Chomsky : L’éducation est ignorance (Extrait du livre « Class Warfare » -1995)

Mis en ligne le 27 avril 2010

par Noam CHOMSKY

Interview mené par David Barsamian

DAVID BARSAMIAN : L’un des héros du renou­veau actuel de la droite… est Adam Smith. Vous avez effec­tué des recherches très impres­sion­nantes sur lui qui ont fait remon­ter à la sur­face… beau­coup d’informations qui ne cir­culent pas. Vous l’avez sou­vent cité décrire « l’abominable maxime des maîtres de l’humanité : tout pour nous et rien pour les autres. »

NOAM CHOMSKY : Je n’ai pas du tout fait de recherches sur Smith. Je l’ai juste lu. Il n’y a pas de recherches. Je l’ai lu tout sim­ple­ment. Il est pré-capi­ta­liste, c’est une des figures des Lumières. Il mépri­se­rait ce que nous appe­lons capi­ta­lisme. Les gens lisent des bribes d’Adam Smith, les quelques phrases qu’ils enseignent à l’école. Tout le monde lit le pre­mier para­graphe de « La Richesse des Nations » où il dit com­bien la divi­sion du tra­vail est mer­veilleuse. Mais peu pour­suivent des cen­taines de pages plus loin, où il dit que la divi­sion du tra­vail détruira les êtres humains et trans­for­mera les gens en créa­tures aussi stu­pides et igno­rantes qu’il est pos­sible de l’être pour un humain. Et que par consé­quent, dans toute société civi­li­sée, le gou­ver­ne­ment devra prendre des mesures pour empê­cher la divi­sion du tra­vail d’atteindre ses extrêmes.

Il a donné un argu­ment en faveur des mar­chés, mais l’argument était que sous condi­tion d’une liberté par­faite, les mar­chés mène­raient à l’égalité par­faite. C’est l’argument en leur faveur, parce qu’il pen­sait que l’égalité de condi­tion (pas seule­ment l’opportunité) était ce que à quoi l’on devait tenter d’aboutir. Et ça revient tou­jours et tou­jours. Il donna une cri­tique dévas­ta­trice de ce que nous appel­le­rions les poli­tiques Nord-Sud. Il par­lait de l’Angleterre et de l’Inde. Il a sévè­re­ment condamné les expé­riences que les bri­tan­niques menaient à l’époque et qui étaient en train de dévas­ter l’Inde.

Il a aussi fait des remarques, qui devraient être des truismes, sur la façon dont l’Etat fonc­tionne. Il signala qu’il est tota­le­ment absurde de parler d’une nation et de ce que nous appel­le­rions aujourd’hui les « inté­rêts natio­naux ». Il a sim­ple­ment observé au pas­sage, parce que c’est trop fla­grant, qu’en Angleterre, qui est le sujet dont il dis­cute – et c’était alors la société la plus démo­cra­tique -, les prin­ci­paux archi­tectes de la poli­tique sont « les mar­chands et les manu­fac­tu­riers », et qu’ils s’assurent que leurs propres inté­rêts soient, selon ses propres mots, « par­ti­cu­liè­re­ment pris en consi­dé­ra­tion », quel qu’en soit l’effet sur les autres, y com­pris le peuple anglais qui, c’est ce qu’il sou­tient, a souf­fert de leurs poli­tiques. Il n’avait pas les élé­ments pour le prou­ver à cette époque, mais il avait pro­ba­ble­ment raison.

Un siècle plus tard, ce truisme fut appelé ana­lyse de classe, mais vous n’avez pas besoin de lire du Marx pour la trou­ver. C’est très expli­cite chez Adam Smith. C’est si fla­grant qu’un enfant de 10 ans peut le voir. Il n’en a donc pas fait grand cas. Il l’a juste men­tionné. Mais c’est cor­rect. Si vous lisez ses tra­vaux, il est intel­li­gent. C’est une per­sonne qui vient des Lumières. Sa moti­va­tion prin­ci­pale était l’hypothèse que les gens sont guidés par la sym­pa­thie et les sen­ti­ments de soli­da­rité ainsi que le besoin de contrô­ler leur propre tra­vail, tout comme les autres pen­seurs des Lumières ou du début du Romantisme. Il fait partie de cette période, des Lumières Ecossaises.

