OLIGARCHIES

Ces milliardaires qui spéculent sur l’avenir de la planète

Par Mis en ligne le 15 janvier 2012

Ils pos­sèdent des com­pa­gnies pétro­lières, des gazo­ducs, des mines, des acié­ries et même des médias. Ils influencent gou­ver­ne­ments et ins­ti­tu­tions pour empê­cher toute régle­men­ta­tion trop contrai­gnante. Et figurent parmi les plus grandes for­tunes mon­diales. Un rap­port d’un centre de recherche aux États-Unis les consi­dèrent, du fait de leur puis­sance et des pol­lu­tions que leurs acti­vi­tés génèrent, comme la plus grande menace qui pèse sur l’environnement et le climat. Qui sont ces mul­ti­mil­liar­daires qui bâtissent leur for­tune en hypo­thé­quant l’avenir de la pla­nète ?

Article publié sur le site Basta !

Ils sont 50. Cinquante mil­liar­daires à être poin­tés du doigt pour leur res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle dans la dégra­da­tion du climat. Ils tirent leurs richesses d’activités très pol­luantes, et n’hésitent pas à dépen­ser des mil­lions pour influen­cer gou­ver­ne­ments et opi­nions. Leurs for­tunes cumu­lées repré­sentent 613 mil­liards d’euros. À 50, ils pèsent finan­ciè­re­ment davan­tage que le Fonds euro­péen de sta­bi­lité, censé défendre la zone euro – 17 pays – contre la spé­cu­la­tion. C’est dire la puis­sance qu’ils pos­sèdent. C’est cette aber­rante concen­tra­tion de pou­voir que dénonce un rap­port du Forum inter­na­tio­nal de la glo­ba­li­sa­tion (IFG), un ins­ti­tut indé­pen­dant ins­tallé à San Francisco, qui regroupe éco­no­mistes et cher­cheurs, dont l’Indienne Vandana Shiva ou le Canadien Tony Clarke, connus pour leurs com­bats face aux abus des mul­ti­na­tio­nales.

Leur volu­mi­neux rap­port, Outing The Oligarchy [1], a pour objec­tif « d’attirer l’attention du public sur les indi­vi­dus ultra­riches qui pro­fitent le plus – et sont les plus res­pon­sables – de l’aggravation de la crise cli­ma­tique ». Du fait des pol­lu­tions qu’ils génèrent et de leur lob­bying pour défendre les com­bus­tibles fos­siles, ce groupe de mil­liar­daires consti­tue, selon l’IFG, « la plus impor­tante menace qui pèse sur notre climat ». L’institut a donc décidé de mettre des visages et des noms sur cette menace. Pour que les « 99 % » qui subissent les consé­quences de leur enri­chis­se­ment déme­suré – pour reprendre la for­mule du mou­ve­ment Occupy Wall Street – sachent de qui on parle. Une sorte « d’outing » forcé.

L’homme qui valait 63,3 mil­liards

Ces 50 mil­liar­daires sont états-uniens, russes, indiens ou mexi­cains. Mais aussi bré­si­liens, chi­nois (de Hong-Kong) ou israé­liens. Certains sont bien connus en Europe : Lakshmi Mittal, PDG du géant de la métal­lur­gie ArcelorMittal, Rupert Murdoch, le magnat des médias anglo-saxons, Silvio Berlusconi, l’ancien Premier ministre ita­lien aux 6 mil­liards de dol­lars, Roman Abramovich, pro­prié­taire du club de foot de Chelsea… D’autres sont ano­nymes pour qui n’est pas un lec­teur assidu du clas­se­ment des grandes for­tunes édité par le maga­zine Forbes. Des ano­nymes pas comme les autres. Ils pos­sèdent des com­pa­gnies pétro­lières, des mines, des médias, une armée de gardes du corps.

Prenez le Mexicain Carlos Slim, l’homme le plus riche du monde (63,3 mil­liards de dol­lars), qui a plei­ne­ment pro­fité de la pri­va­ti­sa­tion de la com­pa­gnie publique des télé­coms, Telmex. Il détient 222 entre­prises à tra­vers le monde, aussi bien dans les télé­com­mu­ni­ca­tions, la banque, l’industrie minière, l’énergie, la res­tau­ra­tion ou la santé, employant 250 000 per­sonnes et géné­rant un chiffre d’affaires annuel de 386 mil­liards de dol­lars. Si bien qu’il est « presque impos­sible de passer une jour­née au Mexique sans contri­buer à enri­chir Carlos Slim, que ce soit en télé­pho­nant, en man­geant dans un de ses res­tau­rants ou en dépo­sant de l’argent à la banque ». Comme si chaque Mexicain lui ver­sait 1,5 dollar par jour.

