu­diants, mais sans faire aucune conces­sion d’importance. Puis, devant l’opposition réso­lue de lea­ders étu­diants qui par­viennent à se tenir unis, il choi­sit la manière forte en fai­sant voter, le 17 mai, une loi spé­ciale, la loi 78[5], une loi liber­ti­cide qui limite le droit de mani­fes­ter et tente de forcer le retour en classe, amendes salées à l’appui, pen­dant que sur le ter­rain judi­ciaire se mul­ti­plient des injonc­tions pour faire res­pec­ter « le droit à rece­voir des cours », et que, de leur côté, les chro­ni­queurs d’une presse aux ordres s’en donnent à cœur joie contre les gré­vistes par­ti­sans de « la vio­lence ».

Mais loin d’arrêter le mou­ve­ment étu­diant, ces mesures répres­sives ainsi que le haro média­tique lancé contre lui le sti­mulent, poussent à sa radi­ca­li­sa­tion, à la mul­ti­pli­ca­tion de ses formes d’action, et sur­tout, sus­citent un vaste mou­ve­ment social de soli­da­rité popu­laire qui, cas­se­roles à la main, des­cend à son tour dans la rue et prend fait et cause pour les étu­diants et leurs reven­di­ca­tions, mais aussi pour les liber­tés démo­cra­tiques mises en péril, ren­dant dans les faits inopé­rante la loi 78.

Devant l’impasse et la crise sociale qui s’amplifie, le pre­mier ministre libé­ral, Jean Charest, décide alors fin juin de chan­ger de ter­rain et d’en appe­ler pour l’automne à des élec­tions géné­rales, pen­sant ainsi briser l’élan du mou­ve­ment et rame­ner le débat dans les rails plus clas­siques de la poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle.

Loin cepen­dant de le servir comme il l’aurait sou­haité, la manœuvre, si elle lui permet, l’été aidant, d’en finir avec la grève, le conduira cepen­dant à être élec­to­ra­le­ment battu dans son propre comté, et à voir son parti perdre le pou­voir. Il devra ainsi en sep­tembre céder la place à un gou­ver­ne­ment péquiste mino­ri­taire dirigé par Pauline Marois. Mais si, dès son arri­vée, la nou­velle pre­mière ministre abolit la loi 78 tant honnie, elle tirera néan­moins habi­le­ment profit des dif­fi­cul­tés du mou­ve­ment étu­diant qui peine à trou­ver après l’été un second souffle, puis à s’extraire des divi­sions poli­tiques et élec­to­rales qui le tra­versent[6]. Elle pren­dra rapi­de­ment ses dis­tances vis-à-vis du « gel » tel que défendu ini­tia­le­ment par les trois asso­cia­tions étu­diantes en impo­sant, désor­mais sans ren­con­trer l’opposition mas­sive et unie des étu­diants, une solu­tion inter­mé­diaire, mi-chair, mi-pois­sons, bien éloi­gnée cepen­dant de leurs aspi­ra­tions pre­mières : l’augmentation indexée des frais de sco­la­rité[7].

Résultat de la lutte : si le mou­ve­ment étu­diant de 2012 a pu mener la mobi­li­sa­tion sociale la plus impor­tante que jamais le Québec n’ait connue, il n’a obtenu que très par­tiel­le­ment gain de cause. Il a certes aidé à faire tomber un gou­ver­ne­ment néo­li­bé­ral, mais pour ouvrir le chemin du pou­voir au Parti qué­bé­cois (PQ) qui, malgré ses pro­messes ini­tiales, a refusé le gel des droits de sco­la­rité, sans même parler du fait qu’il n’a voulu faire aucun pas vers la gra­tuité sco­laire et est vite revenu dans la plu­part des domaines à des poli­tiques néo­li­bé­rales clas­siques.

Comment expli­quer les succès et les limites du mou­ve­ment ?

