Ce que révèle Occupy Wall Street

Par Mis en ligne le 05 décembre 2011

Personne n’avait prédit le phé­no­mène que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Occupy Wall Street (OWS) et nul n’aurait pu le pré­dire.

Un petit groupe cana­dien de gens de la mou­vance liber­taire ont d’abord pro­posé qu’on essaie de mettre en place une « occu­pa­tion » près de la Bourse de New York. Ils étaient ins­pi­rés par les tentes et cam­pe­ments ins­tal­lés plus tôt dans l’année sur la Place Tahrir du Caire et par la pro­pa­ga­tion de tac­tiques simi­laires en Espagne et ailleurs.

Leurs objec­tifs étaient à la fois la Bourse de New York en tant que telle et le 1% des gens les plus riches. Le quar­tier de Wall Street est connu par­tout comme le sym­bole du capi­ta­lisme finan­cier amé­ri­cain. Quant au 1%, ce sont les gens que l’on a poin­tés comme étant ceux qui pos­sèdent et contrôlent l’économie et le gou­ver­ne­ment, les « gros capi­ta­listes ». Dans la confi­gu­ra­tion actuelle, ce serait plutôt le 0,1%, mais c’est un détail.

L’idée que l’ennemi du 99% des gens était le 1% le plus riche et les finan­ciers sym­bo­li­sés par Wall Street a bien pris. De cette petite étin­celle s’est pro­duite une confla­gra­tion. Occupy Wall Street a grandi jusqu’à englo­ber des mil­liers de gens qui ont par­ti­cipé à des marches et autres acti­vi­tés menées autour du cam­pe­ment de Wall Street.

Puis le mou­ve­ment s’est rapi­de­ment étendu à d’autres villes à tra­vers le pays, des grandes villes d’abord, puis des cen­taines de petites villes. Il s’est éga­le­ment étendu vers plu­sieurs campus uni­ver­si­taires.

Dans sa dyna­mique pro­fonde, ce mou­ve­ment s’adresse à Wall Street et au 1%. C’est une prise de conscience anti­ca­pi­ta­liste élé­men­taire. La com­pré­hen­sion du fait que la catas­trophe éco­no­mique que le 99% des gens est en train de vivre depuis le début la Grande Récession, en 2007, a été causée par un sys­tème qui fait la part belle au 1% est en train de s’enraciner pro­fon­dé­ment. Le slogan « Ils ont été ren­floués, nous avons été virés ! » [de notre emploi et/​ou de notre loge­ment] est l’un des plus popu­laires.

Paul Krugman, un éco­no­miste libé­ral, a écrit récem­ment dans le New York Times : « A mesure que le mou­ve­ment Occupy Wall Street conti­nue à croître, les réac­tions face aux objec­tifs du mou­ve­ment ont petit à petit changé : le rejet mépri­sant a été rem­placé par les pleur­ni­che­ries. Les sei­gneurs modernes de la finance regardent vers les pro­tes­ta­taires et se demandent si ceux-ci ne com­prennent pas tout ce qu’ils ont fait pour l’économie amé­ri­caine. La réponse est : oui, beau­coup parmi les pro­tes­ta­taires com­prennent ce que Wall Street, et plus géné­ra­le­ment l’élite éco­no­mique de la nation, a fait pour eux. Et c’est pour cela qu’ils pro­testent.»

Des son­dages montrent que des dizaines de mil­lions de per­sonnes sym­pa­thisent avec les buts des pro­tes­ta­taires. C’est un chan­ge­ment pro­fond de l’opinion publique qui a été mal­me­née par les poli­ti­ciens capi­ta­listes et la presse durant les trois der­nières années. On nous a dit que c’était de notre faute, que nous dépen­sions trop d’argent que nous n’avions pas, que la seule façon pour aller de l’avant était d’effectuer des coupes dras­tiques dans notre niveau de vie. Mais le fait que depuis 2007 les plus riches soient en train de deve­nir plus riches encore alors que nous, nous deve­nons plus pauvres, rend la bles­sure plus dou­lou­reuse.

Des inter­views de ceux qui se sont joints aux actions ont donné un aperçu de ce qui est en train de se passer. Certains disent qu’ils se sont joints parce qu’ils sont au chô­mage depuis long­temps. Une jeune femme a expli­qué qu’elle avait reçu son doc­to­rat deux ans aupa­ra­vant et qu’elle n’avait pas encore trouvé d’emploi. Un ouvrier plus âgé a dit qu’il était au chô­mage depuis des années et qu’il n’avait aucune pers­pec­tive. D’autres disent que leurs mai­sons ont été sai­sies. Beaucoup sont main­te­nant dans la rue, des gens qui n’ont jamais ima­giné un ins­tant que cela pour­rait leur arri­ver.

