LA DROITE : QUELLES DROITES ?

CAQ : quel retour du nationalisme économique ?

Enjeux nationaux et internationaux

Par Mis en ligne le 10 septembre 2020

Après un peu plus d’un an de gou­ver­ne­ment de la Coalition avenir Québec (CAQ), quel bilan éco­no­mique peut être tracé ? Sommes-nous face à un parti qui pour­suit l’œuvre aus­té­ri­taire de ses devan­ciers libé­raux ? Son ancrage natio­na­liste lui fait-il déve­lop­per une poli­tique éco­no­mique moins béa­te­ment favo­rable au capi­tal inter­na­tio­nal ? Ou sommes-nous en pré­sence d’une sorte d’Action démo­cra­tique du Québec (ADQ) 2.0 ?

À l’évidence, il n’existe pas pour l’instant de réponses défi­ni­tives à ces ques­tions. Il faudra cer­tai­ne­ment attendre l’arrivée d’une période éco­no­mique moins favo­rable afin de voir les vraies cou­leurs de la CAQ. En atten­dant, il demeure que cer­taines lignes de force se dégagent de la pre­mière année aux com­mandes de la bande à François Legault : 1) le parti cultive une image post­po­li­tique en matière éco­no­mique ; 2) l’alliance élec­to­rale de la CAQ laisse déjà poindre une série de contra­dic­tions qui pour­raient for­te­ment nuire à sa réélec­tion ; et 3) la CAQ pour­suit l’œuvre des libé­raux au plan bud­gé­taire.

Conjoncture économique et postpolitique

La CAQ est un parti de droite. Cela, per­sonne de sérieux n’en doute. Et ce, non seule­ment en raison de ses ori­gines adé­quistes. François Legault a reven­di­qué, non sans fierté, le fait de former un gou­ver­ne­ment de gens issus du monde des affaires[1]. Il s’agissait d’une belle for­mule des­ti­née à satis­faire sa base élec­to­rale tra­di­tion­nelle sans pour autant s’afficher expli­ci­te­ment sur le plan idéo­lo­gique. C’est ainsi que ce parti peuplé de conser­va­teurs de dif­fé­rents aca­bits a réussi à taire ses posi­tions les plus impo­pu­laires tout en construi­sant un pro­gramme réso­lu­ment cen­triste en matière éco­no­mique. Là où un Mario Dumont aurait clai­re­ment établi sa pré­fé­rence pour la pri­va­ti­sa­tion de tel ou tel ser­vice, Legault se conten­tait d’éviter de s’engager en pré­fé­rant parler d’instaurer un mode de gou­ver­nance axé sur les résul­tats. Bien entendu, avec un conseil des ministres com­posé de gens d’affaires, cette appa­rente neu­tra­lité idéo­lo­gique ne résiste pas long­temps à l’analyse. L’important, comme sous les libé­raux, est de quan­ti­fier les résul­tats des poli­tiques publiques en termes éco­no­miques clas­siques : ren­de­ment, pro­fi­ta­bi­lité, taux d’investissement, etc.

Pendant que le dis­cours gou­ver­ne­men­tal congé­die les enjeux idéo­lo­giques par la porte de devant, ceux-ci font inévi­ta­ble­ment un retour par celle de der­rière. Pensons, par exemple, au prêt sans inté­rêt consenti à la mul­ti­na­tio­nale Mitsubishi : 12 mil­lions de dol­lars de fonds publics que l’entreprise n’aura pas à rem­bor­ser direc­te­ment, le gou­ver­ne­ment pré­fé­rant récu­pé­rer ses deniers par l’entremise de la contri­bu­tion fis­cale des employé·e·s de la firme[2]. Bien que rien ne l’indique dans les com­mu­ni­ca­tions offi­cielles, il est assez dif­fi­cile de trou­ver un exemple de poli­tique éco­no­mique plus en phase avec le néo­li­bé­ra­lisme finan­cier : l’entreprise reçoit un prêt afin de venir s’établir au Québec, mais laisse le soin à ses tra­vailleurs et tra­vailleuses de payer la note. Dans un contexte où Québec compte quelque 140 000 postes vacants[3], il est dif­fi­cile de jus­ti­fier une telle géné­ro­sité ou même de com­prendre cette obs­ti­na­tion à vou­loir créer des emplois.

