Chiapas : les 20 ans d’une rébellion qui dure

Par Mis en ligne le 06 janvier 2014

Un bilan en demi-teinte des 20 ans de luttes d’un mou­ve­ment qui se veut à la fois libé­ra­teur des Indiens de la région et en rup­ture avec la mon­dia­li­sa­tion. Par Bernard Duterme, qui depuis des années l’observe et le sou­tient.

Vingt ans après le spec­ta­cu­laire sou­lè­ve­ment zapa­tiste du 31 décembre 1993, c’est de nou­veau l’effervescence chez les Indiens rebelles du Chiapas, dans le Sud-Est mexi­cain. Lancement des » Escuelitas zapa­tis­tas  » ouvertes aux » zapa­ti­sants » du monde entier, relance du » Congrès natio­nal indi­gène (CNI) » qui fédère les peuples indi­gènes du Mexique en lutte contre l’exploitation minière, agro-indus­trielle, éner­gé­tique, tou­ris­tique qui mange leurs ter­ri­toires, mais aussi célé­bra­tions en cas­cade du triple anni­ver­saire de la rébel­lion : les dix ans de l’autogouvernement de fait, les vingt ans de l’insurrection armée, les trente ans de la fon­da­tion de l’Armée zapa­tiste de libé­ra­tion natio­nale (EZLN).

30 ans, 20 ans, 10 ans…

C’est en novembre 1983 en effet qu’une poi­gnée de gué­rille­ros issus des Forces de libé­ra­tion natio­nale (FLN), rejoints l’année sui­vante par cet uni­ver­si­taire qui devien­dra le » sous-com­man­dant Marcos « , créent l’EZLN au fin fond de l’État du Chiapas, avec la ferme inten­tion, à la mode de Che Guevara, d’y » allu­mer » la révo­lu­tion. Marcos et ses cama­rades ne seront tou­te­fois pas les seuls à » tra­vailler » aux côtés des Mayas tzot­ziles, tzel­tales, tojo­la­bales, choles de la région. Les ani­ma­teurs sociaux du très concerné dio­cèse catho­lique de San Cristobal de Las Casas, dont les fron­tières coïn­cident pré­ci­sé­ment avec la zone d’influence actuelle des zapa­tistes, sont aussi à l’œuvre dans les vil­lages indi­gènes.

Dix ans plus tard, forts de ces influences mul­tiples mais contre­car­rés dans leurs pro­jets d’émancipation par l’autoritarisme d’une élite locale raciste et par les effets de la libé­ra­li­sa­tion de l’économie mexi­caine, d’importants sec­teurs de la popu­la­tion indi­gène du Chiapas vont se sou­le­ver en armes (avec les moyens du bord, sou­vent de vieilles pétoires) dans les prin­ci­pales villes de la région. » Démocratie, liberté, jus­tice ! « .

Et ce, le jour même de l’entrée en vigueur des Accords de libre- échange nord-amé­ri­cain (Alena) qui ouvrent les richesses du Mexique aux États-Unis et au Canada. Mais le coup d’éclat zapa­tiste de la nuit du 31 décembre 1993 fera long feu. Lourdement répri­més, les Indiens insur­gés vont rapi­de­ment se replier et réin­té­grer leurs vil­lages. Débutera alors un long pro­ces­sus de mili­ta­ri­sa­tion de la région par les auto­ri­tés, de négo­cia­tion erra­tique et de mobi­li­sa­tion paci­fique de l’EZLN, au reten­tis­se­ment mon­dial.

Dix ans plus tard, en 2003, déçus, voire trahis par la non-appli­ca­tion des » accords de San Andrés » (seuls accords signés à ce jour entre gou­ver­ne­ment et rebelles, sur la recon­nais­sance des » droits et cultures indi­gènes « ), les zapa­tistes rendent publique la créa­tion de leurs propres organes d’autogouvernement, radi­ca­le­ment étanches aux inter­ven­tions de l’État, au mal gobierno. C’est l' » auto­no­mie de fait « , celle que la Constitution ne veut pas leur recon­naître. Le » mandar obe­de­ciendo  » (com­man­der en obéis­sant), ici et main­te­nant.

