Valleyfield, mémoires et résistances

Chantal Mouffe – For a Left Populism

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 10 mai 2020

Londres, Verso, 2018

Ce court essai, qui a reçu beau­coup d’attention en raison du rôle de mentor que Chantal Mouffe a joué auprès du mou­ve­ment Podemos, a le mérite de dis­til­ler en une cen­taine de pages les obser­va­tions d’une riche car­rière de réflexions poli­tiques dans la tra­di­tion (post)marxiste. Mouffe pro­pose une ana­lyse qui permet de situer théo­ri­que­ment ce qu’elle appelle, avec d’autres, le « moment popu­liste » actuel. Elle voit dans cette conjonc­ture his­to­rique l’occasion de mettre enfin un terme au cul-de-sac « post­po­li­tique » des gou­ver­ne­ments de centre gauche et de centre droit, qui se suc­cèdent depuis des décen­nies sans pro­po­ser de réelles solu­tions de rechange au capi­ta­lisme finan­cier. Elle réac­tua­lise ainsi des idées qu’elle a com­mencé à déve­lop­per à partir du milieu des années 1980, lorsqu’elle a publié Hégémonie et stra­té­gie socia­liste. Vers une poli­tique démo­cra­tique radi­cale (2009) avec le pen­seur argen­tin Ernesto Laclau. Constatant l’échec des partis socia­listes et sociaux-démo­crates à prendre au sérieux les mou­ve­ments anti­au­to­ri­taires issus des révoltes de Mai 68, Mouffe et Laclau y exhor­taient la gauche à se libé­rer de l’« essen­tia­lisme de classe » hérité du mar­xisme ortho­doxe afin d’inclure aussi d’autres confron­ta­tions que celles basées sur les classes sociales.

Face à l’« hégé­mo­nie » actuelle du néo­li­bé­ra­lisme et face à la com­pli­cité des partis de gauche tra­di­tion­nels à son ascen­dance, Mouffe en appelle désor­mais à la construc­tion d’un sujet poli­tique conçu comme un « peuple » qui s’opposerait à l’« oli­gar­chie » par la mise en place d’une « fron­tière poli­tique » qui puisse sépa­rer le « nous » des autres. Comme exemple d’une telle oppo­si­tion, elle évoque les mou­ve­ments récents contre l’austérité fis­cale. Sans entrer dans les détails, elle pré­co­nise la mise en place d’une « chaîne d’équivalence entre les nom­breuses luttes contre la subor­di­na­tion » afin de récla­mer « la liberté et l’égalité pour toutes et pour tous » et non pas seule­ment pour la classe ouvrière. Malgré l’internationalisation du capi­ta­lisme, l’État-nation – ou dans cer­tains cas les régions qui s’y sub­sti­tuent – demeure pour Mouffe le locus de l’engagement poli­tique, en raison du rôle que jouent les « affects » dans la construc­tion des iden­ti­tés. Ce « popu­lisme de gauche », mené idéa­le­ment par un leader qui est « égal parmi ses pairs », cana­li­se­rait cette éner­gie « libi­di­nale » vers une fierté natio­nale reliée aux valeurs de liberté et d’égalité plutôt que celles, xéno­phobes, du « popu­lisme de droite ». Des alliances pour­raient par la suite être éta­blies.

