Chine : l’ouverture revisitée

Par Mis en ligne le 10 septembre 2009

Introduction :

La crois­sance mon­diale du com­merce exté­rieur a été en moyenne lar­ge­ment plus élevée que celle du PIB mon­dial ces trente der­nières années. L’idée d’établir une rela­tion de cau­sa­lité entre la crois­sance de l’un et celle de l’autre vient natu­rel­le­ment à l’esprit. Allant plus loin, nombre d’économistes consi­dèrent que l’unique moyen d’accroître le taux de crois­sance du PIB est de lais­ser le marché opérer libre­ment une allo­ca­tion opti­male des res­sources de chaque pays grâce au libre échange. Certains économistes2 consi­dèrent (encore…) que l’ouverture des éco­no­mies, suite à l’adoption d’une poli­tique de libre échange recon­nais­sant les vertus du Marché, devrait conduire les pays for­te­ment dotés en tra­vail non qua­li­fié et peu en capi­tal à se spé­cia­li­ser dans la pro­duc­tion et dans l’exportation de pro­duits manu­fac­tu­rés « labour using ».

L’ouverture d’une éco­no­mie ne signi­fie pas néces­sai­re­ment la recon­nais­sance des vertus des lois du Marché. Elle est sou­vent le résul­tat d’une poli­tique déli­bé­rée de l’Etat : sub­ven­tions à l’exportation, poli­tiques de taux d’intérêt sélec­tive, pro­tec­tion­nisme tem­po­raire et sélec­tif, expres­sion d’une poli­tique indus­trielle active ont carac­té­risé les modes et les séquences de l’ouverture des prin­ci­paux pays asia­tiques ces qua­rante der­nières années (Lall, 2004, et annexe) et plus par­ti­cu­liè­re­ment en Chine ces vingt cinq der­nières années. On sait aussi que l’ouverture des éco­no­mies pro­duit sur­tout des spé­cia­li­sa­tions intra branche, bien éloi­gnées des spé­cia­li­sa­tions inter­branches, fon­dées sur les dota­tions rela­tives des fac­teurs de pro­duc­tion. Les pays qui res­tent spé­cia­li­sés sur des pro­duits pri­maires, agri­coles et miniers, sont aujourd’hui mar­gi­na­li­sées dans le com­merce inter­na­tio­nal, à moins qu’ils ne pro­cèdent à une « indus­tria­li­sa­tion » de leur agri­cul­ture en déve­lop­pant une agro indus­trie uti­li­sant des tech­niques de pointe, tant au niveau des inputs que des biens d’équipement (Chili, Argentine par exemple). La struc­ture du com­merce inter­na­tio­nal des pays en voie de déve­lop­pe­ment a été pro­fon­dé­ment trans­for­mée depuis un peu plus de deux décen­nies. En 1980, 25% des expor­ta­tions de ces éco­no­mies por­taient sur des pro­duits manu­fac­tu­rés, en 1998, ce pour­cen­tage s’élève à 80% et depuis il conti­nue de croître (Banque Mondiale, 2004, p.45). Ces pays, peu nom­breux, orientent donc leurs expor­ta­tions vers des pro­duits manu­fac­tu­rés. La Chine offre un exemple fort de cette orien­ta­tion. Les autres, les pays les moins avan­cés, sont de plus en plus mar­gi­na­li­sés dans le com­merce inter­na­tio­nal. Cette nou­velle orien­ta­tion ne cor­res­pond donc pas à une spé­cia­li­sa­tion en accord avec les « canons » de la « théo­rie pure du com­merce inter­na­tio­nal »

Comme tou­jours la réa­lité est cepen­dant plus com­plexe qu’elle paraît. Les éco­no­mies asia­tiques deve­nues émer­gentes ont pu, par exemple, béné­fi­cier des « avan­tages » liés aux dota­tions rela­tives de fac­teurs (main d’oeuvre peu chère et peu pro­té­gée essen­tiel­le­ment), mais d’une part, ce sont des avan­tages en coûts abso­lus de type smithien3, et d’autre part ce n’est que pour mieux se créer de nou­veaux « avan­tages » plus por­teurs. Le prix de leur main d’oeuvre leur a ainsi sou­vent permis d’obtenir des avan­tages abso­lus sur un nombre très retreint de pro­duits, lorsqu’il exis­tait un spectre de tech­niques per­met­tant d’utiliser des com­bi­nai­sons pro­duc­tives peu intenses en capi­tal sub­sti­tuables à des com­bi­nai­son inten­sives en capi­tal et per­met­tant une ren­ta­bi­lité supé­rieure. Et c’est à partir de cet avan­tage qu’elles ont pu, grâce à une poli­tique indus­trielle active, flexi­bi­li­ser leur appa­reil de pro­duc­tion vers la pro­duc­tion de pro­duits néces­si­tant davan­tage de capi­tal, de tra­vail qua­li­fié, ayant une élas­ti­cité revenu plus grande. Que ce soit dans le cas de la Corée, de Taiwan, du Brésil et déjà en Chine, on peut obser­ver ce mou­ve­ment vers une tech­ni­cité accrue comme nous venons de le sou­li­gner et ce malgré le coût encore faible de leur main d’oeuvre. La véri­table « menace » pour les pays déve­lop­pés, à un terme plus ou moins proche, n’est pas que ces pays se spé­cia­lisent sur des pro­duits riches en main d’oeuvre peu qua­li­fiée (« labour using »), ce qu’ils font au début, mais qu’ils concur­rencent à terme les entre­prises loca­li­sées dans ces pays sur des pro­duits à haute tech­no­lo­gie, inten­sif en capi­tal, uti­li­sant une main d’oeuvre qua­li­fiée, peu rému­né­rée.

A partir d’un appui direct et indi­rect impor­tant de l’Etat, la crois­sance de la Chine s’effectue à l’aide d’un double procès d’accumulation pri­mi­tive : le pre­mier au sens de Marx, visant à sur­ex­ploi­ter la migra­tion des cam­pagnes vers les villes en impo­sant une « ges­tion libre de leur force de tra­vail » ; la seconde, nou­velle, ori­gi­nale, consiste à pro­fi­ter des gains obte­nus dans les entre­prises uti­li­sant beau­coup de main d’oeuvre peu rému­né­rée pour inves­tir dans des sec­teurs à tech­no­lo­gie plus sophistiquée5 et uti­li­sant une main d’oeuvre davan­tage qua­li­fiée, mieux rému­né­rée que celle qui n’est pas qua­li­fiée, mais rece­vant des reve­nus très faibles com­pa­rés à ceux en vigueur dans les éco­no­mies semi indus­tria­li­sées.

Lire la suite : Pierre Salama : Chine : l’ouverture revi­si­tée (pdf – 23 pages – 264k)

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