En réa­lité, la richesse de ce mou­ve­ment social tient moins aux résul­tats concrets et immé­diats plutôt miti­gés aux­quels il est arrivé qu’aux aspi­ra­tions de chan­ge­ment et aux pro­ces­sus de radi­ca­li­sa­tion sociale qu’il a révé­lés et mis en branle ainsi qu’aux leçons pour le futur qu’il permet de tirer pour l’ici et main­te­nant !

On le voit peut-être mieux avec le recul du temps : le mou­ve­ment du Printemps érable est né d’un for­mi­dable affron­te­ment entre d’un côté l’arrogance auto­ri­taire d’un gou­ver­ne­ment néo­li­bé­ral par ailleurs usé et cor­rompu, et de l’autre la puis­sance crois­sante d’un mou­ve­ment étu­diant qui a su non seule­ment s’unir autour d’une reven­di­ca­tion à la fois ras­sem­bleuse et à sa manière radi­cale, mais aussi trou­ver des appuis déci­sifs auprès de larges franges de la popu­la­tion.

À la fer­me­ture auto­ri­taire d’un gou­ver­ne­ment déjà délé­gi­timé est donc venu se heur­ter l’élan uni­fi­ca­teur et ouvert d’un mou­ve­ment social qui, suite à sa déter­mi­na­tion ainsi qu’à l’habileté de ses porte-parole et aux erreurs de son adver­saire, n’a cessé pen­dant quelques mois de se ren­for­cer et de se radi­ca­li­ser, per­met­tant ainsi que s’ouvre dans la société qué­bé­coise un vaste espace démo­cra­tique de contes­ta­tion sociale radi­cale tota­le­ment inédite.

On retrouve là d’ailleurs la confir­ma­tion du fait qu’une société se pré­sente tou­jours comme un champ de forces instables, comme un ensemble de rap­ports de force poli­tique déter­mi­nés par la place plus ou moins pré­pon­dé­rante qu’occupent divers groupes sociaux aux inté­rêts contra­dic­toires ou anta­go­niques, et dont il est pos­sible, quand on inter­vient habi­le­ment, de faire bouger les para­mètres de fond. Parfois de manière impres­sion­nante !

C’est ainsi qu’au prin­temps 2012, s’est ren­forcé sou­dain et a pu enfin se faire entendre haut et fort un « pou­voir contre-hégé­mo­nique » étu­diant et popu­laire sur­gis­sant de la société d’en bas, capable de défier pen­dant quelque temps le pou­voir hégé­mo­nique des par­ti­sans du « tout au marché néo­li­bé­ral » et de ses grands oli­garques éco­no­miques et finan­ciers.

C’est ce qui explique l’émergence sou­daine dans l’espace public (dans les médias sociaux, mais aussi dans les médias tra­di­tion­nels, sur toutes les tri­bunes) d’un dis­cours cri­tique et auda­cieux : sur les ravages du néo­li­bé­ra­lisme dans l’éducation, sur la néces­sité de la gra­tuité sco­laire, sur la valeur d’un savoir non gan­gréné par les valeurs mer­can­tiles, et puisque la société est un tout, sur les néces­saires chan­ge­ments de cap radi­caux que cette der­nière devrait prendre. Un dis­cours cri­tique qui sou­dain prend toute sa place et per­cole par­tout, gagne une indé­niable légi­ti­mité et com­mence à damer le pion à ses adver­saires de tou­jours en remet­tant sur le devant de la scène les aspi­ra­tions éga­li­taires, éco­lo­gistes, fémi­nistes, huma­nistes de larges sec­teurs de la société d’en bas.

On assiste alors à un vaste exer­cice d’empo­werment col­lec­tif, de poli­ti­sa­tion accé­lé­rée que des mil­liers de jeunes gré­vistes vont pou­voir expé­ri­men­ter per­son­nel­le­ment, en décou­vrant sou­dain « la puis­sance com­mune » dont ils deviennent l’incarnation vivante, capable de « trans­por­ter des mon­tagnes » et par­tant de chan­ger le cours du monde, en empê­chant par exemple un gou­ver­ne­ment aux abois de faire appli­quer une loi liber­ti­cide, ou la police aux ordres de délo­ger des étu­diants de leur uni­ver­sité.