Au fond, le « luxe » que s’offre la CAQ de mettre en veilleuse ses orien­ta­tions idéo­lo­giques afin de peau­fi­ner son image de gou­ver­ne­ment post­po­li­tique tout orienté vers les résul­tats tient entiè­re­ment au contexte éco­no­mique actuel. Avec un taux de chô­mage qui atteint un creux his­to­rique[4], les finances publiques qui enre­gistrent des sur­plus tou­jours plus grands[5], les salaires qui aug­mentent près de deux fois plus vite que l’inflation[6], etc., il est assez facile, dans ce contexte, de faire profil bas au plan idéo­lo­gique.

Politique économique et coalition électorale

Le tour de force de la CAQ réside jus­te­ment dans le fait d’avoir mis en place une poli­tique éco­no­mique en phase avec une coa­li­tion élec­to­rale pour­tant hété­ro­clite. Avec tous les voyants qui sont au vert dans l’économie qué­bé­coise, le ras­sem­ble­ment dans un seul parti d’électrices et d’électeurs natio­na­listes conser­va­teurs, cen­tristes et liber­ta­riens trouve là une de ses condi­tions de pos­si­bi­lité. Comment convaincre autre­ment un Youri Chassin[7] de rejoindre une équipe gou­ver­ne­men­tale qui se pro­pose de relan­cer mas­si­ve­ment cer­taines dépenses publiques ciblées (mater­nelle 4 ans, mai­sons des aîné·e·s, réin­ves­tis­se­ment dans les soins à domi­cile, etc.) ? Le tout, en pour­sui­vant le pro­gramme de dimi­nu­tion des taxes sco­laires entamé par les libé­raux.

À n’en pas douter, la conjonc­ture éco­no­mique permet à la CAQ d’avoir le beurre et l’argent du beurre : mettre en place des orien­ta­tions qui plaisent à ses élec­teurs adé­quistes tout en élar­gis­sant son alliance élec­to­rale vers le centre. Tout cela sans, pour l’instant, créer de crise à l’interne du parti. Bien entendu, en plus de la conjonc­ture éco­no­mique, le ciment qu’offre une poli­tique natio­na­liste faci­lite ce type d’alliance. Autant les « élites éco­no­miques locales » que les familles sur­en­det­tées de ban­lieu­sards voient d’un bon œil qu’enfin des gens d’affaires prennent le contrôle. Passons sous silence le fait que cela n’est nou­veau qu’en appa­rence, pour insis­ter davan­tage sur l’attrait qu’exerce la volonté gou­ver­ne­men­tale d’orienter son action vers celles et ceux qui, à tort ou à raison, se sont tou­jours sentis délais­sés par les poli­tiques gou­ver­ne­men­tales.

Sur le plan éco­no­mique, la CAQ veut construire et ren­for­cer son hégé­mo­nie nou­velle autour des « laissé·e·s pour compte » des poli­tiques publiques. Celles et ceux qui ne sont ni assez pauvres pour avoir accès à des pro­grammes de redis­tri­bu­tion et ni assez riches pour tou­cher le pac­tole que l’État réserve aux repré­sen­tants du capi­tal. Bien entendu, cette caté­go­rie de laissé·e·s pour compte n’existe pas réel­le­ment. Autant il est faux d’affirmer que les familles de la classe moyenne ne béné­fi­cient pas des lar­gesses de l’État, autant il est erroné de penser que seules les mul­ti­na­tio­nales peuvent espé­rer passer à la caisse. Par les ser­vices publics en santé et en édu­ca­tion, par le coût de la vie bien plus bas au Québec, par la qua­lité de la for­ma­tion de notre main-d’œuvre, avec les routes et les infra­struc­tures éner­gé­tiques, toutes les entre­prises, aussi petites soient-elles, pro­fitent des dépenses publiques.

