Entre la fin de la Concertation et le « néopinochetisme »

De tous les pays du Cône Sud où il y a eu des dictatures, le Chili est le seul où les forces de la dictature se sont recyclées en un parti politique. Ces forces revendiquent la période dictatoriale et se sont constituées en une force presque majoritaire pendant la période de démocratie. Dans toutes les élections le bloc de partis pinochetistes a toujours obtenu une proportion élevée de votes. A deux reprises il fut vaincu par moins de 5% des voix.

par Emir Sader

18 janvier 2010

L’opposition à la dictature, après la grande défaite des organisations clandestines – MIR (Movimiento de la Izquierda Revolucionaria) et FPMR (Frente Patriotico Manuel Rodríguez) – fut dirigée par l’alliance entre les partis Démocrate Chrétien et Socialiste. Deux partis qui ont été ennemis puisque le PS était celui d’Allende et l’autre, celui d’Eduardo Frei Montalva, appuyat le coup d’état militaire. Pour cela le PS a dû rompre son alliance historique avec le Parti Communiste et organiser la « Concertation » avec le parti Démocrate Chrétien en résonance avec le phénomène international de recyclage du Parti Socialiste et Social-Démocrate vers le néolibéralisme.

Un an après que Pinochet ait perdu le référendum sur sa réélection en 1988, référendum convoqué par lui-même, la Concertation obtint l’élection d’un démocrate chrétien, Patricio Aylwin – ex dirigeant de l’opposition la plus extrême au gouvernement d’Allende – le premier président civil depuis le coup d’état militaire de 1973.

La Concertation a maintenu la politique économique de la dictature militaire qui avait conquis l’appui des grandes entreprises chiliennes, basée sur une politique d’ouverture économique, sur un modèle exportateur de matières premières et sur un Traité de Libre Commerce qu’un gouvernement postérieur de la Concertation (alors présidée par un socialiste Ricardo Lagos) a signé avec les USA. Ce qui, entre autres, empêche le Chili de participer au Marché Commun du Sud (Mercosur). Elle a essayé de modérer les durs effets sociaux de la dictature pinochetiste, qui avait fait passer le Chili d’un des pays les moins inégaux du continent vers l’un des plus inégaux. Entre autres, elle a maintenu les politiques de libre commerce dans le cadre du néolibéralisme appliqué par Pinochet.

Après Aylwin, fut élu Eduardo Frei Ruiz Tagle (fils de l’ex président Eduardo Frei Montalva), ensuite furent élus deux présidents socialistes – Ricardo Lagos et Michelle Bachelet – sans qu’ait lieu le moindre changement substantiel dans la politique appliquée jusque là par les présidents démocrates chrétiens.

Quand Bachelet fut élue, de la même façon que son prédécesseur avec un très léger avantage sur le candidat des forces néopinochetistes, sa popularité a souffert de lourdes pertes en appliquant un plan hérité de Ricardo Lagos. Plan qui prétendait transformer radicalement le transport urbain de Santiago, simultanément, en un seul jour. Les résultats furent catastrophiques pendant plusieurs mois, à cela s’ajoutèrent les mobilisations des étudiants du secondaire, des petits producteurs miniers et celles du peuple Mapuche, provocant une chute du prestige de la présidente à un niveau très bas.

Récemment, malgré la présence d’un ministre de l’économie genre Chicago Boys, la crise internationale est arrivée. Bachelet commença à récupérer du soutien en appliquant des mesures compensatoires aux effets sociaux les plus graves de la crise, comme par exemple une correction partielle de la Sécurité Sociale et des bons pour les secteurs les plus touchés et ainsi terminer son mandat avec un indice de popularité similaire à celui de Lula.