La des­crip­tion qu’on fait de lui aujourd’hui est tout sim­ple­ment ridi­cule. Mais je n’ai pas eu à faire des recherches pour en arri­ver à cette conclu­sion. Tout ce que vous avez à faire est de le lire. Si vous savez lire, vous le trou­ve­rez. J’ai recher­ché un peu la façon dont c’est traité, et c’est inté­res­sant. Par exemple, l’université de Chicago, le grand bas­tion de l’économie de marché, a publié une édi­tion bicen­te­naire du héros, une édi­tion savante avec un énorme index et toutes les notes de bas de page et l’introduction écrite par un lau­réat du Prix Nobel, George Stigler. Une authen­tique édi­tion d’érudit. C’est celle que j’ai uti­li­sée. C’est la meilleure ver­sion. Le cadre aca­dé­mique était très inté­res­sant, y com­pris l’introduction de Stigler. Il est pro­bable qu’il n’a jamais ouvert « La Richesse des Nations ». Presque tout ce qu’il dit du livre est com­plè­te­ment faux. Sur ce sujet, j’ai exa­miné un tas d’exemple par écrit, dans « l’An 501 » et ailleurs.

Mais d’une cer­taine façon, l’index était encore plus inté­res­sant. Adam Smith est très connu pour son plai­doyer en faveur de la divi­sion du tra­vail. Regardez dans l’index « divi­sion du tra­vail » : il y a des tas de choses lis­tées. Mais il y en a une man­quante, à savoir sa dénon­cia­tion de la divi­sion du tra­vail, celle que je viens de citer. Je ne sais pour­quoi mais elle est absente. Et ça conti­nue comme ça. Je n’appellerais pas ça de la recherche car ça prend 10 minutes de tra­vail, mais si vous regar­dez l’édition savante, c’est alors intéressant.

Je veux être clair sur ce sujet. Il y a de bonnes études sur Smith. Si vous lisez la recherche sérieuse sur Smith, rien de ce que je dis n’est une sur­prise pour qui­conque. Comment le serait-ce ? Vous ouvrez le livre, vous le lisez et ça vous saute aux yeux. D’un autre côté, si vous regar­dez le mythe d’Adam Smith, qui est le seul que l’on trouve, l’écart entre le mythe et la réa­lité est énorme.

Ceci est valable pour le libé­ra­lisme clas­sique en géné­ral. Ses fon­da­teurs, des gens comme Adam Smith et Wilhelm von Humboldt, l’un des grands repré­sen­tants du libé­ra­lisme clas­sique, et qui ins­pi­rèrent John Stuart Mill – ils étaient ce que nous appel­le­rions des socia­listes liber­taires, c’est du moins ainsi que je les lis. Par exemple, Humboldt, comme Smith, dit : songez à un arti­san qui construit de belles choses. Humboldt dit que s’il le fait par coer­ci­tion externe, comme une paie, pour des salaires, on admi­rera ce qu’il fait mais on mépri­sera ce qu’il est. D’un autre côté, s’il le fait libre­ment, comme expres­sion de son libre arbitre, de sa propre volonté, et non pas à cause de la coer­ci­tion externe du tra­vail sala­rial, alors nous admi­rons aussi ce qu’il est parce qu’il est un être humain. Il a dit que tout sys­tème socioé­co­no­mique décent sera basé sur l’hypothèse selon laquelle les gens ont la liberté de s’informer et de créer – vu que c’est la nature fon­da­men­tale des humains – en libre asso­cia­tion avec les autres, mais cer­tai­ne­ment pas sous le genre de contraintes externes qui furent appe­lées capitalisme.

C’est la même chose avec Jefferson. Il vécut un demi-siècle plus tard, il a donc vu le capi­ta­lisme d’état se déve­lop­per, et il le mépri­sait bien sûr. Il a dit que ça mène­rait à une forme d’absolutisme pire que celui contre lequel nous nous étions défendu. En fait, si vous par­cou­rez cette période entière, vous y verrez une cri­tique très nette et acerbe de ce que nous appel­le­rons plus tard « capi­ta­lisme » et de sa ver­sion du 20° siècle, qui est conçue pour détruire l’individu, même dans le capi­ta­lisme entrepreneurial.