Mouffe adhère à l’analyse du néo­li­bé­ra­lisme pro­po­sée par le mar­xiste David Harvey, pour qui la logique para­dig­ma­tique de celui-là est l’accumulation par la dépos­ses­sion et non par l’expansion du sala­riat, comme c’était le cas du capi­ta­lisme des décen­nies d’après-guerre. Pour Harvey, la stra­té­gie néo­li­bé­rale vise « la cen­tra­li­sa­tion de la richesse et du pou­voir entre les mains de quelques-uns à tra­vers une série de pra­tiques clés […] telles que la pri­va­ti­sa­tion et la finan­cia­ri­sa­tion ». Pour Mouffe, par cette dépos­ses­sion mas­sive, le néo­li­bé­ra­lisme aurait mul­ti­plié les bases sus­cep­tibles d’être mobi­li­sées par un popu­lisme de gauche, en reliant l’exploitation éco­no­mique avec les domi­na­tions et dis­cri­mi­na­tions de tout genre. Pour pro­fi­ter de cette conjonc­ture, Mouffe pro­pose de s’inspirer des tac­tiques de Margaret Thatcher qui, dans les années 1980, a réussi à dis­so­cier les notions de liberté et d’égalité jusqu’alors consti­tu­tives de la notion de citoyen­neté démo­cra­tique, pour bâtir une nou­velle « hégé­mo­nie » cen­trée autour de la figure du consom­ma­teur et du contri­buable. Pour ce faire, Thatcher aurait pro­fité de l’affaiblissement du pro­vi­den­tia­lisme et d’une défec­tion conco­mi­tante des classes moyennes. Or, main­te­nant que les classes moyennes sont à nou­veau vic­times de « pau­pé­ri­sa­tion et de pré­ca­ri­sa­tion », elle vou­drait bâtir un mou­ve­ment recen­tré sur la « ques­tion sociale », à l’aide d’une « radi­ca­li­sa­tion de la démo­cra­tie », afin de « clai­re­ment arti­cu­ler [celle-ci] avec l’égalité des droits, l’appropriation sociale des moyens de pro­duc­tion et la sou­ve­rai­neté popu­laire ».

Sur le plan pra­tique, Mouffe défend un « réfor­misme radi­cal » qui entend dépas­ser le « réfor­misme pur », afin de « faire de l’État un vec­teur d’expression d’une plu­ra­lité de demandes démo­cra­tiques ». Elle ne remet pas pour autant en ques­tion la démo­cra­tie libé­rale repré­sen­ta­tive, laquelle consti­tue selon elle le seul moyen de coor­don­ner les valeurs clés de liberté et d’égalité. Elle nie donc l’amalgame entre le libé­ra­lisme poli­tique et le capi­ta­lisme qui est sou­vent fait par d’autres théo­ri­ciens, notam­ment mar­xistes : si elle admet que la liberté et l’égalité sont néces­sai­re­ment en ten­sion, elle estime qu’elles peuvent néan­moins être ame­nées à se contre­ba­lan­cer. Par exemple, pour Mouffe, « l’individualisme libé­ral était tem­péré par des pra­tiques sociales-démo­crates » lors du com­pro­mis social d’après-guerre. Elle en appelle, enfin, non pas à un retour au key­né­sia­nisme, dont le pro­duc­ti­visme est incom­pa­tible avec les prin­cipes éco­lo­giques, mais plutôt à une sorte d’écosocialisme basé sur un néces­saire alliage des luttes sociales et éco­lo­giques, alliage sans lequel l’écologisme peut par ailleurs rapi­de­ment deve­nir « anti­dé­mo­cra­tique ».

Les mar­xistes ne seront évi­dem­ment pas convain­cus, et Mouffe ne cherche vrai­sem­bla­ble­ment pas à les convaincre : elle les accuse d’imposer des idéo­lo­gies et de refu­ser de « prendre les gens comme ils sont ». En raison de son appel aux poli­tiques « ago­nistes », celles et ceux qui cherchent une solu­tion immé­diate à la pola­ri­sa­tion de nos socié­tés n’y trou­ve­ront pas leur compte non plus. Mais la gauche devrait être d’accord, avec Harvey et Mouffe, sur le fait que « c’est la nature pro­fon­dé­ment anti­dé­mo­cra­tique du néo­li­bé­ra­lisme, sou­te­nue par l’autoritarisme des néo­con­ser­va­teurs, qui devrait sûre­ment être l’axe prin­ci­pal de la lutte sociale ». Avec de tels enne­mis com­muns, nous devrions pou­voir nous allier tant contre le tsu­nami de la mar­chan­di­sa­tion mon­diale que contre le popu­lisme xéno­phobe. Mouffe pro­pose une base théo­rique pour enta­mer une telle alliance, et plu­sieurs mou­ve­ments, dont au pre­mier plan Podemos et Syriza, s’en sont ins­pi­rés avec un succès dif­fi­ci­le­ment ima­gi­nable il y a même dix ans, malgré leurs récents déboires. Reste à savoir si les­dits déboires révèlent une limite inhé­rente au « popu­lisme de gauche ».


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