C’est le temps du faire du syndicalisme autrement !

Non seulement le gouvernement libéral n’a pas compris l’ampleur du rapport de force dans la lutte étudiante, mais les directions syndicales ne l’ont pas saisie non plus. Alors que nous étions plusieurs à nous demander pourquoi le mouvement syndical était si discret depuis le début de la grève étudiante, voilà qu’il arrive en grande trombe le 5 mai dernier pour jouer un rôle un peu confus : support du mouvement étudiant ?

Médiateur entre les différents acteurs du réseau de l’éducation supérieure ? Empêcheur de tourner en rond ? Disons que les résultats n’ont pas été probants. Louis Roy disait, le 5 mai, à la télévision que l’entente négociée serait une grande nouvelle pour la population québécoise. Cette entente, en tout cas, n’a pas été une grande nouvelle pour le mouvement étudiant. Par la suite, le président de la CSQ, Réjean Parent reprochait au Premier Ministre et à la Ministre Beauchamp d’avoir tiré dans la chaloupe et d’avoir tout fait pour faire avorter l’entente. Nous pourrions présumer que cette entente n’avait pas besoin de l’aide du gouvernement libéral pour la faire avorter. Elle ne tenait tout simplement pas la route. Cette entente n’avait pas le ressort pour conclure une lutte historique de laquelle émerge le plus grand rapport de force syndical depuis 1972.

Lorsque nous avons vu les dirigeants étudiants présenter l’entente en question lors de la soirée du 5 mai, on pouvait observer un certain malaise. Personne ne recommandait l’entente. Les leaders étaient en quelque sorte les passeurs entre le gouvernement libéral et la population étudiante. Ensuite, on sentait une certaine retenue dans l’explication de l’entente. Les leaders étudiants n’étaient pas aussi véhéments que les leaders syndicaux dans l’évaluation de cette entente. Une certaine confusion s’installait : on ne parlait plus de question de frais de scolarité mais plutôt de frais afférent. On parlait de la mise en place d’un comité provisoire qui pourrait se transformer en comité permanent. On parlait de possibilités de faire des économies importantes. On sentait bien que les mots ne venaient pas de la bouche des leaders étudiants. On connait bien leurs discours et leurs styles maintenant qu’on les voit quotidiennement dans les médias.

Nous avons été plusieurs à comprendre l’influence syndicale québécoise dans cette entente. Nous avons été plusieurs à observer une certaine parenté entre cette entente étudiante et l’entente négociée de 2010 dans le secteur public. Rappelons nous que l’entente avait été jugée valable par les directions syndicales en tenant compte du fait que qu’une augmentation salariale substantielle était possible à la fin de l’entente. Le mouvement syndical devait démontrer qu’il y avait une croissance économique suffisante au Québec pour procéder à cette augmentation salariale. L’entente négociée sur la hausse des frais de scolarité disait, elle, qu’il fallait démontrer qu’il y aurait des économies possibles pour effectuer une diminution des frais afférents. Dans les deux cas, ces ententes reconnaissent que le cadre financier n’est pas suffisant pour répondre à l’exigence des parties en cause. Comme le disait Éric Martin, la devise du gouvernement libéral aura été de dire aux étudiants et étudiantes : Payez ou aidez-nous à rationaliser l’université : des deux côtés, c’est du win-win pour L’État entrepreneurial. On pourrait dire la même chose sur le mouvement syndical dans le secteur public : « si vous voulez gagner davantage aidez-vous à réorganiser les finances publiques. »

Si on tient compte de plusieurs erratiques dans l’entente négociée et si on tient compte du contexte dans lequel ni les porte-paroles étudiants et ni vraiment les dirigeants syndicaux ont défendu cette entente, il aurait fallu un miracle pour faire valider cette entente. L’espace public a été occupé par le directeur de la CREPUQ qui a estimé qu’il n’y a aucune économie à faire. Madame Beauchamp, quant à elle, ne pouvait rien promettre sur les chances de réduire les frais afférents. Il n’est donc pas surprenant que cette entente ait été dirigée vers les bacs de recyclage d’une manière aussi brusque.

Nous devons encore une fois reposer la question. Quel est le rôle du mouvement syndical dans cette lutte sociale menée par le mouvement étudiant ? Nous ne saurons pas vraiment ce qui s’est passé dans les coulisses même si certains journalistes ont commencé à publier certains faits intéressants. Mais une chose est claire cependant : il n’y a pas eu de dialogue véritable entre le mouvement étudiant et le mouvement syndical depuis le début de cette grève sinon il n’y aurait pas eu cet épisode tragi comique. Pourtant, un dialogue stratégique aurait pu débuter il y a deux ans quand la Coalition contre la tarification et la privatisation des services publics avait commencé la bataille contre le budget Bachand. Ce dialogue stratégique aurait pu se poursuivre avant que les centrales ne décident de créer l’Alliance sociale après la fin des négociations dans le secteur public au lieu d’intégrer la coalition des Mains Rouges comme on l’appelle souvent.

Et ce dialogue stratégique aurait pu aussi avoir lieu après le congrès de la CSN au printemps dernier. Rappelons alors qu’une membre du syndicat du CHUM est venue défendre une proposition pour une grève sociale contre les mesures néo libérales du gouvernement Charest. Elle n’a même pas terminé son intervention que la salle s’est levée. Ovation debout rien de moins ! Deux ou trois délégués de l’appareil CSN (conseil central et FNEEQ) sont venus défendre la position. Ensuite, Pierre Patry, membre de l’exécutif, est venu défendre cette position, en donnant les indications suivantes : on supporte les étudiants et ensuite on débat sur le mandat de la grève sociale. Le lendemain, le nouveau président, Louis Roy, lance le mot-d’ordre de discuter dans les lieux de travail de la nécessité d’une grève sociale. Depuis, nous n’avons entendu aucun écho au mot-d’ordre de grève sociale.

Il n’est pas trop tard pour bien faire ! Le mouvement étudiant n’a pas besoin de médiateurs ou facilitateurs. Il a besoin de l’appui solidaire de l’ensemble du mouvement syndical. Il serait peut-être temps de penser à faire du syndicalisme autrement. C’est-à-dire de mener une lutte syndicale qui serait branchée sur les luttes sociales et la vitalité de la mobilisation et non sur les appareils sclérosés de l’État entrepreneurial.