Qu’à cela ne tienne, le Québec a vu se former l’idée tenace qu’aucun parti, aucune poli­tique n’était là pour les membres de la « majo­rité silen­cieuse », pour ceux qui ne se dis­tinguent de rien autre­ment que par leur fierté de se situer dans la moyenne. Les libé­raux ont bien tenté de jouer cette carte poli­tique, mais leur asso­cia­tion aux inté­rêts du capi­ta­lisme finan­cier a fait faire long feu à cette ten­ta­tive. En effet, il est assez dif­fi­cile de se défi­nir poli­ti­que­ment comme étant à l’écoute des besoins des « gens ordi­naires » quand, dans un même mou­ve­ment, le gou­ver­ne­ment libé­ral met en place un pro­gramme poli­tique tout aussi hos­tile aux petites élites locales que favo­rable aux mul­ti­na­tio­nales.

Pour la CAQ, la route vers le pou­voir et la tâche non moins ardue de s’y main­te­nir passent alors par la fédé­ra­tion d’un large éven­tail de mécon­ten­te­ments. Comment alors opérer cette tâche déli­cate pour un parti dont l’ADN campe à droite ? Comment faire coha­bi­ter le petit entre­pre­neur beau­ce­ron, la fonc­tion­naire désa­bu­sée de Québec, la comp­table fati­guée de Blainville et le gars de shop de Saint-Hubert ? Il y a bien sûr un pre­mier niveau de solu­tion facile, sur­tout dans un contexte de forts sur­plus bud­gé­taires. Pour assu­rer la cohé­sion de son ensemble élec­to­ral, la CAQ va de l’avant avec des baisses des taxes sco­laires qui ont l’avantage de viser spé­ci­fi­que­ment l’un des plus bas déno­mi­na­teurs com­muns de son élec­to­rat : le fait d’être des pro­prié­taires d’une maison ou d’un immeuble rési­den­tiel – ou d’aspirer à le deve­nir.

La seconde opé­ra­tion, plus sub­tile celle-là, consiste à asso­cier les réin­ves­tis­se­ments gou­ver­ne­men­taux à des sec­teurs accep­tables pour son cou­rant conser­va­teur. C’est pour cela que la CAQ met au centre de son action des poli­tiques visant les familles. Cela lui permet de mas­quer ses ten­dances idéo­lo­giques pro­fondes (est-ce qu’un gou­ver­ne­ment de droite dépen­se­rait vrai­ment autant ?) tout en évi­tant une trop forte gronde dans ses rangs (le parti dépense en confor­mité aux orien­ta­tions de la droite tra­di­tio­na­liste). Ici, la prio­ri­sa­tion des poli­tiques visant les aîné·e·s suit le même type de calcul poli­tique : mettre en place d’importants inves­tis­se­ments qui, dans notre envi­ron­ne­ment poli­tique super­fi­ciel, donne à qui­conque un vernis pro­gres­siste tout en confor­tant les tenants d’une redé­fi­ni­tion de l’action éta­tique autour des « valeurs d’antan ».

La dif­fi­culté vien­dra, on s’en doute, à l’heure du res­ser­re­ment éco­no­mique. Le grand écart pro­gram­ma­tique qui, lors de l’élection et depuis, a permis à la CAQ de défi­nir le nou­veau cadre hégé­mo­nique de l’électorat fran­co­phone sera plus ardu à main­te­nir si les scé­na­rios éco­no­miques les plus pes­si­mistes se réa­lisent.

Il est vrai que le natio­na­lisme éco­no­mique affi­ché par la CAQ tranche avec ce que le Québec a connu depuis l’élection du libé­ral Jean Charest en 2003. Sous Philippe Couillard, il ne res­tait en fait presque rien de la vieille ambi­tion des « révo­lu­tion­naires tran­quilles » d’utiliser les leviers de l’État qué­bé­cois afin de déve­lop­per une classe d’affaires, notre fameux Québec inc. Avec François Legault, les choses s’annoncent plus com­plexes : de la même manière que les gou­ver­ne­ments péquistes ont été coin­cés entre leur adhé­sion au libre-échange et les attentes de leur élec­to­rat, la CAQ décou­vrira bien­tôt qu’elle est dans une situa­tion pas si étran­gère à celle de l’ancien parti du pre­mier ministre.