Il suf­fira de rap­pe­ler les mul­tiples formes d’interventions et de pra­tiques, poli­tiques, artis­tiques, ludiques, exis­ten­tielles qui n’ont cessé de germer et de fleu­rir pen­dant toute cette période par­tout au Québec, rom­pant avec les mono­to­nies et nor­ma­li­tés de l’ordre établi, ou encore avec le soi-disant indi­vi­dua­lisme de la géné­ra­tion mon­tante : mani­fes­ta­tions quo­ti­diennes de nuit, per­for­mances artis­tiques rebelles, expé­riences pilotes de télé­vi­sions de rue, coups d’éclat cou­ra­geux contre la répres­sion poli­cière, sits-in impro­vi­sés, spec­tacles contes­ta­taires, témoi­gnages d’engagements soli­daires, mani­fes­ta­tions gigan­tesques, concerts de cas­se­roles, etc., et bien sou­vent accom­pa­gnés des paroles rebelles du poète qué­bé­cois Gaston Miron qu’on empor­tait avec soi comme un emblème : « Nous revien­drons, nous aurons à dos le passé, Et à force d’avoir pris en haine toutes les ser­vi­tudes, Nous serons deve­nus des bêtes féroces de l’espoir ».

Se mani­festent enfin, et en syn­to­nie avec cette fièvre trans­for­ma­trice, ces soli­da­ri­tés outre-fron­tières qui com­mencent à se nouer quand le mou­ve­ment se met à réa­li­ser qu’ailleurs aussi on lutte pour la gra­tuité sco­laire, on dénonce avec la même luci­dité le néo­li­bé­ra­lisme, on rêve avec la même pas­sion d’un autre monde pos­sible : au Chili, en Espagne, en France, etc. On vibre à se sentir beau­coup moins seuls, plus encore légi­ti­més dans ce combat !

Des leçons pour l’aujourd’hui ?

Si l’on veut expli­quer pour­quoi un tel élan col­lec­tif, une fièvre sociale aussi conta­gieuse ont fini par s’étioler, fai­sant que cinq ans plus tard le Printemps érable ne semble qu’un loin­tain sou­ve­nir, il faut jus­te­ment reve­nir à la tra­jec­toire his­to­rique qui a porté ce mou­ve­ment ainsi qu’au contexte socio­po­li­tique hos­tile dans lequel il a émergé.

On le sait, ce der­nier n’était guère favo­rable : au Québec, les forces de droite sont deve­nues depuis les trois der­nières décen­nies chaque fois plus hégé­mo­niques, et la gauche (toutes ten­dances confon­dues[8]) se trouve par­tout sur la défen­sive et, qui plus est, pro­fon­dé­ment déso­rien­tée et frag­men­tée, inca­pable a priori de s’imposer d’une manière ou d’une autre, tant au sein de la société le rap­port de force géné­ral lui est défa­vo­rable. Et cela même si courent en paral­lèle dans les sou­bas­se­ments de la société d’indéniables malaises et mécon­ten­te­ments, som­meillent de pro­fondes et rebelles aspi­ra­tions au chan­ge­ment social.

Il est donc néces­saire pour la gauche d’adapter, de mode­ler en toute luci­dité sa stra­té­gie à ce contexte dif­fi­cile : en regrou­pant d’abord des forces éparses, en tra­vaillant de manière pri­vi­lé­giée à l’unité, en lut­tant contre la frag­men­ta­tion, en s’employant avant tout à élar­gir ses appuis et à ras­sem­bler der­rière elle de larges sec­teurs de la popu­la­tion, mais en le fai­sant de manière déter­mi­née et réso­lue, auda­cieuse et active, sur le mode de la rup­ture, autour d’une même lutte achar­née contre le néo­li­bé­ra­lisme et ses mesures les plus hon­nies[9].