Néanmoins, la succession semble difficile, étant donné que la Concertation n’a jamais réussi à imposer une grande défaite à la droite, un de ses majeurs échecs politiques. Ce qui permet à Sebastián Piñera d’apparaître à nouveau comme un candidat fort pour les présidentielles à venir. Piñera possède une des plus grandes fortunes du pays, acquise pendant la dictature de Pinochet, alors que son frère et associé José Piñera – ancien ministre du Travail de la dictature – appliquait pour la première fois sur le continent la maudite « flexibilité du travail ». Le groupe Piñera, entre autres grandes entreprises chiliennes à l’expansion agressive dans le pays et à l’extérieur, est propriétaire de Lan Chile ainsi que de Lan Peru (compagnies aériennes), du club de foot Colo-Colo (bien que supporter d’un autre club, il a acheté la plus grande partie des actions de l’équipe la plus populaire du Chili) et d’une chaîne de télévision.

Avec Piñera comme favori, la Concertation a pensé qu’elle devait faire appel à un candidat à l’image plus modérée que celle d’un socialiste et a convoqué l’ex président Eduardo Frei Ruiz Tagle comme candidat. Le résultat de ce pas audacieux et timoré est l’apparition de trois autres candidatures du PS dévoilant le mécontentement avec la position de la direction du parti. Parmi elles, celle d’un ex ministre d’Allende, Jorge Arrate, appuyé par le Parti Communiste et celle de Marco Enríquez Ominami, fils biologique du plus haut dirigeant du MIR (Miguel Enríquez) et d’une journaliste, qui fut adopté par celui qui se maria avec elle, Carlos Ominami, ex militant du MIR expulsé pour s’être exilé, qui ensuite passa au PS où il fut ministre néolibéral d’économie.

Au premier tour des élections présidentielles de décembre 2009, Arrate a obtenu plus de 6% des voix, Marco est arrivé à 20% avec une image de renouveau, une espèce de troisième voie très bien couverte et appréciée par la presse (au Chili pratiquement toute de droite) animée par l’idée qu’il prendrait des voix à la Concertation. Piñera a obtenu 44% face aux 30% de Frei. C’est le résultat historique de la droite ; de plus, cette fois, le candidat de la Concertation a le pire score de la coalition et il ne pourra pas compter sur un grand transfert de voix, les sondages l’estimant à 3%. Ce qui signifie que même la décision du PC et de Arrate d’appuyer le candidat de la concertation ne pourra assurer que leurs voix soient dirigées vers Frei lors du second tour. Encore moins celles de Enríquez Ominami qui laisse libre choix à ses électeurs.

Ainsi tout indique le proche retour de la droite au gouvernement du Chili, résultant des politiques de la Concertation : conciliation avec le modèle hérité de Pinochet sans même avoir jamais convoqué une Assemblée Constituante afin de permettre au Chili d’avoir une Constitution démocratique et non une imitation de celle imposée par la dictature. La Concertation n’a jamais non plus atteint un soutien populaire très ample, de sorte que de vastes secteurs d’origine pauvre votent pour le candidat néopinochetiste. Quatre mandats (vingt ans) de candidats de la Concertation, deux d’entre eux présidés par des socialistes, aboutissent sur un échec avec, probablement, la restitution du gouvernement au (néo) pinochetisme, sans avoir rompu avec son modèle économique ni avoir pu démanteler la droite à l’origine de la dictature militaire. Le Chili, montré par les institutions financières internationales comme le modèle réussi d’application des politiques de libre marché, revient aux mains de ceux qui les ont formulées et appliquées pendant la dictature pinochetiste.

Leer mas : La derecha reconquista La Moneda con Sebastián Piñera.

Auteur-e-s: Emir Sader

Brésilien, professeur à l’université d’Etat de Rio de Janeiro, collaborateur du Monde diplomatique, directeur du Conseil latino-américain des sciences sociales.

Pays & Région(s): Amérique latine & Caraïbes – Chili

Thèmes: Election – Néolibéralisme – Virage à gauche de l’Amérique latine

Source-s: michelcollon.info – 12 janvier 2010