Il y a un cou­rant paral­lèle qui est rare­ment pris en compte mais tout aussi fas­ci­nant. C’est la lit­té­ra­ture ouvrière du 19° siècle. Ils ne lisaient pas Adam Smith et Wilhelm von Humboldt, mais ils disent les mêmes choses. Lisez les jour­naux sortis par les per­sonnes appe­lées les « filles de l’usine de Lowell », des jeunes femmes dans les usines, des méca­ni­ciennes et d’autres ouvriers qui diri­geaient leurs propres jour­naux. C’est le même genre de cri­tique. Il y eut une vraie bataille de la part de la popu­la­tion active en Angleterre et aux E.U. pour se défendre contre ce qu’ils appe­laient la dégra­da­tion, l’oppression et la vio­lence du sys­tème capi­ta­liste indus­triel, qui non seule­ment les déshu­ma­ni­saient mais rédui­sait aussi radi­ca­le­ment leur niveau intel­lec­tuel. Vous retour­nez donc au milieu du 19° et ces « filles d’usines », des jeunes filles tra­vaillant dans les fabriques de Lowell (dans le Massachusetts), lisaient de la lit­té­ra­ture de qua­lité de l’époque. Ils ont iden­ti­fié que l’élément clé du sys­tème était de les trans­for­mer en outils qui seraient mani­pu­lés, dégra­dés, mal­trai­tés etc. etc. Et ils ont âpre­ment com­battu ceci sur une longue période. C’est l’histoire de l’essor du capitalisme.

L’autre aspect de l’histoire est le déve­lop­pe­ment des grandes firmes, ce qui est un évè­ne­ment inté­res­sant en lui-même. Adam Smith n’en a pas beau­coup parlé, mais il a cri­ti­qué ses pre­mières étapes . Jefferson a vécu suf­fi­sam­ment long­temps pour en voir les débuts, et il leurs était très opposé. Mais le déve­lop­pe­ment des grandes firmes a réel­le­ment eu lieu au début du 20° siècle et très tard dans le 19° siècle. Au début elles exis­taient en tant que ser­vice public. Les gens s’alliaient pour construire un pont et ils étaient incor­po­rés dans ce but par l’Etat. Ils construi­saient le pont et c’était fini. Elles étaient sup­po­sées avoir une fonc­tion d’intérêt public. Dans les années 70, les états sup­pri­maient les chartes d’entreprise. Elles étaient accor­dées par l’Etat. Elles n’avaient aucune auto­rité. C’étaient des fic­tions. Ils sup­pri­mèrent les chartes d’entreprise car elles ne rem­plis­saient pas une fonc­tion publique. Puis vous passez à l’époque des com­pa­gnies et des firmes et des divers efforts pour conso­li­der le pou­voir qui com­men­çait à se mettre en place à la fin du 19°. Il est inté­res­sant de regar­der la lit­té­ra­ture. Les tri­bu­naux ne l’ont pas vrai­ment accepté. Il y eut quelques indices de ceci. Ce n’est pas avant le début du 20° siècle que les tri­bu­naux et les avo­cats conçurent un nou­veau sys­tème socioé­co­no­mique. Ce ne fut jamais fait par la légis­la­tion. Ce le fut prin­ci­pa­le­ment par les tri­bu­naux, les avo­cats et le pou­voir qu’ils déte­naient sur les états. Le New Jersey fut le pre­mier état à offrir aux socié­tés tous les droits qu’elles sou­hai­taient. Le capi­tal du pays tout entier com­mença bien évi­dem­ment à affluer sou­dai­ne­ment vers le New Jersey. Les autres états durent donc faire la même chose afin de se défendre, sous peine d’être anéan­tis. C’est une sorte de glo­ba­li­sa­tion à petite échelle. Puis les tri­bu­naux et les avo­cats arri­vèrent et créèrent un nou­veau corps entier de doc­trine qui donna aux firmes une auto­rité et un pou­voir qu’elles n’avaient jamais eu aupa­ra­vant. Si vous regar­dez le contexte de l’époque, c’est le même qui mena au fas­cisme et au bol­che­visme. Beaucoup de tout ceci fut sou­tenu par des gens appe­lés pro­gres­sistes, pour ces rai­sons : ils affir­maient que c’était la fin des droits indi­vi­duels. Nous sommes dans une période où les com­pa­gnies prennent le pou­voir, où le pou­voir se conso­lide et se cen­tra­lise. C’est censé être béné­fique si vous êtes un pro­gres­siste, par exemple un mar­xiste-léni­niste. De ce contexte sor­tirent trois choses majeures : le fas­cisme, le bol­che­visme et la tyran­nie d’entreprise. Ils sor­tirent plus ou moins tous les trois des mêmes racines hégé­liennes. C’est assez récent. Nous pen­sons aux grandes firmes comme quelque chose d’immuable, mais elles furent mon­tées de toutes pièces. Ce fut une créa­tion consciente qui fonc­tionna comme Adam Smith l’avait dit : les archi­tectes prin­ci­paux de la poli­tique ren­forcent le pou­voir éta­tique et l’utilisent selon leurs propres inté­rêts. Ce n’était cer­tai­ne­ment pas la volonté popu­laire. C’est essen­tiel­le­ment les déci­sions des cours et des avo­cats qui créèrent une forme de tyran­nie privée en de nom­breux aspects main­te­nant plus écra­sante que ne l’était la tyran­nie éta­tique. Ce sont des par­ties majeures de l’histoire moderne du 20° siècle. Les libé­raux clas­siques seraient hor­ri­fiés. Ils n’avaient pas ima­giné ça. Mais les petites choses qu’ils avaient vues les avaient déjà hor­ri­fiés. Cela aurait tota­le­ment scan­da­lisé Adam Smith ou Jefferson ou quelqu’un comme eux…