« Une large part de la richesse de Carlos Slim vient de ses hol­dings indus­trielles très des­truc­trices en matière d’environnement », dénonce le rap­port. Déplacement forcé de popu­la­tion pour ériger des bar­rages, conta­mi­na­tion de sols à l’arsenic, des­truc­tion de vil­lages, condi­tions de tra­vail exé­crables… Il semble que les indus­tries de Carlos Slim ne reculent devant rien. « Ses par­te­na­riats, comme son ini­tia­tive en faveur de la santé avec le gou­ver­ne­ment espa­gnol et l’influent Bill Gates, lui per­mettent de construire et de soi­gner une image posi­tive, der­rière laquelle il peut dis­si­mu­ler l’étendue des dégâts envi­ron­ne­men­taux et humains de ses pro­jets miniers ou pétro­liers », regrettent les cher­cheurs de l’IFG.

Les nou­velles oli­gar­chies émer­gentes

Pourquoi ces cin­quante-là et pas Bill Gates (2e for­tune mon­diale) ou Bernard Arnault (1re for­tune fran­çaise, 4e mon­diale) ? Les mil­liar­daires cor­res­pon­dant à trois cri­tères ont retenu l’attention des ana­lystes : la richesse totale (mesu­rée par le maga­zine Forbes) ; les dom­mages éco­lo­giques et les émis­sions de car­bone géné­rées par leurs acti­vi­tés éco­no­miques [2] ; et leur sou­tien, affi­ché ou dis­cret, aux poli­tiques favo­ri­sant les acti­vi­tés for­te­ment émet­trices de CO2, comme l’industrie pétro­lière. Résultat : les mil­liar­daires des pays émer­gents sont les plus repré­sen­tés. On ne compte que 2 Européens (hors Russie) – Silvio Berlusconi et le Chypriote (ex-Norvégien) John Fredriksen, un arma­teur qui a bâti sa for­tune grâce à sa flotte de pétro­liers – parmi, entre autres, 13 Russes, 9 Indiens, 3 Mexicains et 2 Brésiliens.

Les grandes for­tunes euro­péennes seraient-elles plus ver­tueuses que leurs homo­logues des pays émer­gents ? Pas for­cé­ment. La dés­in­dus­tria­li­sa­tion et la finan­cia­ri­sa­tion des éco­no­mies du Nord les ont ren­dues moins pol­luantes. Et les nou­veaux méga­riches des anciennes puis­sances indus­trielles bâtissent aujourd’hui leur for­tune sur la spé­cu­la­tion finan­cière ou les nou­velles tech­no­lo­gies de l’information (Internet). Cela ne rend pas leur accu­mu­la­tion de richesses moins obs­cène, juste un peu moins dévas­ta­trice. Les auteurs du rap­port n’exonèrent pas pour autant les anciennes dynas­ties indus­trielles euro­péennes de leur res­pon­sa­bi­lité en matière d’environnement. Mais, en dehors de quelques magnats du pétrole états-uniens, celles-ci ne font plus partie de cette nou­velle « oli­gar­chie des com­bus­tibles fos­siles » qui tente de dicter sa loi en matière de pro­duc­tion éner­gé­tique, d’extraction minière et de pol­lu­tions. Certains mil­liar­daires de la vieille école, comme Warren Buffet, adoptent même des posi­tions plutôt pro­gres­sistes com­pa­rées au cynisme ambiant qui règne au sein de leur caste.

De Goldman Sachs à ArcelorMittal

Profil type de ces nou­veaux mil­liar­daires sans scru­pules : Lakshmi Mittal. Malgré une for­tune esti­mée à 19,2 mil­liards de dol­lars, le patron d’Arcelor conti­nue de vider les hauts-four­neaux fran­çais et euro­péens de leurs ouvriers métal­los. Non par souci de pol­luer moins, mais pour « ratio­na­li­ser » les coûts et pro­fi­ter des pays où la régle­men­ta­tion publique est faible, ou inexis­tante. Son réseau d’influence est ten­ta­cu­laire, y com­pris en dehors de la sidé­rur­gie : de Wall Street – où il siège au conseil d’administration de Goldman Sachs, l’une des banques les plus puis­santes du monde – à l’Europe (conseil d’administration d’EADS) en pas­sant par l’Afrique du Sud, le Kazakhstan ou l’Ukraine.