Et l’austérité dans tout ça ?

Le cycle de l’austérité est géné­ra­le­ment simple à suivre. Le schéma I, dont l’Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques (IRIS) a soi­gneu­se­ment docu­menté les dif­fé­rentes étapes ces der­nières années[8], en offre une repré­sen­ta­tion fort juste.

Schéma I : Cycle de l’austérité

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Normalement, les défi­cits sont ins­tru­men­ta­li­sés afin de jus­ti­fier des com­pres­sions au nom de l’équilibre bud­gé­taire. Au moment du retour à l’équilibre, les sur­plus sont « dépen­sés » en baisses d’impôt 1) pour faire des gains élec­to­raux à court terme et 2) pour dimi­nuer la capa­cité de l’État à répa­rer les dégâts causés par ses propres coupes. Il y a là un effet de cli­quet qui fina­le­ment struc­ture dura­ble­ment une logique de détour­ne­ment de l’État de ses mis­sions sociales.

Cependant, le contexte actuel s’avère par­ti­cu­lier en raison de l’ampleur des sur­plus déga­gés par Québec. Il serait en effet dif­fi­cile, après des années de fortes mobi­li­sa­tions sociales, de jus­ti­fier des baisses d’impôts à coup de plu­sieurs mil­liards de dol­lars. Ici, tel que men­tionné plus haut, la CAQ avance pru­dem­ment. En misant sur la dimi­nu­tion des taxes sco­laires et sur l’abolition de la contri­bu­tion sup­plé­men­taire pour les ser­vices de garde, la CAQ met de fait de l’avant des actions gou­ver­ne­men­tales qui res­pectent ce que le schéma I pré­voit. Mais, en même temps, nous sommes loin des baisses d’impôt consenti par Bernard Landry et Jean Charest au len­de­main du retour à l’équilibre bud­gé­taire d’il y a vingt ans. Tout comme pour les réin­ves­tis­se­ments, les baisses d’impôt s’avèrent plus ciblées et, peut-être, plus effi­caces d’un point de vue élec­to­ral car elles pro­fitent aux jeunes familles et aux pro­prié­taires.

Une chose ne change pas par contre : le carac­tère per­ma­nent des com­pres­sions décou­lant des orien­ta­tions du pré­cé­dent gou­ver­ne­ment. L’austérité, par défi­ni­tion, n’est pas qu’un simple mau­vais moment à passer, une méde­cine de cheval certes dif­fi­cile, mais néces­saire et tem­po­raire. Dans son accep­ta­tion cri­tique, il s’agit plutôt d’une entre­prise visant à rendre per­ma­nentes les condi­tions de res­tric­tion dans le finan­ce­ment des ser­vices à la popu­la­tion et des mis­sions sociales de l’État.

Les réin­ves­tis­se­ments ciblés aux­quels la CAQ s’adonne changent tou­te­fois quelque peu ce por­trait clas­sique. En réin­ves­tis­sant mas­si­ve­ment dans cer­tains sec­teurs, les troupes de François Legault par­viennent en quelque sorte à maquiller qu’ils pour­suivent en fait la poli­tique libé­rale anté­rieure.

Cette pour­suite du pro­gramme libé­ral se révèle aisé­ment en ana­ly­sant les bud­gets consen­tis au minis­tère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Le budget 2019-2020 accorde au MSSS une hausse de 5,4 % des inves­tis­se­ments lui étant consen­tis, ce qui injec­tera une bonne dose d’oxygène dans le sys­tème[9]. L’ajout de 280 mil­lions de dol­lars par année pen­dant cinq ans au finan­ce­ment des soins à domi­cile est évi­dem­ment une bonne nou­velle[10]. Le gou­ver­ne­ment avait promis de rehaus­ser les bud­gets pour le sou­tien à l’autonomie des aîné·e·s et, dans ce cas, l’argent est au rendez-vous.

