Chartrand

Mis en ligne le 15 avril 2010

Beaucoup d’hommages de cir­cons­tances n’iront pas à l’essentiel : une vie de révolte contre le patro­nat, le capi­ta­lisme et l’oppression natio­nale. Une vie, comme un long combat pour le syn­di­ca­lisme, le socia­lisme et l’indépendance du Québec.

Un syn­di­ca­lisme qu’il pra­ti­quait dans sa forme plus com­ba­tive que ges­tion­naire. Jamais com­plai­sant. Une conven­tion col­lec­tive ? On signe. Ça codi­fie nos gains. Mais sur­tout ne pas oublier que ce n’est rien d’autre qu’une trêve entre deux batailles. Un syn­di­ca­lisme, école de soli­da­rité inter­na­tio­nale. Chartrand le chi­lien au len­de­main du coup d’État de 1973. Comme on en a dis­tri­bué des tracts pour rem­plir le forum de Montréal, ce 1er décembre 1973 en hom­mage à Salvador Allende. Le forum, rien de moins : ainsi en avait décidé le pré­sident du Conseil cen­tral de Montréal. Et il a tenu parole, comme tou­jours. C’était plein de gens qui appre­naient leurs pre­miers mots d’espagnol en scan­dant qu’un peuple uni ne sera jamais vaincu. Chartrand nous expli­quait que les capi­ta­listes d’ITT avaient joué un rôle dans le coup d’État.

Un syn­di­ca­lisme de combat qui sans lever le nez sur les reven­di­ca­tions immé­diates s’ouvrait sur tous les aspects de la vie au tra­vail comme la santé-sécu­rité ; puis sur tous les aspects de la vie tout court en fai­sant échos aux condi­tions de vie por­tées par les groupes popu­laires, par­ti­cu­liè­re­ment le loge­ment.

Sur le plan poli­tique, les convic­tions socia­listes de Chartrand tra­versent sa vie comme un trait de scie. Jamais vire capot comme tant de gens qui ont croisé sa route. Du PSD à l’UFP, dont il a par­ti­cipé au Congrès de fon­da­tion, il a main­tenu son indi­gna­tion de jeu­nesse contre le capi­ta­lisme qu’il savait mieux que qui­conque stig­ma­ti­ser comme apa­tride et amoral. Avant n’importe qui, il avait com­pris et décrit l’essence du capi­ta­lisme finan­cier : des ban­dits !

Comment oublier les redou­tables coups de gueules de celui dont les impré­ca­tions contre les puis­sants de ce monde confi­naient par­fois à la poésie ? Il en avait par­ti­cu­liè­re­ment contre des petits baveux à cra­vates qui, fraî­che­ment diplô­més choi­sis­saient de servir le capi­tal – et au pas­sage d’essayer de s’en consti­tuer un – plutôt que de servir le bien commun. C’est pro­ba­ble­ment ce qui le cha­gri­nait le plus : voir une partie de la jeu­nesse quit­ter le ter­rain de la révolte pour rejoindre le camp des ser­vi­teurs du pou­voir. Dans le même ordre d’idée, il ne serait jamais venu à l’esprit de Michel Chartrand d’applaudir une hausse de tarifs régres­sive pour espé­rer béné­fi­cier d’une aug­men­ta­tion de salaire.

L’une des pre­mières orga­ni­sa­tions syn­di­cales à se pro­non­cer en faveur de l’indépendance du Québec est le Conseil Central de Montréal, l’organisation car­re­four du mou­ve­ment mili­tant mont­réa­lais des années 60 et 70. Inspirés des luttes de libé­ra­tions natio­nales anti­co­lo­niales, l’indépendantisme du Chartrand de ces années n’avait pas grand chose à voir avec le natio­na­lisme cana­dien fran­çais tra­di­tion­nel de sa jeu­nesse. L’indépendance n’est pas une occa­sion d’affaires mais un acte d’émancipation d’une col­lec­ti­vité natio­nale sou­cieuse de se gou­ver­ner elle même et de ne deman­der à per­sonne la per­mis­sion de parler sa langue.

Ces pro­chains jours, on enten­dra beau­coup de mots pour parler de Chartrand et bien­tôt nous n’entendrons plus rien. On s’efforcera de passer à la trappe sa mémoire parce que sa seule évo­ca­tion non seule­ment en gêne plu­sieurs, mais sur­tout elle révèle, en creux, la grande vacuité de notre vie poli­tique actuelle. On aura peut-être un peu honte d’avoir été un contem­po­rain d’un tel mili­tant et de lais­ser faire tant de choses sans se révol­ter.

Mais nous esti­mons avoir un devoir de mémoire et voilà pour­quoi nous avons fondé, il y a déjà trois ans, les Journées Michel Chartrand afin de contri­buer modes­te­ment à pour­suivre son tra­vail d’éducation popu­laire.

Les membres du Conseil d’Administration des Journées Michel Chartrand

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