BARSAMIAN : … Vous êtes très patient avec les gens, par­ti­cu­liè­re­ment ceux qui posent les ques­tions les plus idiotes. Est-ce quelque chose que vous avez cultivé ?

CHOMSKY : Premièrement, d’habitude je ful­mine inté­rieu­re­ment, ce que vous voyez donc à l’extérieur n’est pas néces­sai­re­ment ce qui se trouve à l’intérieur. Mais en ce qui concerne les ques­tions, la seule chose qui m’irrite est l’élite intel­lec­tuelle, les trucs qu’ils font me dérange. Je ne devrais pas. Je devrais m’y attendre. Mais ça m’irrite. Mais d’un autre côté, ce que vous décri­vez comme idiot m’apparaissent comme des ques­tions par­fai­te­ment hon­nêtes. Les gens n’ont pas de raison de croire autre chose que ce qu’ils disent. Si vous vous deman­dez d’où vient le ques­tion­neur, à ce à quoi il a été exposé, c’est une ques­tion très ration­nelle et intel­li­gente. Ca peut sem­bler idiot d’un autre point de vue, mais ça ne l’est pas du tout selon le cadre d’où elle émerge. C’est plutôt rai­son­nable en règle géné­rale. Il n’y a donc pas de quoi être énervé.

Vous pouvez être désolé des condi­tions dans les­quelles les ques­tions sur­viennent. La chose à faire est d’essayer de les faire sortir de leur prison intel­lec­tuelle, qui n’est pas sim­ple­ment acci­den­telle comme je l’ai men­tionné. Pour reprendre l’expression d’Adam Smith, de gros efforts sont néces­saires pour arri­ver à rendre les gens « aussi stu­pide et igno­rant qu’il est pos­sible de l’être pour un humain ». Une grande partie du sys­tème édu­ca­tif est conçu pour ça. Si vous y réflé­chis­sez, il est conçu pour la pas­si­vité et l’obéissance. Dès l’enfance, une grande partie est conçue pour empê­cher les gens d’être indé­pen­dants et créa­tifs. Si vous êtes de tem­pé­ra­ment indé­pen­dant à l’école, vous ren­con­tre­rez cer­tai­ne­ment des pro­blèmes très tôt. Ce n’est pas le trait pré­féré ou encou­ragé. Quand les gens sur­vivent à tout ça, plus la pro­pa­gande éco­no­mique, plus la presse et la masse toute entière, le déluge de dis­tor­sion idéo­lo­gique per­ma­nent, ils posent des ques­tions qui d’un autre point de vue sont com­plè­te­ment raisonnables…

BARSAMIAN : Lors de la confé­rence Mellon que vous avez donnée à Chicago… Vous vous êtes concen­tré prin­ci­pa­le­ment sur les idées de John Dewey et Bertrand Russell (dans le domaine de l’éducation)…