Or c’est pré­ci­sé­ment ce qu’ont fait, ou plutôt ont com­mencé à faire, les étu­diants et les étu­diantes en 2012, tout au moins sur le ter­rain social de la lutte (celui plus spé­ci­fique de l’éducation), puisqu’ils n’y sont pas, par contre, arri­vés sur le champ plus géné­ral de la poli­tique, pré­lude à l’étiolement de leur mou­ve­ment.

Rappelez-vous, ils avaient pour­tant intui­ti­ve­ment mis en appli­ca­tion toutes les recettes sus­cep­tibles dans cette période dif­fi­cile de faire naître un véri­table pou­voir contre-hégé­mo­nique en marche : le patient tra­vail mili­tant mené de longue haleine, spé­cia­le­ment par l’ASSÉ, autour de reven­di­ca­tions poten­tiel­le­ment anti­néo­li­bé­rales ; la déter­mi­na­tion dans la lutte et la volonté réso­lue et sûre de son bon droit de « tenir tête » aux repré­sen­tants d’un gou­ver­ne­ment délé­gi­timé ; enfin l’unité, une unité recher­chée et main­te­nue (dif­fi­ci­le­ment, mais main­te­nue quand même) jusqu’à l’été. Jusqu’au moment où Jean Charest décide de chan­ger de ter­rain et de rame­ner la confron­ta­tion avec les gré­vistes dans le champ de la poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle.

Or, jus­te­ment là, pour la société d’en bas du Québec, il n’y avait pas de véri­table unité, car les partis poli­tiques d’opposition étaient, soit encore trop petits comme Québec soli­daire[10], soit défi­ni­ti­ve­ment gagnés par les com­pro­mis­sions néo­li­bé­rales comme le Parti qué­bé­cois, pour par­ve­nir à relayer avec force les aspi­ra­tions étu­diantes et les pous­ser jusqu’à leur terme, de manière à ce qu’elles se muent en vic­toires indé­niables.

C’est là peut-être toute la force et la richesse du Printemps érable : nous rap­pe­ler, au cœur de cette période poli­ti­que­ment blo­quée et en même temps chaque fois plus inquié­tante, qu’il est pos­sible au Québec, puisque ça l’a été il y a tout juste cinq ans, de faire bas­cu­ler les rap­ports de force poli­tique en vigueur et de redon­ner puis­sance à d’audacieuses volon­tés col­lec­tives d’émancipation. À l’encontre de toutes les hégé­mo­nies néo­li­bé­rales, de tous les décou­ra­ge­ments et cynismes ambiants !

Davantage encore, depuis le passé d’où il nous convoque, le sou­ve­nir du Printemps érable 2012 nous indique a contra­rio le chemin que les forces de gauche, toutes ten­dances confon­dues, devraient reprendre pour l’aujourd’hui, et par­ti­cu­liè­re­ment en ces temps de néo­li­bé­ra­lisme exa­cerbé où, pour para­phra­ser Walter Benjamin, « l’ennemi triomphe par­tout » : celui de l’unité, mais pas seule­ment celui de l’unité sociale, celui aussi, beau­coup plus essen­tiel et déter­mi­nant, de l’unité poli­tique, qui a jus­te­ment tel­le­ment manqué aux étu­diants et aux étu­diantes à partir de juin 2012. À la manière d’une sourde aspi­ra­tion qu’il reste à ceux et celles d’aujourd’hui à par­ache­ver, à enra­ci­ner et à faire revivre ici et main­te­nant, au pays du Québec !

N’est-ce pas pré­ci­sé­ment cela, s’emparer d’un sou­ve­nir à l’heure du danger, atti­ser dans le passé l’étincelle de l’espérance ?

