CINÉMA Je doute, donc je suis… moderne

Mis en ligne le 05 avril 2010

par CORCUFF Philippe

Shutter Island, le film de Martin Scorsese et sur­tout le magis­tral roman noir de Dennis Lehane, nous entraîne dans les méandres extrêmes des incer­ti­tudes humaines, aux confins de la para­noïa, là où les théo­ries du com­plot pros­pèrent. 11 Septembre 2001, grippe A… les conspi­ra­tion­nismes les plus extra­va­gants font florès sur Internet.

Le doute par­ti­cipe bien de la consti­tu­tion de la figure de l’individu occi­den­tal moderne. En témoigne un des pre­miers « pré­ceptes » énoncé par Descartes : « Ne rece­voir jamais aucune chose pour vraie […] que je n’eusse aucune occa­sion de le mettre en doute. » [1] Or ce doute est sus­cep­tible de révé­ler des pou­voirs enva­his­sants, voire auto­dé­vo­rants. Où poser la limite sug­gé­rée par Descartes met­tant en garde contre les scep­tiques, « qui ne doutent que pour douter » ? Où se déploie la légi­time mise en doute des pré­ju­gés domi­nants et où com­mence le délire para­noïaque ? Les che­mi­ne­ments nar­ra­tifs cise­lés par Lehane épousent tout d’abord ces inter­ro­ga­tions : « Si on vous juge dément, alors tous les actes qui devraient prou­ver le contraire sont inter­pré­tés comme ceux d’un dément. Vos saines pro­tes­ta­tions consti­tuent un déni. Vos craintes légi­times deviennent de la para­noïa. Votre ins­tinct de survie est qua­li­fié de méca­nisme de défense. »

Pendant la plus grande partie du récit, le héros semble avoir raison contre les accu­sa­tions de para­noïa portée contre lui. Mais, dans les plis du roman et dans les plans du film, perce timi­de­ment une autre (petite) voix, qui pren­dra le dessus dans le dénoue­ment : et si cet homme était vrai­ment fou ? Car Shutter Island appa­raît prin­ci­pa­le­ment au bout du compte comme une cri­tique des théo­ries du com­plot et de leur cir­cu­la­rité : « Vous avez réussi à vous convaincre que vous étiez tou­jours mar­shal et qu’à ce titre vous étiez venu enquê­ter à Shutter Island. A cette occa­sion, vous avez décou­vert une vaste conspi­ra­tion ; par consé­quent, tout ce que nous pou­vons dire ou faire pour vous prou­ver le contraire ne sert qu’à entre­te­nir l’illusion du com­plot. »

Sans que le trouble ne soit tout à fait éteint, une vérité pro­bable se fait jour au final : un auto-illu­sion­ne­ment aurait servi à recou­vrir un drame intime chez notre (ancien) mar­shal. Le récit ne débouche-t-il pas alors sur la pos­si­bi­lité d’un doute plus rai­sonné, frei­nant les dérives d’un doute absolu tout en lais­sant ouvertes des zones floues qu’aucune règle ration­nelle ne pour­rait régen­ter par avance ? On a là quelques conver­gences avec des pistes livrées en phi­lo­so­phie par Ludwig Wittgenstein [2]. Le doute illi­mité revê­ti­rait selon lui un carac­tère auto­ré­fu­tant, la pré­ten­tion de « douter de tout » sup­po­sant de douter aussi du doute. Plus lar­ge­ment, tant nos doutes que nos cer­ti­tudes auraient besoin d’appuis sur du non-inter­rogé, « comme des gonds sur les­quels tournent nos ques­tions et nos doutes ». Cette double fra­gi­lité pra­tique, dans nos doutes et nos cer­ti­tudes, ne mène­rait pas néces­sai­re­ment au nihi­lisme, ce der­nier ayant lui-même des chausse-trapes. Et puis tout doute ne serait pas « rai­son­nable ».