Or, si le réseau de la santé et des ser­vices sociaux s’en tire bien quand on consi­dère l’ensemble du finan­ce­ment, cer­tains pro­grammes ver­ront se per­pé­tuer l’austérité encore cette année. La santé publique, par exemple, ne pourra comp­ter que sur une maigre aug­men­ta­tion de ses bud­gets de 1,3 %[11], soit une cible bien en des­sous des fonds néces­saires pour main­te­nir la qua­lité des ser­vices de pré­ven­tion. Le constat est le même pour les pro­grammes cha­peau­tant les ser­vices en défi­cience phy­sique, en défi­cience intel­lec­tuelle et trouble du spectre de l’autisme (DI-TSA), en dépen­dance, en santé men­tale ainsi que pour les jeunes en dif­fi­culté. Dans tous ces sec­teurs, le budget de la CAQ péren­nise les com­pres­sions aux effets dévas­ta­teurs des der­nières années.

En fait, le cumul de tous ces pro­grammes repré­sente à peine 46 % du budget alloué à la seule rému­né­ra­tion des méde­cins… Nous avons ici une mani­fes­ta­tion assez claire des méca­nismes de l’austérité : mettre en place des poli­tiques à l’avantage des groupes plus for­tu­nés et lais­ser les per­sonnes vul­né­rables se battre pour des miettes. En cam­pagne élec­to­rale, la CAQ pro­met­tait du chan­ge­ment. Si on se fie aux don­nées bud­gé­taires, celui-ci ne s’est pas maté­ria­lisé.

Un autre exemple de la pour­suite des poli­tiques libé­rales est le main­tien des ver­se­ments au Fonds des géné­ra­tions. Poursuivre l’affectation d’importantes sommes à ce fonds est liée au juge­ment posé sur le niveau d’endettement public de la pro­vince. Une dette jugée trop élevée peut jus­ti­fier la pour­suite des ver­se­ments au Fonds. À l’inverse, un contexte dans lequel la dette publique est consi­dé­rée sous contrôle plaide pour une orien­ta­tion contraire. Qu’en est-il ?

Le plan de réduc­tion du poids de la dette par rap­port à l’économie (exprimé par le ratio dette/​PIB[12]) est en bonne voie de se réa­li­ser. À l’origine, l’objectif était que la dette brute du Québec ne repré­sente pas plus de 45 % du PIB en 2025-2026[13]. Selon les don­nées les plus récentes, cet objec­tif sera atteint cinq années plus vite qu’attendu, soit dès 2020-2021. Ceci sou­lève la ques­tion : pour­quoi alors main­te­nir les niveaux prévus de ver­se­ment au Fonds des géné­ra­tions ? L’objectif de ce fonds est pré­ci­sé­ment de faire dimi­nuer la valeur de la dette brute pour tirer vers le bas le ratio dette/​PIB. Dans le contexte où Québec atteint et même dépasse déjà ses cibles en cette matière, est-il tou­jours sage de prio­ri­ser cette dépense – les ver­se­ments au Fonds des géné­ra­tions – par rap­port au finan­ce­ment des autres mis­sions de l’État ?

Poser la ques­tion, c’est y répondre. Et cela révèle les motifs véri­tables der­rière l’existence du Fonds des géné­ra­tions. Les 2,1 mil­liards de dol­lars (G$) prévus en ver­se­ment cette année, somme qui attein­dra 3,2 G$ en 2023-2024, servent alors évi­dem­ment à mas­quer la réelle ampleur des sur­plus bud­gé­taires. Plus impor­tants, ces ver­se­ments par­ti­cipent à la finan­cia­ri­sa­tion des acti­vi­tés de l’État en ce qu’ils détournent des reve­nus gou­ver­ne­men­taux afin de les placer sur les mar­chés finan­ciers. De plus, le Fonds accé­lère le virage entre­pre­neu­rial promu par la nou­velle ges­tion publique. En effet, chaque année, l’État qué­bé­cois doit affi­cher un sur­plus sur ses opé­ra­tions cou­rantes afin de garan­tir les ver­se­ments au Fonds des géné­ra­tions. Une entre­prise privée ne fonc­tionne pas autre­ment lorsqu’il s’agit d’extraire une marge béné­fi­ciaire de ses acti­vi­tés.

