Chantier naval des Méchins : La déferlante néolibérale sur les ouvriers et ouvrières

Par Mis en ligne le 14 novembre 2007

Voici le cas d’ouvriers et d’ouvrières d’un petit chan­tier naval sous per­fu­sion parce que touché par la défer­lante néo­li­bé­rale. C’est l’histoire, pleine de leçons, d’ouvriers et ouvrières confron­tés à l’application de poli­tiques de droite, au nom de » l’équité » envers une pro­prié­taire locale par rap­port à un plus grand qu’elle, que l’État aminci a trouvé le moyen de sou­te­nir. Cela se passe en Gaspésie, dans un petit vil­lage, les Méchins, d’une région péri­phé­rique de la Ville de Québec, capi­tale natio­nale du Québec au Canada.

Dès les années 70, une restruc­tu­ra­tion de l’industrie de la construc­tion navale mon­diale a touché plu­sieurs entre­prises du Nord. Ce sec­teur d’une éco­no­mie en crise a été secoué dans le contexte plus géné­ral du libre-échange et des ins­ti­tu­tions éco­no­miques mon­diales encore embryon­naires sur ces enjeux. Reconnues comme solides et pro­duc­tives par les mar­chés, les entre­prises du Tiers-monde sont entrées dans le pay­sage et n’en sont pas res­sor­ties. C’était une situa­tion favo­rable à une offen­sive géné­ra­li­sée des pro­prié­taires. Le nivel­le­ment par le bas et le chan­tage à la fer­me­ture ont été les nou­velles armes des patrons. Même l’État pro­prié­taire, en France notam­ment, s’est adonné à la pro­mo­tion d’une stra­té­gie du moindre coût pour une main-d’œuvre hau­te­ment qua­li­fiée dans ce sec­teur pointu. Au Canada, tout un pan de l’industrie a été laissé à la merci des mar­chés qui ont vite com­pris l’intérêt des bas salaires des pays émer­gents et délaissé leurs modernes ins­tal­la­tions dans nos pays.
Voici pré­sen­tée la situa­tion d’un chan­tier régio­nal de répa­ra­tion et d’entretien qui vivait jusqu’à main­te­nant en péri­phé­rie d’un autre chan­tier plus grand de construc­tion mari­time et de plate-forme de forage. Le chan­tier mari­time Davie, le plus grand, a été menacé, lui, de fer­me­ture pen­dant cinq longues années de disettes pour les ouvriers et ouvrières. Sauvé in extre­mis par un inves­tis­seur fin­lan­dais étran­ger, ce chan­tier a été laissé car­ré­ment à lui-même par l’État qué­bé­cois ou cana­dien qui ont démis­sionné devant la tâche de sau­ve­tage. Le syn­di­cat et les créan­ciers ont été seuls à lutter contre sa dis­pa­ri­tion. Rien n’est encore vrai­ment sta­bi­lisé, mais il y a plus d’espoir qu’au début des cinq ans de stag­na­tion.
Ce contexte expli­qué, résu­mons les enjeux pour les ouvriers et ouvrières du petit chan­tier des Méchins, mis devant les poli­tiques néo­li­bé­rales de l’État qué­bé­cois et de la pro­prié­taire.
La défer­lante néo­li­bé­rale sur un petit vil­lage de résis­tants et résis­tantes
L’implication des tra­vailleurs et tra­vailleuses des Méchins dans une grève serait un acte de cou­rage dans le contexte éco­no­mique actuel des régions du Québec. Elle enver­rait le mes­sage d’un refus de la part de la main-d’œuvre de s’appauvrir, ou d’une ten­ta­tive de mieux répar­tir la richesse en Gaspésie.
La menace de fer­me­ture, elle, semble venir d’une volonté d’endiguer un mou­ve­ment qui demande un retour plus équi­table sur la vente de sa force de tra­vail. Cet ins­tru­ment de chan­tage, main­te­nant cou­ram­ment invo­qué dans les éco­no­mies mal déve­lop­pées, est rare­ment accom­pa­gné d’une ouver­ture des livres, de trans­pa­rence ou d’une volonté des pro­prié­taires de négo­cier ouver­te­ment sur la place publique. On reprend vite dans les médias les décla­ra­tions sur les dan­gers pour l’entreprise. Et les ouvriers et ouvrières en sont encore for­te­ment ébran­lés-es. Leur uni­vers semble s’effondrer et la menace est grande qu’ils et elles perdent confiance dans leur volonté d’une riposte uni­taire. Le recours à l’État, par les pro­prié­taires, pour un sau­ve­tage à coup d’investissements publics, contre­dit tous les appels des néo­li­bé­raux pour un régime min­ceur de cet État. Chez nos entre­pre­neurs-es, on n’en est pas à une contra­dic­tion près.
