La santé malade du capitalisme

Christian Nadeau, Liberté, égalité, solidarité. Refonder la démocratie et la justice sociale, Montréal, Boréal, 2013

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 03 juin 2020

Christian Nadeau, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie poli­tique à l’Université de Montréal, écrit dans la conclu­sion de son livre que « ce plai­doyer phi­lo­so­phique pour la soli­da­rité et pour la gauche au Québec a pré­senté l’esquisse d’une argu­men­ta­tion, qui deman­de­rait bien entendu à être déve­lop­pée davan­tage, sur le type de gauche qui a fait et fait tou­jours partie de notre pay­sage poli­tique, et dont nous avons ten­dance par­fois à oublier le sens et la raison d’être » (p. 257).

Le pro­fes­seur Nadeau a raison de signa­ler que la société capi­ta­liste et les ins­ti­tu­tions poli­tiques qui en découlent vivent une période de crise pro­fonde. L’altermondialisation, los indi­gna­dos, Occupy Wall Street, le prin­temps érable, et de nom­breux autres mou­ve­ments de colère contre la démo­cra­tie libé­rale issue du libé­ra­lisme éco­no­mique, s’essoufflent et n’offrent plus de réponses, lais­sant le champ libre à l’extrême droite. Face à la crise du capi­ta­lisme finan­cier et à la révolte qu’elle sus­cite, le pro­fes­seur pro­pose de reve­nir (comme le sug­gère le titre de son essai) aux prin­cipes de liberté, d’égalité et de soli­da­rité pour refon­der la démo­cra­tie et la jus­tice sociale. On doit féli­ci­ter Christian Nadeau d’avoir lancé le défi à la gauche et de sus­ci­ter une réflexion de fond sur la démo­cra­tie.

Mais avant d’entreprendre cette dis­cus­sion au sein de la gauche, on doit s’attarder aux pro­po­si­tions que for­mule l’auteur. Il faut recon­naître que cet essai est avant tout un écrit idéo­lo­gique. Et sur ce plan, on doit encore féli­ci­ter M. Nadeau qui signale que l’on vit tou­jours dans une période où le débat idéo­lo­gique (indé­pen­dam­ment ce que pensent Francis Fukuyama et les autres néo­li­bé­raux) doit reve­nir au cœur de nos pré­oc­cu­pa­tions intel­lec­tuelles si on veut demeu­rer consé­quent avec notre volonté de chan­ger notre société.

L’auteur, qui prône une refonte de la démo­cra­tie, estime que la « tri­an­gu­la­tion, liberté, éga­lité, soli­da­rité repré­sente […] la meilleure inter­pré­ta­tion d’un tel projet » (p. 11). Ensuite, il pro­pose une défi­ni­tion de ces trois para­mètres qui ser­vi­ront de fon­da­tions pour cette recons­truc­tion de la démo­cra­tie.

Tout d’abord, avant de refon­der la démo­cra­tie (et c’est ici qu’on diverge avec l’auteur), il faut se poser la ques­tion : de quelle démo­cra­tie s’agit-il ? Celle dans laquelle nous vivons est une démo­cra­tie créée par une classe capi­ta­liste, pour ne pas dire bour­geoise, qui s’est donné les pou­voirs idéo­lo­giques, poli­tiques et éco­no­miques néces­saires pour fonder son auto­rité. C’est une démo­cra­tie libé­rale (aujourd’hui qua­li­fiée de néo­li­bé­rale) qui est basée sur une concen­tra­tion du capi­tal (le 1 %), sur une exploi­ta­tion de la masse (les 99 %), une oppres­sion des mino­ri­tés (les Autochtones), un impé­ria­lisme et un néo­co­lo­nia­lisme sur les peuples du monde. Elle pro­cure d’immenses pro­fits aux capi­ta­listes, par­ti­cu­liè­re­ment dans les pays indus­triel­le­ment avan­cés, comme le Canada et le Québec.

Ainsi, on ne peut pas refon­der et refor­mu­ler une nou­velle démo­cra­tie sans mettre en cause l’existence même de cette démo­cra­tie néo­li­bé­rale qui mine nos socié­tés et nos vies. Certes, on doit se battre pour les réformes même si l’on sait que celles-ci ne remettent pas en cause les bases fon­da­men­tales du capi­ta­lisme. Les luttes ne conduisent pas néces­sai­re­ment à une nou­velle forme de démo­cra­tie, et l’on voit aujourd’hui que des réformes, obte­nues par de dures luttes ouvrières, sont en voie de dis­pa­raître sous l’effet d’une nou­velle vague de capi­ta­lisme sau­vage.