L’Américain Stanley Cavell a pro­longé l’inspiration witt­gen­stei­nienne dans une direc­tion sti­mu­lante : « L’enseignement de Wittgenstein est par­tout dirigé par le souci de réagir au scep­ti­cisme […] On manque ce qu’on pour­rait appe­ler « l’effet Wittgenstein » si […] on ne s’ouvre pas à la menace du scep­ti­cisme – c’est-à-dire, au scep­tique que l’on a en soi. » [3] Endiguer le scep­ti­cisme ne pas­se­rait pas par sa néga­tion, mais par une confron­ta­tion avec les doutes et les incer­ti­tudes tiraillant la condi­tion humaine. Le scep­ti­cisme serait à conte­nir, au double sens d’intégrer et d’empêcher que cela déborde. « Une marche sur la corde raide », ajoute Cavell.

Cette posi­tion d’équilibriste appa­raît comme un trait par­ti­cu­liè­re­ment pré­gnant de la mobi­lité indi­vi­dua­liste promue par le capi­ta­lisme contem­po­rain. N’y a-t-on pas affaire à des indi­vi­dus plus auto­nomes, mais soumis aux pres­sions de la logique mar­chande dans un uni­vers pétri d’inégalités et de pré­ca­ri­sa­tions ? L’autonomie per­son­nelle donne accès à des marges sup­plé­men­taires de liberté, mais accroît les zones d’incertitude. La com­mer­cia­li­sa­tion des désirs s’engouffre dans cette incer­ti­tude, mais en avi­vant les frus­tra­tions. Le mana­ge­ment pré­tend sol­li­ci­ter les per­son­na­li­tés de chacun, mais la loi du profit dans le cadre demeuré hié­rar­chique de l’entreprise capi­ta­liste écorche les demandes de recon­nais­sance, ren­for­çant les indé­ci­sions sur soi et sur les autres.

La poli­tique offi­cielle n’arrive pas à se col­ti­ner ces fra­gi­li­tés actuelles, sises dans les flot­te­ments entre doutes et cer­ti­tudes. Elle pré­fère se caler uni­la­té­ra­le­ment sur les fer­me­tures ras­su­rantes du lan­gage de « la sécu­rité » et de « la pro­tec­tion » : « Ne vos inquié­tez pas, on s’occupe de tout ! » Sans d’ailleurs vrai­ment remettre en cause le cadre si mani­fes­te­ment insta­bi­li­sant du néo­ca­pi­ta­lisme glo­ba­lisé. Le dis­cours d’ordre de la droite entre­tient des fan­tasmes sécu­ri­taires eth­ni­ci­sés, atti­sant les peurs et éro­dant les liber­tés indi­vi­duelles. Dans les moments élec­to­raux, le PS retrouve, quant à lui, une rhé­to­rique de la pro­tec­tion sociale, bien qu’acceptant au nom d’un sup­posé « réa­lisme » un cer­tain recul. Mais il ne sait pas quoi faire des indi­vi­dua­li­tés hési­tantes dans un tel amé­na­ge­ment social-libé­ral du capi­ta­lisme. Deux conser­va­tismes dis­tincts, mais qui ne prennent pas à bras-le-corps une des ten­sions tra­vaillant les expé­riences contem­po­raines, dont Shutter Island pré­sente une forme limite : entre un besoin de repères sta­bi­li­sés et une aspi­ra­tion à l’ouverture de ter­rains pour les péré­gri­na­tions sin­gu­lières de nos incons­tances. Qui invi­tera les indi­vi­dus du XXIe siècle aux aven­tures post­ca­pi­ta­listes des soli­da­ri­tés sta­bi­li­santes et des sub­jec­ti­vi­tés tâton­nantes ? Entre cer­ti­tudes et doutes, en assu­mant les fluc­tua­tions et les per­plexi­tés.

Par PHILIPPE CORCUFF, socio­logue

[1] « Discours de la méthode », 1637. [2] « De la cer­ti­tude », 1949-1951. [3] « Les Voix de la raison. Wittgenstein, le scep­ti­cisme, la mora­lité et la tra­gé­die », 1979.

* Paru sur Libération. fr

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