Les sai­sies de mai­sons, le chô­mage, les mau­vaises écoles, la vie dans la rue, tout cela touche plus mas­si­ve­ment encore les Noirs et les Latinos. Des étu­diants uni­ver­si­taires sont en train de pro­tes­ter contre des aug­men­ta­tions mas­sives des coûts de la sco­la­rité et contre les dettes énormes qu’ils ont contrac­tées pour se payer leurs études. Parents, élèves des écoles publiques et ensei­gnants subissent eux des coupes bud­gé­taires tous azi­muts.

Beaucoup de per­sonnes plus âgées quant à elles craignent des coupes dras­tiques dans la sécu­rité sociale et le sys­tème d’assurance-santé [appelé Medicare et Medicaid] dont les acteurs capi­ta­listes disent qu’elles sont l’une comme l’autre néces­saires.

J’ai une nièce qui a récem­ment obtenu son diplôme de droit. Elle a une dette de 90’000 dol­lars du fait d’un emprunt étu­diant. Mariée récem­ment, la maison dans laquelle elle vit avec son mari est dite « sous l’eau», ce qui veut dire que le couple doit sur son hypo­thèque plus que le prix actuel de sa maison sur le marché.

Sont appa­rus un flot de man­chettes et d’articles qui ont aidé les tra­vailleurs à com­prendre l’étendue de la catas­trophe éco­no­mique et on nous a expli­qué que la pau­vreté et la pré­ca­rité étaient en train de croître.

Mais il ne s’agit pas seule­ment de l’augmentation de la pau­vreté en tant que telle. L’agence de presse Reuters a annoncé le 23 novembre 2011 : « Près de la moitié des Américains manquent de sécu­rité éco­no­mique, ce qui signi­fie que malgré le fait qu’ils vivent au-dessus du seuil de pau­vreté, ils n’ont pas assez d’argent pour payer leur loge­ment, leur nour­ri­ture, leurs soins de santé et d’autres dépenses de base. Selon des chiffres offi­ciels, 45 pourcent des habi­tants des Etats-Unis vivraient dans des ménages devant se battre pour leurs fins de mois, ce qui repré­sente le 39 pourcent des adultes et le 55 pourcent des enfants… »

De son côté, un article du New York Times révèle : « En sinistre signe de la nature durable du marasme éco­no­mique, le revenu des ménages a décliné plus for­te­ment dans les deux ans qui ont suivi la fin de la crise que pen­dant la réces­sion elle-même… Entre juin 2009, date offi­cielle de la fin de la réces­sion, et juin 2011, le revenu médian des ménages (déflaté, donc moins l’inflation) a baissé de 6,7 pourcent… Durant la réces­sion, à savoir de décembre 2007à juin 2009, le revenu des ménages avait baissé de 3,2 pourcent.» Ce qui fait un total de près de 10 pourcent. Et l’on parle bien du revenu médian des ménages [dont le revenu qui se situe sur la ligne médiane sépa­rant les 50% qui reçoivent plus et les 50% qui reçoivent moins], ce qui veut dire que si le 1% des gens, ceux dont les reve­nus ont aug­menté, n’était pas compté, alors on ver­rait que le revenu des tra­vailleurs a chuté plus encore.

Du côté de l’Europe, les nou­velles sont mena­çantes éga­le­ment. Beaucoup craignent une nou­velle réces­sion, réces­sion qui par­ti­rait de la situa­tion déjà très dif­fi­cile dans laquelle se trouvent actuel­le­ment la plu­part des tra­vailleurs.

Je me suis rendu sur des « occu­pa­tions » à San Francisco et Oakland. Mais je suis aussi allé par­ti­ci­per à une action dans la petite ville de Hayward où je vis. Il y avait envi­ron 75 per­sonnes se tenant debout avec des pan­cartes à un car­re­four à une heure de grande affluence. Ce qui m’a frappé, c’est la réac­tion de la majo­rité des auto­mo­bi­listes ren­trant chez eux. Nous avons été salués par des signes de toutes sortes et par des coups de klaxon mani­fes­tant leur sou­tien. Il y a eu beau­coup de bruit tout au long de l’heure que nous avons passée là-bas. Il y a eu par­tout dans le pays beau­coup de ces petites mani­fes­ta­tions qui n’ont reçu aucun écho au niveau natio­nal.

