Capitalisme vert ou économie verte et solidaire ?

Comment se jouera la partie à Rio+20 en juin prochain ?

Une économie verte qui ne soit pas capitaliste, un vœu pieux? Non! Elle existe partout dans le monde. Mario Hébert, économiste à Fondaction, et moi même l’avons visité pendant tout l’été dernier et avons produit à cet effet un cahier d’initiatives. Ceci étant dit, la réflexion se poursuit : fin avril (le 26 plus précisément), la Caisse d’économie solidaire Desjardins et le GESQ tiendront conjointement un nouveau rendez-vous. Le thème : la transition écologique de l’économie au Québec et sur la planète.

 Cette thématique liée au développement durable est en montée dans une partie de l’ESS québécoise et internationale. Et cette montée n’épouse pas le relief du capitalisme vert tout en voulant cependant agir sur le terrain même de l’économie : une «économie verte et solidaire» pour employer l’expression d’Alain Lipietz, économiste et écologiste français. Autrement dit, il ne s’agit pas d’épouser uniquement une stratégie du refus en contestant les positions de l’ONU au prochain sommet de la Terre (Michel Lambert d’Alternatives dans le cahier spécial du Devoir du 4 février), lesquelles semblent se diriger dans le sens de confier les futurs investissements verts principalement au secteur privé. Ce qui reviendrait à dire en bout de ligne sinon que ce serait surtout de grandes multinationales! Critiquer cela, oui certainement! Mais il faut aussi réfléchir en termes d’alternatives économiques ici et maintenant. Exploration du cheminement en cours.

Un coup d’envoi international de l’ESS en direction de Rio+20: les Rencontres du Mont-Blanc

Fait nouveau, le Forum international des dirigeants de l’Économie sociale, organisateur des rencontres du Mont-Blanc depuis 2004, a pris un tournant plus explicitement sociopolitique et socioécologique dans sa 5e édition (novembre 2011) à la veille du sommet de la Terre qui marquera le 20e anniversaire de la Conférence de Rio de Janeiro sur l’environnement laquelle avait dessiné les contours de l’Agenda 21. Cette Conférence, nommée Rio+20, qui se tient du fin juin, propose de définir «une économie verte» dans un contexte où s’impose une double lutte, celle contre les inégalités sociales et celle d’opérer, à l’échelle des États du monde, un virage majeur en matière de réductions des gaz à effet de serre. Au terme de trois jours intensifs de discussion, le projet sociopolitique a passé l’épreuve de la délibération collective et l’internationalisation est devenue plus manifeste par la transformation de RMB en Forum international des dirigeants de l’économie sociale (les RMB ne deviennent qu’une des activités de ce forum de dirigeants). Cette nouvelle organisation internationale sera reçue par les chefs d’État dans le volet Économie verte du dit Sommet.

Pas de surprise pour la trentaine de participants du Québec! La trame de fond des discussions de cette 5e édition rejoignait bien la rencontre québécoise du 17 octobre : 1) une remise en question globale interrogeant la nature de la crise (ce qui a changé depuis le premier Sommet de la Terre en 1992); 2) les coopératives, les mutuelles et toute l’économie solidaire considérées potentiellement comme une force de proposition et d’interpellation à l’échelle planétaire qui se distingue nettement du capitalisme vert.

En quoi a consisté ce tournant sociopolitique? Le Forum a ouvert le débat sur une plate-forme composée de cinq grands chantiers (des priorités d’intervention) et de 20 propositions concrètes pour aujourd’hui offrant la possibilité réelle (et non fantasmée) de sortir du modèle économique dominant…Ce nouveau Forum international de dirigeants de l’économie sociale fera donc de la représentation politique auprès des chefs d’État du monde au 2e Sommet de la Terre à Rio, avec cette plate-forme dans ses cartons. C’est une première! Il participera également au Sommet des peuples.