L’ennemi n’est pas réduc­tible à ceux qui font une mau­vaise appli­ca­tion de la démo­cra­tie néo­li­bé­rale ; il est d’abord incarné par le capi­ta­lisme lui-même dont est issue cette démo­cra­tie fic­tive. La gauche doit obli­ga­toi­re­ment rele­ver le défi de créer une nou­velle démo­cra­tie, com­pre­nant tous les élé­ments avan­cés par Christian Nadeau, sans oublier tou­te­fois que cette nou­velle démo­cra­tie ne peut exis­ter sans la lutte des classes et la dis­pa­ri­tion du capi­ta­lisme.

La gauche doit réflé­chir sur les concepts de liberté et d’égalité tels qu’énoncés par l’auteur à la lumière de ses expé­riences anté­rieures. Souvent, dans une pers­pec­tive de gauche dog­ma­tique, la liberté et l’égalité ont été sacri­fiées au nom de la col­lec­ti­vité. Si la gauche veut entre­prendre une pro­fonde réflexion sur le socia­lisme du XXIe siècle, elle doit saisir l’importance d’une nou­velle appli­ca­tion de ces prin­cipes que sont la liberté et l’égalité. Le défi de la gauche, qui se dit socia­liste aujourd’hui, est de recon­naître que la liberté et l’égalité sont au cœur de la construc­tion d’une nou­velle société.

Quand Christian Nadeau parle de soli­da­rité, sa vision demeure un peu nébu­leuse. Une soli­da­rité entre citoyens et citoyennes, tra­vailleurs et tra­vailleuses, basée sur la réa­lité des classes sociales et le par­tage d’un objec­tif commun, est fon­da­men­tale pour toute trans­for­ma­tion socié­tale. Mais, une soli­da­rité entre l’État et les mou­ve­ments sociaux ne peut être qu’abstraite et illu­soire compte tenu de la nature de l’État dans un sys­tème capi­ta­liste. Sur ce point, l’auteur semble prê­cher plutôt pour un « social libé­ra­lisme » que pour une trans­for­ma­tion pro­fonde de la société capi­ta­liste.

Faire abs­trac­tion de la nature de l’État dans le capi­ta­lisme, c’est oublier le rôle his­to­rique même de cet État. L’État est l’instrument par lequel les masses sont sub­ju­guées, ce qui faci­lite leur oppres­sion et leur exploi­ta­tion. On négo­cie avec l’État dans le sec­teur public, non pas pour créer une nou­velle soli­da­rité avec le gou­ver­ne­ment, mais pour pré­ser­ver les acquis dure­ment gagnés par des années de lutte. Demandez aux étu­diants, et tous ceux qui les ont appuyés, si l’État est neutre.

Si nous sui­vons l’enseignement de Gramsci qui nous dit (et je para­phrase) que nous vivons une période où le capi­ta­lisme est à l’offensive, la gauche doit réa­li­ser qu’elle se trouve au centre d’une guerre de posi­tion. Elle doit se struc­tu­rer, s’adapter aux nou­velles condi­tions (dans notre cas, le XXIe siècle), reca­drer son dis­cours et refor­mu­ler sa ver­sion de la nou­velle démo­cra­tie.

John Holloway, dans son livre Changer le monde sans prendre le pou­voir : le sens de la révo­lu­tion aujourd’hui[1] inter­pelle la gauche dite socia­liste et révo­lu­tion­naire, l’enjoignant à mettre en pra­tique les grands idéaux qui guident ses luttes. Oui à la liberté, l’égalité et la soli­da­rité, comme le men­tionne cet auteur, mais jamais sans la lutte des classes. C’est sur ce plan que le livre de Christian Nadeau fait défaut.

La gauche qu’il évoque s’apparente sur­tout à celle struc­tu­rée autour de l’interventionnisme éta­tique à la John Maynard Keynes prô­nant le libé­ra­lisme social. Or il ne faut pas oublier que la théo­rie de Keynes a pour objec­tif de sauver le capi­ta­lisme, non d’instaurer le socia­lisme.

Cela dit, même si on a des posi­tions pro­fon­dé­ment dif­fé­rentes de celles du pro­fes­seur Nadeau, la lec­ture de cet ouvrage est néces­saire. C’est un essai idéo­lo­gique qui appelle la gauche socia­liste et révo­lu­tion­naire à s’emparer du débat sur la démo­cra­tie et de véri­ta­ble­ment conce­voir un socia­lisme pour le XXIe siècle.


  1. John Holloway, Changer le monde sans prendre le pou­voir. Le sens de la révo­lu­tion aujourd’hui, Montréal, Lux, 2007.

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