Partant du plus pro­fond de la société, toute cette colère, jamais encore expri­mée, s’est construite peu à peu. Tout à coup, Occupy Wall Street a offert un cata­ly­seur per­met­tant à des dizaines de mil­lions de gens de prendre conscience du fait que leurs souf­frances pri­vées étaient en fait des souf­frances par­ta­gées et ils ont alors su à qui adres­ser leurs reproches et reven­di­ca­tions.

Le mou­ve­ment Occupy a éga­le­ment donné du cou­rage à ceux qui se bat­taient pour d’autres causes. En sont un exemple les gens qui se battent contre un projet de pipe­line devant assu­rer le trans­port d’une forme spé­cia­le­ment « impropre » de pétrole brut depuis le Canada vers les raf­fi­ne­ries du Golfe du Mexique. Le pro­ces­sus d’extraction au Canada est déjà très pol­luant et le pipe­line pré­sen­te­rait un danger pour l’environnement tout au long de son par­cours. Une mani­fes­ta­tion prévue devant la Maison-Blanche a vu dix mille per­sonnes entou­rer la demeure pré­si­den­tielle. Obama a alors été forcé de repous­ser d’une année la déci­sion de conti­nuer la construc­tion de l’oléoduc. Selon les orga­ni­sa­teurs de cette action eux-mêmes, cette vic­toire ini­tiale n’a été rendue pos­sible que par l’ampleur du mou­ve­ment Occupy.

La bureau­cra­tie syn­di­cale offi­cielle n’a rien fait pour orga­ni­ser la grogne qui mon­tait en puis­sance, mais elle a tout de même fini par sou­te­nir le mou­ve­ment Occupy, du moins ver­ba­le­ment. Cela a aussi encou­ragé des syn­di­cats situés plus à gauche à avan­cer leurs propres reven­di­ca­tions et à se joindre par­fois aux actions.

Le monde entier a pu voir la réponse bru­tale donnée par la plu­part des gou­ver­ne­ments muni­ci­paux et par les ins­tances uni­ver­si­taires qui ont eu recours à la police pour déga­ger les cam­pe­ments. Des vidéos dif­fu­sées par­tout ont montré l’utilisation de gaz lacry­mo­gènes et d’autres armes dites non létales (l’une de celles qui a presque tué un membre des Vétérans d’Irak contre la guerre), sans parler des coups, des sprays à poivre et des arres­ta­tions de masse. Tout cela n’a fait qu’augmenter la colère des gens et la sym­pa­thie à l’égard des pro­tes­ta­taires, qui eux ont reçu des leçons dou­lou­reuses sur le rôle de la police.

Comme dans tout mou­ve­ment de masse, il y a eu des pro­blèmes et des erreurs. Mais on a assisté à un déploie­ment de créa­ti­vité pour trou­ver de nou­velles manières d’exprimer toutes ces reven­di­ca­tions aux­quelles conduit une oppo­si­tion contre le 1% et contre le centre du capi­tal finan­cier.

Une partie de cette créa­ti­vité a été assez pleine d’humour. Un exemple : ont lar­ge­ment cir­culé sur l’Internet les photos d’un flic sprayant au poivre des étu­diants non-vio­lents sur un campus cali­for­nien super­po­sées sur toutes sortes d’œuvres d’art et autres images. Cela don­nait alors l’effet d’un sprayage au poivre sur les pique-niqueurs d’une pein­ture de Surrat ou d’un sprayage au poivre sur les membres de la Convention Constitutionnelle !

Il y aura des accal­mies, des hauts et des bas. Mais déjà le mou­ve­ment Occupy a intro­duit dans le dia­logue natio­nal la ques­tion de classe qui, d’autorité, avait été sup­pri­mée dans le dis­cours des poli­ti­ciens et de la presse. Un vieux mili­tant radi­cal m’a dit : « La poli­tique est à nou­veau à l’ordre du jour. Il y a 40 ans que j’attends cela.» (Traduction par A l’Encontre)

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Barry Sheppard, édi­teur de l'hebdomadaire The Militant, en 1964.

Barry Sheppard était l’un des mili­tants du mou­ve­ment pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam, actif au MIT. Par la suite, il occupa un poste de direc­tion au sein de l’historique Socialist Workers Party des Etats-Unis, avec lequel il a rompu suite à sa dégé­né­res­cence orga­ni­sa­tion­nelle et poli­tique. Un pre­mier volume de ses mémoires poli­tiques est paru The Socialist Workers Party 1960-1988?A Political MemoirVolume 1 : The Sixties, Published by Resistance Books, 2005.

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