Conclusion

Personne ne sera vrai­ment sur­pris d’apprendre que la CAQ n’a pas fon­da­men­ta­le­ment réorienté l’action éta­tique en matière éco­no­mique et bud­gé­taire. Certes, le vernis natio­na­liste du gou­ver­ne­ment change le ton et vien­dra le hanter quand il devra prendre fait et cause pour les orien­ta­tions libre-échan­gistes au cœur de la poli­tique de l’État qué­bé­cois. Pour l’instant, il peut remer­cier le gou­ver­ne­ment anté­rieur d’avoir fait le « sale boulot ». Si, en période d’abondance bud­gé­taire, la CAQ pour­suit la poli­tique de l’équipe libé­rale, il est à craindre que des jours dif­fi­ciles s’annoncent. Les idéo­logues les plus intran­si­geants du parti n’ont pas la cote en ce moment ; ils risquent cepen­dant de prendre du galon quand vien­dra le temps de réins­tau­rer plus expli­ci­te­ment une poli­tique conser­va­trice.

Philippe Hurteau est Chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques.


  1. Shannon Pécourt, « CAQ : un gou­ver­ne­ment de ges­tion­naires et de gens d’affaires », La Presse​.ca, 14 octobre 2018.
  2. « Québec accorde 12 M$ pour sou­te­nir l’implantation d’un centre de R-D de Mitsubishi Aircraft Corporation à Montréal », com­mu­ni­qué d’Investissement Québec, 19 sep­tembre 2019.
  3. Statistique Canada, Tableau 14-10-0325-01. Postes vacants, employés sala­riés, taux de postes vacants et moyenne du salaire offert selon les pro­vinces et ter­ri­toires, don­nées tri­mes­trielles non désai­son­na­li­sées, Données du 2e tri­mestre 2019.
  4. Statistique Canada, Tableau 14-10-0020-01. Taux de chô­mage, taux d’activité et taux d’emploi selon le niveau de sco­la­rité atteint, don­nées annuelles (2018).
  5. Gouvernement du Québec, Comptes publics 2018-2019, 2019.
  6. « Prévisions éco­no­miques et finan­cières », Études éco­no­miques, Desjardins, 20 juin 2019, p. 14.
  7. Économiste de droite élu député de la CAQ en 2018, ex-direc­teur de la recherche à l’Institut éco­no­mique de Montréal. Il a déjà pris posi­tion pour la pri­va­ti­sa­tion de socié­tés d’État comme Hydro-Québec. NdR
  8. Observatoire des consé­quences des mesures d’austérité au Québec, Montréal, IRIS, <https://​iris​-recherche​.qc​.ca/pop>.
  9. Budget du Québec 2019-2020, op. cit.
  10. Ibid.
  11. Ibid.
  12. Le pro­duit inté­rieur brut (PIB) est l’un des agré­gats majeurs des comptes natio­naux. En tant qu’indicateur éco­no­mique prin­ci­pal de mesure de la pro­duc­tion éco­no­mique réa­li­sée à l’intérieur d’un pays donné, le PIB vise à quan­ti­fier — pour un pays et une année donnée — la valeur totale de la « pro­duc­tion de richesse » effec­tuée par les agents éco­no­miques rési­dant à l’intérieur de ce ter­ri­toire (ménages, entre­prises, admi­nis­tra­tions publiques). Le PIB reflète donc l’activité éco­no­mique interne d’un pays et la varia­tion du PIB d’une période à l’autre est censée mesu­rer son taux de crois­sance éco­no­mique.
  13. Gouvernement du Québec, Budget du Québec 2019-2020, Renseignements addi­tion­nels, p. C. 7. Cet objec­tif est fixé par l’art. 1 de la Loi sur la réduc­tion de la dette et ins­ti­tuant le Fonds des géné­ra­tions.

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