Capitalisme vert ou économie verte et solidaire ?

Par Mis en ligne le 04 mars 2012

Comment se jouera la partie à Rio+20 en juin pro­chain ?

Une éco­no­mie verte qui ne soit pas capi­ta­liste, un vœu pieux ? Non ! Elle existe par­tout dans le monde. Mario Hébert, éco­no­miste à Fondaction, et moi même l’avons visité pen­dant tout l’été der­nier et avons pro­duit à cet effet un cahier d’initiatives. Ceci étant dit, la réflexion se pour­suit : fin avril (le 26 plus pré­ci­sé­ment), la Caisse d’économie soli­daire Desjardins et le GESQ tien­dront conjoin­te­ment un nou­veau rendez-vous. Le thème : la tran­si­tion éco­lo­gique de l’économie au Québec et sur la pla­nète.

Cette thé­ma­tique liée au déve­lop­pe­ment durable est en montée dans une partie de l’ESS qué­bé­coise et inter­na­tio­nale. Et cette montée n’épouse pas le relief du capi­ta­lisme vert tout en vou­lant cepen­dant agir sur le ter­rain même de l’économie : une « éco­no­mie verte et soli­daire » pour employer l’expression d’Alain Lipietz, éco­no­miste et éco­lo­giste fran­çais. Autrement dit, il ne s’agit pas d’épouser uni­que­ment une stra­té­gie du refus en contes­tant les posi­tions de l’ONU au pro­chain sommet de la Terre (Michel Lambert d’Alternatives dans le cahier spé­cial du Devoir du 4 février), les­quelles semblent se diri­ger dans le sens de confier les futurs inves­tis­se­ments verts prin­ci­pa­le­ment au sec­teur privé. Ce qui revien­drait à dire en bout de ligne sinon que ce serait sur­tout de grandes mul­ti­na­tio­nales ! Critiquer cela, oui cer­tai­ne­ment ! Mais il faut aussi réflé­chir en termes d’alternatives éco­no­miques ici et main­te­nant. Exploration du che­mi­ne­ment en cours.

Un coup d’envoi inter­na­tio­nal de l’ESS en direc­tion de Rio+20 : les Rencontres du Mont-Blanc

Fait nou­veau, le Forum inter­na­tio­nal des diri­geants de l’Économie sociale, orga­ni­sa­teur des ren­contres du Mont-Blanc depuis 2004, a pris un tour­nant plus expli­ci­te­ment socio­po­li­tique et socioé­co­lo­gique dans sa 5e édi­tion (novembre 2011) à la veille du sommet de la Terre qui mar­quera le 20e anni­ver­saire de la Conférence de Rio de Janeiro sur l’environnement laquelle avait des­siné les contours de l’Agenda 21. Cette Conférence, nommée Rio+20, qui se tient du fin juin, pro­pose de défi­nir « une éco­no­mie verte » dans un contexte où s’impose une double lutte, celle contre les inéga­li­tés sociales et celle d’opérer, à l’échelle des États du monde, un virage majeur en matière de réduc­tions des gaz à effet de serre. Au terme de trois jours inten­sifs de dis­cus­sion, le projet socio­po­li­tique a passé l’épreuve de la déli­bé­ra­tion col­lec­tive et l’internationalisation est deve­nue plus mani­feste par la trans­for­ma­tion de RMB en Forum inter­na­tio­nal des diri­geants de l’économie sociale (les RMB ne deviennent qu’une des acti­vi­tés de ce forum de diri­geants). Cette nou­velle orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale sera reçue par les chefs d’État dans le volet Économie verte du dit Sommet.

Pas de sur­prise pour la tren­taine de par­ti­ci­pants du Québec ! La trame de fond des dis­cus­sions de cette 5e édi­tion rejoi­gnait bien la ren­contre qué­bé­coise du 17 octobre : 1) une remise en ques­tion glo­bale inter­ro­geant la nature de la crise (ce qui a changé depuis le pre­mier Sommet de la Terre en 1992); 2) les coopé­ra­tives, les mutuelles et toute l’économie soli­daire consi­dé­rées poten­tiel­le­ment comme une force de pro­po­si­tion et d’interpellation à l’échelle pla­né­taire qui se dis­tingue net­te­ment du capi­ta­lisme vert.

En quoi a consisté ce tour­nant socio­po­li­tique ? Le Forum a ouvert le débat sur une plate-forme com­po­sée de cinq grands chan­tiers (des prio­ri­tés d’intervention) et de 20 pro­po­si­tions concrètes pour aujourd’hui offrant la pos­si­bi­lité réelle (et non fan­tas­mée) de sortir du modèle éco­no­mique dominant…Ce nou­veau Forum inter­na­tio­nal de diri­geants de l’économie sociale fera donc de la repré­sen­ta­tion poli­tique auprès des chefs d’État du monde au 2e Sommet de la Terre à Rio, avec cette plate-forme dans ses car­tons. C’est une pre­mière ! Il par­ti­ci­pera éga­le­ment au Sommet des peuples.