Comment s’exercent concrè­te­ment les influences et le lob­bying de ces 50 méga­pol­lueurs ? Des États-Unis à la confé­rence sur le climat de Durban, les frères Koch sont deve­nus des maîtres en la matière. Avec une for­tune esti­mée à 50 mil­liards de dol­lars, David et Charles Koch sont à la tête d’un vaste conglo­mé­rat d’entreprises opé­rant prin­ci­pa­le­ment dans le sec­teur de la pétro­chi­mie. Leurs dol­lars s’accumulent par mil­lions grâce à leurs par­ti­ci­pa­tions dans des pipe­lines trans­por­tant du pétrole brut, des gazo­ducs, des pro­duits pétro­liers raf­fi­nés ou encore des engrais chi­miques. La plu­part des acti­vi­tés de Koch Industries, dont le siège est au Kansas, sont mécon­nues du grand public, à l’exception de quelques pro­duits tels que les cotons DemakUP® ou encore le papier-toi­lette Lotus®. Charles et David Koch ont der­rière eux une longue his­toire d’engagement poli­tique conser­va­teur et liber­ta­rien. Leur père, Fred Koch, fut l’un des membres fon­da­teurs de la John Birch Society, qui soup­çon­nait le pré­sident Eisenhower d’être un agent com­mu­niste. En 1980, les deux frères ont financé la cam­pagne du can­di­dat Ed Clark, qui se pré­sen­tait à la droite de Reagan. Son pro­gramme pré­co­ni­sait l’abolition du FBI, de la Sécurité sociale ou du contrôle des armes…

Des mil­lions pour les cli­ma­tos­cep­tiques

Considéré comme l’un des « dix pre­miers pol­lueurs atmo­sphé­riques aux États-Unis » par l’université du Massachusetts, Koch Industries a été pour­suivi sous l’administration Clinton pour plus de 300 marées noires dans six États fédé­rés, avant de régler une amende de 30 mil­lions de dol­lars en jan­vier 2000. Les frères Koch demeurent des sou­tiens incon­di­tion­nels du cercle des cli­ma­tos­cep­tiques, qui nient le chan­ge­ment cli­ma­tique. Entre 2005 et 2008, ils ont dépensé plus d’argent que la com­pa­gnie pétro­lière amé­ri­caine Exxon Mobil (18,4 mil­lions d’euros) pour finan­cer des orga­ni­sa­tions qui, selon Greenpeace,« répandent des infor­ma­tions erro­nées et men­son­gères à propos de la science du climat et des poli­tiques d’énergies propres ».

À l’occasion du sommet à Durban, Greenpeace a classé les frères Koch au top douze des diri­geants d’entreprises pol­luantes œuvrant en cou­lisse pour miner un accord inter­na­tio­nal sur le climat. Ils accordent ainsi d’énormes sub­ven­tions à des asso­cia­tions indus­trielles comme l’American Petroleum Institute – un orga­nisme repré­sen­tant les com­pa­gnies pétro­lières amé­ri­caines. Si leur rôle dans les négo­cia­tions climat est impor­tant, les frères Koch veulent rester dis­crets. Charles Koch a déclaré qu’il fau­drait « lui passer sur le corps » pour que sa société soit cotée en Bourse. Sans cota­tion, la société n’a pas l’obligation de publier les sub­ven­tions accor­dées aux diverses orga­ni­sa­tions. Une situa­tion idéale pour pra­ti­quer dans l’ombre un lob­bying inten­sif. La com­pa­gnie a ainsi versé plus d’un mil­lion de dol­lars à la Heritage Foundation, « pilier de la dés­in­for­ma­tion sur les pro­blé­ma­tiques cli­ma­tiques et envi­ron­ne­men­tales », selon Greenpeace.

Les frères Koch auraient éga­le­ment lar­ge­ment par­ti­cipé à l’amplification du « Climate Gate » en novembre 2009. Ce scan­dale avait été déclen­ché par le pira­tage et la dif­fu­sion d’une partie de la cor­res­pon­dance des cli­ma­to­logues de l’université bri­tan­nique d’East Anglia. Les Koch ont financé des orga­nismes, comme le think tank de la droite radi­cale Cato Institute, dont ils sont cofon­da­teurs, pour monter en épingle cette affaire, met­tant ainsi en doute l’existence du réchauf­fe­ment. Autre fait mar­quant : en réponse au docu­men­taire du vice-pré­sident Al Gore sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, les deux mil­liar­daires ont versé 360 000 dol­lars au Pacific Research Institute for Public Policy pour le film An Inconvenient Truth… or Convenient Fiction (Une vérité qui dérange… Ou une fic­tion qui accom­mode). Un pam­phlet tota­le­ment cli­ma­tos­cep­tique.

