Chine : l’ouverture revisitée

Introduction :

La croissance mondiale du commerce extérieur a été en moyenne largement plus élevée que celle du PIB mondial ces trente dernières années. L’idée d’établir une relation de causalité entre la croissance de l’un et celle de l’autre vient naturellement à l’esprit. Allant plus loin, nombre d’économistes considèrent que l’unique moyen d’accroître le taux de croissance du PIB est de laisser le marché opérer librement une allocation optimale des ressources de chaque pays grâce au libre échange. Certains économistes2 considèrent (encore…) que l’ouverture des économies, suite à l’adoption d’une politique de libre échange reconnaissant les vertus du Marché, devrait conduire les pays fortement dotés en travail non qualifié et peu en capital à se spécialiser dans la production et dans l’exportation de produits manufacturés « labour using ».

L’ouverture d’une économie ne signifie pas nécessairement la reconnaissance des vertus des lois du Marché. Elle est souvent le résultat d’une politique délibérée de l’Etat : subventions à l’exportation, politiques de taux d’intérêt sélective, protectionnisme temporaire et sélectif, expression d’une politique industrielle active ont caractérisé les modes et les séquences de l’ouverture des principaux pays asiatiques ces quarante dernières années (Lall, 2004, et annexe) et plus particulièrement en Chine ces vingt cinq dernières années. On sait aussi que l’ouverture des économies produit surtout des spécialisations intra branche, bien éloignées des spécialisations interbranches, fondées sur les dotations relatives des facteurs de production. Les pays qui restent spécialisés sur des produits primaires, agricoles et miniers, sont aujourd’hui marginalisées dans le commerce international, à moins qu’ils ne procèdent à une « industrialisation » de leur agriculture en développant une agro industrie utilisant des techniques de pointe, tant au niveau des inputs que des biens d’équipement (Chili, Argentine par exemple). La structure du commerce international des pays en voie de développement a été profondément transformée depuis un peu plus de deux décennies. En 1980, 25% des exportations de ces économies portaient sur des produits manufacturés, en 1998, ce pourcentage s’élève à 80% et depuis il continue de croître (Banque Mondiale, 2004, p.45). Ces pays, peu nombreux, orientent donc leurs exportations vers des produits manufacturés. La Chine offre un exemple fort de cette orientation. Les autres, les pays les moins avancés, sont de plus en plus marginalisés dans le commerce international. Cette nouvelle orientation ne correspond donc pas à une spécialisation en accord avec les « canons » de la « théorie pure du commerce international »

Comme toujours la réalité est cependant plus complexe qu’elle paraît. Les économies asiatiques devenues émergentes ont pu, par exemple, bénéficier des «avantages» liés aux dotations relatives de facteurs (main d’oeuvre peu chère et peu protégée essentiellement), mais d’une part, ce sont des avantages en coûts absolus de type smithien3, et d’autre part ce n’est que pour mieux se créer de nouveaux « avantages » plus porteurs. Le prix de leur main d’oeuvre leur a ainsi souvent permis d’obtenir des avantages absolus sur un nombre très retreint de produits, lorsqu’il existait un spectre de techniques permettant d’utiliser des combinaisons productives peu intenses en capital substituables à des combinaison intensives en capital et permettant une rentabilité supérieure. Et c’est à partir de cet avantage qu’elles ont pu, grâce à une politique industrielle active, flexibiliser leur appareil de production vers la production de produits nécessitant davantage de capital, de travail qualifié, ayant une élasticité revenu plus grande. Que ce soit dans le cas de la Corée, de Taiwan, du Brésil et déjà en Chine, on peut observer ce mouvement vers une technicité accrue comme nous venons de le souligner et ce malgré le coût encore faible de leur main d’oeuvre. La véritable « menace » pour les pays développés, à un terme plus ou moins proche, n’est pas que ces pays se spécialisent sur des produits riches en main d’oeuvre peu qualifiée (« labour using »), ce qu’ils font au début, mais qu’ils concurrencent à terme les entreprises localisées dans ces pays sur des produits à haute technologie, intensif en capital, utilisant une main d’oeuvre qualifiée, peu rémunérée.

A partir d’un appui direct et indirect important de l’Etat, la croissance de la Chine s’effectue à l’aide d’un double procès d’accumulation primitive : le premier au sens de Marx, visant à surexploiter la migration des campagnes vers les villes en imposant une « gestion libre de leur force de travail » ; la seconde, nouvelle, originale, consiste à profiter des gains obtenus dans les entreprises utilisant beaucoup de main d’oeuvre peu rémunérée pour investir dans des secteurs à technologie plus sophistiquée5 et utilisant une main d’oeuvre davantage qualifiée, mieux rémunérée que celle qui n’est pas qualifiée, mais recevant des revenus très faibles comparés à ceux en vigueur dans les économies semi industrialisées.

Lire la suite : Pierre Salama : Chine : l’ouverture revisitée (pdf – 23 pages – 264k)