[1]

Notes

  1. Sociologue et essayiste.
  2. Poème écrit par l’auteur le 18 juin 2012.
  3. Walter Benjamin, Œuvres III. Thèse VI, Paris, Gallimard, 2000.
  4. ASSÉ : Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante (c’était avec ses 100 000 membres, lors du conflit, la deuxième plus grande asso­cia­tion étu­diante, avec cepen­dant 70 % des étu­diants et étu­diantes en grève) ; FEUQ : Fédération étu­diante uni­ver­si­taire du Québec ; FECQ : Fédération col­lé­giale du Québec.
  5. Elle sera réper­to­riée plus tard sous le nom de « loi 12 ».
  6. Ces divi­sions se sont tra­duites notam­ment par le fait que deux des trois prin­ci­paux porte-parole étu­diants ont fini par rejoindre le Parti qué­bé­cois et par bri­guer des postes de dépu­tés, alors que d’autres cou­rants très actifs de ten­dance liber­taire se méfiaient comme de la peste de toute inter­ven­tion dans le champ de la poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle.
  7. Gabriel Nadeau-Dubois note cepen­dant à ce propos, dans Tenir tête, qu’une telle hausse modu­lée sur le prin­cipe de l’indexation n’a pas du tout les mêmes effets néga­tifs sur les pos­si­bi­li­tés d’accès « de mil­liers de jeunes Québécois » à l’université, que la hausse de75 % prévue par le gou­ver­ne­ment Charest. Il y voit donc une vic­toire non négli­geable du mou­ve­ment étu­diant. Gabriel Nadeau-Dubois, Tenir tête, Montréal, Lux, 2013, p. 141.
  8. On fait réfé­rence ici, dans le cas du Québec, à tous ceux et celles qui, en aspi­rant à plus d’égalité sociale et en par­ta­geant chacun à leur manière des sen­si­bi­li­tés fémi­nistes, éco­lo­giques, indé­pen­dan­tistes et alter­mon­dia­listes, se trouvent le plus sou­vent en syn­to­nie avec les aspi­ra­tions des dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux ou citoyens (syn­di­caux, com­mu­nau­taires, etc.) qui animent la société civile d’en bas. Mais à l’heure actuelle, de manière si diver­si­fiée et frag­men­tée qu’ils ne par­viennent pas à faire débou­cher ces aspi­ra­tions éga­li­taires autour d’une même orien­ta­tion d’ordre poli­tique.
  9. J’ai tenté ailleurs de donner un nom évo­ca­teur à cette stra­té­gie, celui de « la rup­ture démo­cra­tique », manière d’indiquer qu’il s’agit aujourd’hui pour les forces de gauche de rompre avec le néo­li­bé­ra­lisme, mais en se don­nant les moyens dans cette lutte dif­fi­cile de mettre peu à peu en mou­ve­ment, sur le mode de l’empo­werment col­lec­tif et par­ti­ci­pa­tif, de larges sec­teurs de la popu­la­tion, de faire ainsi surgir pas à pas un pou­voir contre-hégé­mo­nique alter­na­tif. Ce qui notam­ment implique de pri­vi­lé­gier dans son inter­ven­tion tout à la fois le champ des urnes et celui de la rue. Voir Pierre Mouterde, Repenser l’action poli­tique de gauche. Essai sur l’éthique, la poli­tique et l’histoire, Montréal, Écosociété, 2005 (en par­ti­cu­lier le cha­pitre 5, « Reconstruire le nous, la rup­ture démo­cra­tique », p. 111-133).
  10. Il fau­drait ajou­ter que Québec soli­daire, au-delà même de sa peti­tesse en termes orga­ni­sa­tion­nels, n’avait pas déve­loppé auprès du mou­ve­ment étu­diant de poli­tique col­lec­tive d’intervention très claire et défi­nie, se conten­tant de lais­ser ses mili­tants et ses mili­tantes agir de manière intui­tive et indi­vi­duelle.


Ce texte est paru dans le nu 18 des Nouveaux Cahiers du socialisme.

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