L’économie sociale et soli­daire (ESS) : 10% de l’économie mon­diale et une posi­tion stra­té­gique pour une éco­no­mie verte et soli­daire

Bien qu’il n’existe aucune sta­tis­tique offi­cielle sur le sujet, l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail (OIT) estime que l’économie sociale, prise dans son sens le plus large, c’est-à-dire l’ensemble des coopé­ra­tives, mutuelles, asso­cia­tions à voca­tion éco­no­mique, ini­tia­tives d’économie popu­laire soli­daire tels les Groupes d’intérêt éco­no­mique en Afrique de l’Ouest…, pèse pour près de 10 % du pro­duit inté­rieur brut (PIB), 10% des emplois et 10% de la finance au niveau mon­dial (Babekew Ashagrie, OIT, 2011, docu­ment interne). En son sein, 750,000 coopé­ra­tives et mutuelles dont un cer­tain nombre ont leur repré­sen­ta­tion poli­tique exer­cée par l’Alliance coopé­ra­tive inter­na­tio­nale (ACI).

C’est un sec­teur non capi­ta­liste de déve­lop­pe­ment poten­tiel­le­ment appelé à reje­ter les éner­gies fos­siles et à tra­vailler sur­tout au déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables. On dira que c’est peu 10%. Mais c’est beau­coup dans un sens car c’est une éco­no­mie par­ti­cu­liè­re­ment bien enra­ci­née dans des sec­teurs rede­ve­nus stra­té­giques avec la crise éco­lo­gique : la finance, l’agriculture, la forêt et l’habitat. Finance pour aider la capi­ta­li­sa­tion d’une éco­no­mie verte sur la base de cri­tères qui ne soient pas orien­tés par l’appât du gain. Agriculture, forêts et habi­tat parce que les émis­sions de gaz à effet de serre dans ces sec­teurs sont par­ti­cu­liè­re­ment dom­ma­geables. Bref une partie de la tran­si­tion éco­lo­gique de l’économie passe par une agri­cul­ture éco­lo­gi­que­ment inten­sive, par l’aménagement durable des forêts et par l’efficacité éner­gé­tique des bâti­ments. Çà ne se fera pas sans l’apport des coopé­ra­tives et autres ini­tia­tives de l’ESS. La « bio­di­ver­sité » entre­pre­neu­riale peut faire la dif­fé­rence (Scalvini, 2010). Notamment cela peut per­mettre d’endiguer la main­mise exclu­sive du sec­teur privé sur une éco­no­mie appe­lée à opérer sa tran­si­tion éco­lo­gique.

Le pro­blème qui demeure cepen­dant entier est celui de faire mou­ve­ment au sein de cette ESS insuf­fi­sam­ment fédé­rée et dont l’influence socio­po­li­tique ne cor­res­pond vrai­ment pas à son poids éco­no­mique com­pa­ra­ti­ve­ment par exemple à l’influence que peuvent avoir les mul­ti­na­tio­nales de cer­tains sec­teurs (celui de la finance, celui des éner­gies fos­siles comme les pétro­lières, celui de l’agroalimentaire…). Bref, l’ESS n’évolue pas néces­sai­re­ment dans la même direc­tion par la magie de par­ta­ger les mêmes valeurs de base. Sauf s’il fait mou­ve­ment, c’est-à-dire que ses orga­ni­sa­tions de repré­sen­ta­tion poli­tique centrent le débat sur l’urgence éco­lo­gique et tra­vaillent à bras le corps la conver­gence.

La direc­tion des RMB (dont fait partie Gérald Larose, pré­sident de la Caisse d’économie soli­daire Desjardins) se pré­pare donc actuel­le­ment à ren­con­trer les repré­sen­tants des États à Rio en juin pro­chain. D’ici là, les par­te­naires qué­bé­cois des RMB ne seront pas en reste : ils tien­dront eux aussi des acti­vi­tés de pré­pa­ra­tion afin de favo­ri­ser la conver­gence autour des chan­tiers iden­ti­fiés au Mont-Blanc. Au pro­gramme, le GESQ, conjoin­te­ment avec la Caisse d’économie soli­daire Desjardins, tien­dra une uni­ver­sité d’été le 26 avril pro­chain sur ces thé­ma­tiques. Avec l’espoir de créer des alliances ici et avec des par­te­naires du Sud. La par­ti­tion que l’ESS jouera à Rio ne sera pas celle du capi­ta­lisme vert. Dossier à suivre. On peut le faire en s’abonnant au bul­le­tin du GESQ.

Dans un billet de notre blogue, nous ten­tons donc de démon­trer, à partir entre autres de l’expérience des RMB, l’existence d’une gauche au sein de l’ESS (c’est par­ti­cu­liè­re­ment le cas en Europe, au Québec et dans cer­tains pays d’Amérique latine) qui est à la recherche d’une alter­na­tive au capi­ta­lisme comme modèle éco­no­mique domi­nant, qui cherche à opérer un virage éco­lo­gique et qui refuse la neu­tra­lité poli­tique au nom de son déve­lop­pe­ment d’affaires. Pour en savoir plus, avec notam­ment des apports de Michel Rocard (ex-pre­mier ministre du gou­ver­ne­ment socia­liste de Mitterand), de Brice Lalonde, une figure de proue du mou­ve­ment éco­lo­giste euro­péen et inter­na­tio­nal, d’Ignacy Sachs, un vété­ran du déve­lop­pe­ment durable et de Michel Griffon, agro-éco­no­miste de répu­ta­tion inter­na­tio­nale, on va sur mon blogue.

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