La déci­sion des tra­vailleurs et tra­vailleuses du chan­tier d’améliorer ensemble leur sort est loin d’être aussi néga­tif qu’on le pré­tend de tous les côtés. Elle est plutôt le signe d’une saine démo­cra­tie où tous et toutes devraient être en mesure de mieux maî­tri­ser leur destin et d’augmenter leur part de pou­voir sur leur propre vie. Il est déplo­rable qu’on fasse si peu de cas, non pas pour effrayer, mais pour éclai­rer le choix d’une stra­té­gie col­lec­tive, des craintes ou des dif­fi­cul­tés qu’une grève pour­rait entraî­ner pour les tra­vailleurs, tra­vailleuses et leurs familles dans le contexte de l’épidémie de fer­me­tures d’usine. On ne se gêne pas pour les inter­pel­ler afin qu’ils et elles acceptent de tra­vailler à rabais de peur d’être res­pon­sables de l’écroulement du monde autour d’eux et elles.
Pourtant, dans le libre com­merce tant adulé, on ne fait aucun grief à des ven­deurs qui retirent leurs billes (col­lec­ti­ve­ment pour des gré­vistes) quand le prix octroyé ne convient pas. Il y a quelque chose de per­verti dans ce monde, où le tra­vail sala­rié occupe main­te­nant une telle impor­tance, qui fait que les règles du jeu ne favo­risent que l’un des pro­ta­go­nistes d’une tran­sac­tion qui, somme toute, se fait sur la base légi­time de l’offre et de la demande : pas d’offre sérieuse pour une mar­chan­dise (dans notre cas, le tra­vail col­lec­tif), pas de livrai­son de celle-ci !
Que ceux et celles, capi­ta­listes, qui ne peuvent pas vivre ainsi dans une société qu’ils et elles qua­li­fient de » sommet de la civi­li­sa­tion « , de » fin de l’histoire « , se retirent dans leurs terres et apprennent, par les faits, qu’il n’y a de vraies richesses que celles crées par le tra­vail col­lec­tif des sala­riés-es et non par la seule exclu­sive de la pro­priété.
La rareté du tra­vail dans un vil­lage comme les Méchins, pro­vo­quée par un lock-out, par exemple, pour­raient favo­ri­ser le chan­tage à la faim. Mais il s’agit d’une menace dont l’exercice remonte à l’esclavagisme dans les entre­prises fami­liales du temps de Duplessis (dic­ta­teur his­to­rique sym­pa­thi­sant de Franco et de Mussolini) et qui sem­blait désor­mais com­plè­te­ment dépassé au Québec. Elle n’a plus aucune consi­dé­ra­tion pour la contri­bu­tion essen­tielle des ouvriers et ouvrières à la pros­pé­rité de tous et toutes ou au bien commun du vil­lage.
Quelque soit leur déci­sion, il est main­te­nant de plus en plus évident que les ouvriers et ouvrières du monde, comme ceux et celles des Méchins, sont placés-es devant des stra­té­gies patro­nales pour réduire les coûts et les appau­vrir davan­tage. Le recul du néo­li­bé­ra­lisme pla­né­taire sera for­te­ment influencé par les stra­té­gies de riposte que choi­si­ront les ouvriers et ouvrières. Confrontée à une telle situa­tion, il n’est pas négli­geable, pour une gauche éter­nel­le­ment renais­sante de ses cendres comme le Phoenix, après des coups qui l’ont fait hési­ter devant l’ampleur de la tâche au niveau mon­dial, il est même cru­cial pour sa cré­di­bi­lité, que la gauche renoue avec les ori­gines du mou­ve­ment ouvrier conscient qui lui ont donné l’impulsion ini­tiale devant la conduire jusqu’à la révo­lu­tion poli­tique. Comment ima­gi­ner, sans la résis­tance ou le retour à l’offensive d’un mou­ve­ment ouvrier renou­velé et résolu, qui est allé jusqu’à remettre en cause la per­ver­sion d’un pou­voir qui s’en récla­mait à l’Est, com­ment ima­gi­ner, donc, que le monde connaisse de nou­veaux prin­temps des peuples sans la res­tau­ra­tion de la confiance des forces de gauche dans le poten­tiel sub­ver­sif des ouvriers et ouvrières et de leur mou­ve­ment conscient ?

mer­credi 28 mars 2007, par Guy Roy
Presse toi à gauche

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