CHOMSKY : …C’étaient des idées hau­te­ment liber­taires. Dewey lui-même vient tout droit du cou­rant majo­ri­taire amé­ri­cain. Les gens qui lisent ce qu’il a vrai­ment dit le consi­dè­re­raient main­te­nant comme un extré­miste anti-amé­ri­cain dérangé ou quelque chose dans le genre. Il expri­mait la pensée majo­ri­taire avant que le sys­tème idéo­lo­gique n’ait si mons­trueu­se­ment déformé la tra­di­tion. De nos jours c’est mécon­nais­sable. Par exemple, non seule­ment il était d’accord avec toute la tra­di­tion des Lumières qui était que, comme il le disait, « le but de la pro­duc­tion est de pro­duire des gens libres » – il a dit « des hommes libres », mais c’était il y a très long­temps. C’est le but de la pro­duc­tion, pas de pro­duire des mar­chan­dises. C’était l’un des prin­ci­paux théo­ri­ciens de la démo­cra­tie. Il y avait beau­coup de sortes dif­fé­rentes, contra­dic­toires de la théo­rie démo­cra­tique, mais celle dont je parle pen­sait que la démo­cra­tie requé­rait la dis­so­lu­tion du pou­voir privé. Il a dit qu’aussi long­temps qu’il y aurait un contrôle privé sur le sys­tème éco­no­mique, les dis­cus­sions sur la démo­cra­tie étaientt une plai­san­te­rie. En repre­nant en gros Adam Smith, Dewey disait que la poli­tique est l’ombre que les grandes entre­prises pro­jettent sur la société. Il a dit qu’atténuer l’ombre ne ser­vait pas à grand-chose. Les réformes la lais­se­raient tyran­nique – fon­da­men­ta­le­ment une opi­nion libé­rale clas­sique. Son point prin­ci­pal était que vous ne vous pouvez pas même parler de démo­cra­tie tant que vous n’avez pas un contrôle démo­cra­tique de l’industrie, du com­merce, de la banque, de tout. Ce qui signi­fie un contrôle par le peuple qui tra­vaille dans les ins­ti­tu­tions, et les communautés.

Ce sont des idées anar­chistes et socia­listes liber­taires stan­dards qui remontent aux Lumières, un déve­lop­pe­ment natu­rel des opi­nions telles que celles dont nous par­lions avant, et qui se sont déve­lop­pées avant celles du libé­ra­lisme clas­sique. Dewey les repré­sen­tait pen­dant la période moderne, tout comme Bertrand Russell, mais d’une autre tra­di­tion, mais encore enra­ci­née dans les Lumières. Ils étaient deux des prin­ci­paux, si ce n’est les deux prin­ci­paux pen­seurs du 20° siècle, dont les idées sont aussi connues que celles du vrai Adam Smith. Ce qui est un signe de l’efficacité du sys­tème édu­ca­tif, et du sys­tème de pro­pa­gande, à tout sim­ple­ment détruire jusqu’à notre connais­sance de nos propres ori­gines intel­lec­tuelles immédiates.

BARSAMIAN : Dans cette même confé­rence, vous avez para­phrasé Russell sur l’éducation. Vous avez dit qu’il avait promu l’idée que l’éducation ne doit pas être vue comme quelque chose qui rem­plit un vase avec de l’eau, mais plutôt comme aider une fleur à pous­ser selon sa nature…

CHOMSKY : C’est une idée du 18° siècle. Je ne sais pas si Russell la connais­sait ou l’a réin­ven­tée, mais vous lisez cela comme ‘stan­dard’ dans la lit­té­ra­ture du début des Lumières. C’était l’image qui était uti­li­sée… L’opinion d’Humboldt, le fon­da­teur du libé­ra­lisme clas­sique, était que l’éducation est un pro­blème visant à dérou­ler un fil sui­vant lequel l’enfant se déve­lop­pera, mais à sa manière. Vous pouvez guider un peu. C’est ce que l’éducation sérieuse devrait être, du jardin d’enfants jusqu’aux études secon­daires. C’est ce qui se passe dans les sciences avan­cées, parce que vous ne pouvez pas faire autrement.