Du pétrole dans le Tea Party

Koch Industries a éga­le­ment initié, il y a un an, une cam­pagne réfé­ren­daire visant à empê­cher l’entrée en appli­ca­tion de la loi cali­for­nienne de lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique (dite « AB32 »). Leur argu­ment : le déve­lop­pe­ment des éner­gies propres en Californie coû­te­rait beau­coup d’emplois à l’État… Aux côtés d’autres groupes pétro­liers, les frères Koch y ont investi un mil­lion de dol­lars. Leur pro­po­si­tion a fina­le­ment été reje­tée, et la loi impose aujourd’hui à la Californie une réduc­tion de 25 % de ses émis­sions de gaz à effet de serre d’ici à 2020 (afin de reve­nir au niveau de 1990). Malgré ce revers, le comité d’action poli­tique de Koch Industries, KochPac, conti­nue de pra­ti­quer un lob­bying inten­sif à Washington, en vue d’empêcher toute légis­la­tion contrai­gnante en matière d’émissions de gaz à effet de serre. D’après le rap­port de Greenpeace, le comité a dépensé plus de 2,6 mil­lions de dol­lars en 2009-2010 pour suivre le vote de la loi Dodd-Frank, qui vise une plus grande régu­la­tion finan­cière.

Les frères Koch financent aussi le très conser­va­teur Tea Party et par­ti­cipent au groupe Americans for Prosperity (AFP). Créé en 2004, l’AFP est à l’origine de nom­breuses mani­fes­ta­tions contre l’administration Obama, notam­ment contre son projet de taxe sur le car­bone. La Cour suprême ayant levé depuis jan­vier 2010 les limites au finan­ce­ment des cam­pagnes élec­to­rales natio­nales par les entre­prises, il sem­ble­rait que les Koch soient prêts à inves­tir encore plus d’argent dans le Tea Party en vue des élec­tions de 2012. Leur lob­bying est si ten­ta­cu­laire qu’ils sont sur­nom­més « Kochtopus », un jeu de mots mêlant leur nom de famille à celui de la pieuvre (octo­pus en anglais).

Les 99 % sacri­fiés par les 1 % ?

Pour res­treindre le pou­voir de ces nou­velles plou­to­cra­ties et de ces for­tunes déme­su­rées, le rap­port de l’IFG pré­co­nise une série de mesures fis­cales pour assu­rer une véri­table dis­tri­bu­tion des richesse : indexer les hauts salaires sur les plus bas, par exemple, impo­ser davan­tage et plus lour­de­ment les très hauts reve­nus, ou taxer les tran­sac­tions finan­cières. De nou­velles régle­men­ta­tions pour empê­cher ces énormes concen­tra­tions de socié­tés et sanc­tion­ner les dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales qu’elles pro­voquent sont éga­le­ment néces­saires.

Il y a urgence : « Une aug­men­ta­tion de 4 °C de la tem­pé­ra­ture mon­diale (…) est une condam­na­tion à mort pour l’Afrique, les petits États insu­laires, les pauvres et les per­sonnes vul­né­rables de l’ensemble de la pla­nète, alerte Nnimmo Bassey, pré­sident des Amis de la Terre International, à Durban. Ce sommet a ampli­fié l’apartheid cli­ma­tique, les 1 % les plus riches de la pla­nète ayant décidé qu’il était accep­table d’en sacri­fier les 99 %. » Cela signi­fie que les États, les gou­ver­ne­ments et les citoyens doivent reprendre la main. D’autant qu’ils sont sous la pres­sion de plus en plus forte des « mar­chés finan­ciers », dont ces 50 mul­ti­mil­liar­daires sont des acteurs incon­tour­nables…

En photo : Action du « Sauvons les riches » anglo-saxon (Billionaires for Bush) /source

http://​www​.bas​ta​mag​.net/​a​r​t​i​c​l​e​1​9​8​8​.html

[1] Outing The Oligarchy, bil­lio­naires who bene­fit from today’s cli­mate crisis,International Forum on Globalization [2] Grâce, notam­ment, à des indi­ca­teurs de déve­lop­pe­ment durable comme le Dow Jones Sustainability Index, ou le CSR Hub Rating, mesu­rant la res­pon­sa­bi­lité socié­tale des entre­prises

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