La pra­tique poli­tique expé­ri­men­tée alors dans les vil­lages zapa­tistes rejette toute forme de confis­ca­tion du pou­voir, d’abandon de sou­ve­rai­neté dans des struc­tures en sur­plomb. Elle s’organise dans la rota­tion et la révo­ca­bi­lité de tous les man­dats, de toutes les » charges » qu’à tour de rôle les délé­gués indi­gènes – hommes et femmes – assument béné­vo­le­ment au sein des cinq » conseils de bon gou­ver­ne­ment « , où l’on admi­nistre l’autonomie édu­ca­tive, sani­taire, juri­dique et, autant que faire se peut, pro­duc­tive et com­mer­ciale des com­mu­nau­tés rebelles. Le bilan qu’en dressent aujourd’hui les zapa­tistes eux-mêmes est plutôt posi­tif : en dépit de bien des dif­fi­cul­tés, non élu­dées, les indi­ca­teurs sociaux pro­gressent…

La portée mon­diale d’un mou­ve­ment para­doxal

Toute l’originalité, la force et la fai­blesse de la rébel­lion zapa­tiste résident dans l’évolution et les réa­li­tés aux­quelles ren­voie ce triple anni­ver­saire. Une avant-garde révo­lu­tion­naire léni­niste clas­sique fait place à une révolte indienne mas­sive, déter­mi­née, presque sui­ci­daire, qui elle-même, au gré des cir­cons­tances, des rap­ports de force, de ren­contres » inter­ga­lac­tiques  » avec des bus entiers de rebelles venus du reste du monde, va s’affirmer en un mou­ve­ment à la fois ouvert et auto­nome, radi­ca­le­ment démo­cra­tique et pro­fon­dé­ment iden­ti­taire, natio­na­liste mexi­cain autant qu’ethnique et alter­mon­dia­liste, impré­gné d’un esprit liber­taire, de clés de lec­ture mar­xiste, d’une culture chré­tienne éman­ci­pa­trice, d’idéaux fémi­nistes et de réfé­rences mayas.

Une addi­tion de com­bi­nai­sons inédites. Le mou­ve­ment zapa­tiste garde en tout cas le mérite d’avoir donné vie, à partir de son ancrage local, à un idéal éthique et poli­tique désor­mais uni­ver­sel : l’articulation de l’agenda de la redis­tri­bu­tion à celui de la recon­nais­sance. » Nous sommes égaux parce que dif­fé­rents « .

En cette année d’anniversaires, le sous-com­man­dant Marcos conti­nue à culti­ver l' » indé­fi­ni­tion » de la rébel­lion… tout en bali­sant la voie, avec ou sans auto­dé­ri­sion : » en bas à gauche « , en marge de toute repré­sen­ta­tion poli­tique, en » réseau  » avec les luttes » anti­ca­pi­ta­listes  » d’ici et d’ailleurs. Ses pos­tures lui valent certes quelques ini­mi­tiés au sein des gauches mexi­caines.

Mais la prio­rité donnée à l’expérimentation d' » une autre manière de faire de la poli­tique » dans les com­mu­nau­tés auto­nomes est aussi le résul­tat de l’inconséquence des partis mexi­cains, y com­pris de gauche, qui n’ont pas res­pecté, sur le plan natio­nal, les » accords de San Andrés » et, dans le Chiapas, affichent leur hos­ti­lité aux » bases d’appui » de l’EZLN…

Au-delà, le contexte demeure extrê­me­ment pro­blé­ma­tique pour les indi­gènes de la région, zapa­tistes ou non. Ils figurent tou­jours parmi les popu­la­tions les plus pauvres du Mexique, sou­vent sans accès aux ser­vices de base, mar­gi­na­li­sés ou ins­tru­men­ta­li­sés par un modèle de déve­lop­pe­ment pré­da­teur – » extrac­ti­viste « , fores­tier, agri­cole, tou­ris­tique… – qui pro­fite des mul­tiples richesses natu­relles et cultu­relles du Chiapas, au détri­ment de ses pre­miers habi­tants.

Bernard Duterme , Directeur du CETRI – Centre tri­con­ti­nen­tal

20 décembre 2013

Bernard Duterme a pré­sidé la Plateforme euro­péenne d’appui à la CONAI, l’instance de média­tion pré­si­dée par l’évêque Samuel Ruiz, durant les négo­cia­tions entre rebelles indiens et gou­ver­ne­ment mexi­cain (1995-1998). Il a écrit des articles, des dos­siers et un livre sur la rébel­lion zapa­tiste et par­ti­ci­pera aux acti­vi­tés du 20e anni­ver­saire dans le Chiapas le 1er jan­vier pro­chain.

Les commentaires sont fermés.