Mais la majeure partie du sys­tème édu­ca­tif est très dif­fé­rente. L’éducation de masse fut conçue pour trans­for­mer les fer­miers indé­pen­dants en ins­tru­ments de pro­duc­tion dociles et pas­sifs. C’était son pre­mier objec­tif. Et ne pensez pas que les gens n’étaient pas au cou­rant. Ils le savaient et l’ont com­battu. Il y eut beau­coup de résis­tance à l’éducation de masse pour cette raison. C’était aussi com­pris par les élites. Emerson a dit une fois quelque chose sur la façon dont on les éduque pour les empê­cher de nous sauter à la gorge. Si vous ne les édu­quez pas, ce qu’on appelle l’« édu­ca­tion », ils vont prendre le contrôle – « ils » étant ce qu’Alexander Hamilton appe­lait la « grande Bête », c’est-à-dire le peuple. La pous­sée anti-démo­cra­tique de l’opinion dans ce qui est appelé les socié­tés démo­cra­tiques est tout bon­ne­ment féroce. Et à juste titre, puisque plus la société devient libre, plus dan­ge­reuse devient la « grande bête » et plus vous devez faire atten­tion pour la mettre en cage d’une manière ou d’une autre.

Mais il y a des excep­tions : Dewey et Russell en font partie, bien qu’ils soient com­plè­te­ment mar­gi­na­li­sés et incon­nus alors que tout le monde les louent comme ils le font pour Adam Smith. Ce qu’ils ont réel­le­ment dit serait consi­déré comme into­lé­rable dans le climat auto­cra­tique de l’opinion domi­nante. L’élément tota­li­taire de cette der­nière est assez frap­pant. Le simple fait que le concept « anti-amé­ri­cain » puisse exis­ter – je ne parle pas de son uti­li­sa­tion – mani­feste un côté tota­li­taire vrai­ment dra­ma­tique. Ce concept, l’anti-américanisme – sa seule véri­table contre­par­tie est l’anti-soviétisme dans le monde moderne. Dans l’Union Soviétique, le pire crime était d’être anti-soviet. C’est la carac­té­ris­tique d’une société tota­li­taire d’avoir des concepts tels que ceux-ci. Ici c’est consi­déré comme natu­rel. Les livres sur l’anti-américanisme, par des gens qui sont essen­tiel­le­ment des clones de Staline, sont hau­te­ment res­pec­tés. C’est vrai des socié­tés anglo-amé­ri­caines, qui sont de façon frap­pante les plus démo­cra­tiques. Je pense qu’il y a une cor­ré­la­tion… Alors que la liberté s’accroît, le besoin de forcer et de contrô­ler l’opinion gran­dit aussi si vous voulez empê­cher la « grande bête » de faire quelque chose de sa liberté…

…Dans leurs tra­vaux sur le sys­tème édu­ca­tif amé­ri­cain il y a quelques années, deux éco­no­mistes, Sam Bowles et Herb Gintis, ont fait remar­quer que le sys­tème est divisé en mor­ceaux. La partie des­ti­née aux tra­vailleurs et à la popu­la­tion est en effet conçue pour impo­ser l’obéissance. Mais l’éducation des­ti­née aux élites ne peut être iden­tique. Elle doit per­mettre la créa­ti­vité et l’indépendance, sinon ils ne pour­ront faire leur boulot, c’est à dire faire de l’argent. Vous trou­vez la même chose dans la presse. C’est pour cela que je lis le Wall Street Journal, le Financial Times et Business Week. Ils doivent dire la vérité. C’est une contra­dic­tion dans la presse géné­ra­liste aussi. Prenez le New York Times et le Washington Post par exemple. Ils ont une double fonc­tion et elles sont contra­dic­toires. L’une des fonc­tions est de sou­mettre la grande bête, l’autre est de lais­ser leurs lec­teurs, qui font partie de l’élite, se faire une image rai­son­na­ble­ment réa­liste de ce qui se passe dans le monde. Ils ne pour­ront satis­faire leurs propres besoins sinon. C’est une contra­dic­tion qui se res­sent jusqu’au sein du sys­tème édu­ca­tif. C’est tota­le­ment indé­pen­dant d’un autre fac­teur, à savoir l’intégrité pro­fes­sion­nelle, que beau­coup de gens ont : l’honnêteté, quelles que soient les contraintes exté­rieures. Cela mène à diverses com­plexi­tés. Si vous regar­dez dans le détail la façon dont les jour­naux fonc­tionnent, vous trou­vez ces contra­dic­tions et ces pro­blèmes qui se déve­loppent ensemble de manière compliquée…

Noam Chomsky

SOURCE

L’éducation est igno­rance, sur CHOMSKY​.FR, Extrait du livre Class Warfare, 1995

Traduction : T. pour CHOMSKY​.fr

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