L’économie sociale et solidaire (ESS) : 10% de l’économie mondiale et une position stratégique pour une économie verte et solidaire

Bien qu’il n’existe aucune statistique officielle sur le sujet, l’Organisation internationale du travail (OIT) estime que l’économie sociale, prise dans son sens le plus large, c’est-à-dire l’ensemble des coopératives, mutuelles, associations à vocation économique, initiatives d’économie populaire solidaire tels les Groupes d’intérêt économique en Afrique de l’Ouest…, pèse pour près de 10 % du produit intérieur brut (PIB), 10% des emplois et 10% de la finance au niveau mondial (Babekew Ashagrie, OIT, 2011, document interne). En son sein, 750,000 coopératives et mutuelles dont un certain nombre ont leur représentation politique exercée par l’Alliance coopérative internationale (ACI).

C’est un secteur non capitaliste de développement potentiellement appelé à rejeter les énergies fossiles et à travailler surtout au développement des énergies renouvelables. On dira que c’est peu 10%. Mais c’est beaucoup dans un sens car c’est une économie particulièrement bien enracinée dans des secteurs redevenus stratégiques avec la crise écologique : la finance, l’agriculture, la forêt et l’habitat. Finance pour aider la capitalisation d’une économie verte sur la base de critères qui ne soient pas orientés par l’appât du gain. Agriculture, forêts et habitat parce que les émissions de gaz à effet de serre dans ces secteurs sont particulièrement dommageables. Bref une partie de la transition écologique de l’économie passe par une agriculture écologiquement intensive, par l’aménagement durable des forêts et par l’efficacité énergétique des bâtiments. Çà ne se fera pas sans l’apport des coopératives et autres initiatives de l’ESS. La «biodiversité» entrepreneuriale peut faire la différence (Scalvini, 2010). Notamment cela peut permettre d’endiguer la mainmise exclusive du secteur privé sur une économie appelée à opérer sa transition écologique.

Le problème qui demeure cependant entier est celui de faire mouvement au sein de cette ESS insuffisamment fédérée et dont l’influence sociopolitique ne correspond vraiment pas à son poids économique comparativement par exemple à l’influence que peuvent avoir les multinationales de certains secteurs (celui de la finance, celui des énergies fossiles comme les pétrolières, celui de l’agroalimentaire…). Bref, l’ESS n’évolue pas nécessairement dans la même direction par la magie de partager les mêmes valeurs de base. Sauf s’il fait mouvement, c’est-à-dire que ses organisations de représentation politique centrent le débat sur l’urgence écologique et travaillent à bras le corps la convergence.

La direction des RMB (dont fait partie Gérald Larose, président de la Caisse d’économie solidaire Desjardins) se prépare donc actuellement à rencontrer les représentants des États à Rio en juin prochain. D’ici là, les partenaires québécois des RMB ne seront pas en reste : ils tiendront eux aussi des activités de préparation afin de favoriser la convergence autour des chantiers identifiés au Mont-Blanc. Au programme, le GESQ, conjointement avec la Caisse d’économie solidaire Desjardins, tiendra une université d’été le 26 avril prochain sur ces thématiques. Avec l’espoir de créer des alliances ici et avec des partenaires du Sud. La partition que l’ESS jouera à Rio ne sera pas celle du capitalisme vert. Dossier à suivre. On peut le faire en s’abonnant au bulletin du GESQ.

Dans un billet de notre blogue, nous tentons donc de démontrer, à partir entre autres de l’expérience des RMB, l’existence d’une gauche au sein de l’ESS (c’est particulièrement le cas en Europe, au Québec et dans certains pays d’Amérique latine) qui est à la recherche d’une alternative au capitalisme comme modèle économique dominant, qui cherche à opérer un virage écologique et qui refuse la neutralité politique au nom de son développement d’affaires. Pour en savoir plus, avec notamment des apports de Michel Rocard (ex-premier ministre du gouvernement socialiste de Mitterand), de Brice Lalonde, une figure de proue du mouvement écologiste européen et international, d’Ignacy Sachs, un vétéran du développement durable et de Michel Griffon, agro-économiste de réputation internationale, on va sur mon blogue.