Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Capitalisme financier et régime d’endettement

Chantiers théoriques

Par Mis en ligne le 11 février 2020

« Il est plus que temps que la géné­ra­tion actuelle paie sa juste part des frais de sco­la­rité. Il faut cesser de voir l’endettement étu­diant comme un endet­te­ment, mais bien comme un inves­tis­se­ment à long terme[1] . » C’est ce qu’affirmait le Mouvement des étu­diants socia­le­ment res­pon­sables du Québec (MESRQ), « un regrou­pe­ment d’étudiants auto­nomes » mis sur pied pour défendre la hausse des droits de sco­la­rité uni­ver­si­taires décré­tée par le gou­verne- ment de Jean Charest en 2011 et s’opposant au « boy­cot­tage des cours » déclen­ché à l’hiver 2012 en réac­tion à cette déci­sion. Un inves­tis­se­ment, l’endette- ment ? Tout à fait, à condi­tion que l’on consi­dère les indi­vi­dus comme des entre- prises vouées à faire croître l’économie. Mais il est aussi juste de dire que pour les indi­vi­dus et les fonds qui gèrent des por­te­feuilles d’actifs finan­ciers, inves­tir dans l’achat de titres ados­sés à des prêts étu­diants peut s’avérer un inves­tis­se­ment fort ren­table ! C’est du moins ce que pré­ten­dait l’agence de nota­tion DBRS (Dominion Bond Rating Service) en 2006, soit un an avant l’éclatement de la bulle des hypo­thèques à risque : « En com­pa­rai­son avec d’autres formes de prêts à la consom­ma­tion, DBRS croit que les prêts étu­diants devraient conti­nuer d’afficher une per­for­mance supé­rieure due au profil avan­ta­geux des emprun­teurs et aux garan­ties ins­ti­tu­tion­nelles qui s’y rat­tachent[2]. »

Voilà qui met en lumière les deux enjeux dont nous sou­hai­tons trai­ter dans les quelques pages qui suivent : d’un côté, la nor­ma­li­sa­tion de l’endettement étu­diant a permis l’émergence d’un dis­cours qui attri­bue une valeur posi­tive au fait de s’endetter pour étu­dier[3] ; de l’autre, on constate que la trans­for­ma­tion du mode de finan­ce­ment des uni­ver­si­tés, mesure qui vise­rait à contrer une sup­po­sée crise des finances publiques, conduit à l’explosion de l’endettement étu­diant dans les pays anglo­saxons. À cet égard, nous sup­po­sons que le dis­cours sur

l’austérité bud­gé­taire est un pré­texte pour asseoir la légi­ti­mité de la régu­la­tion finan­cière et que le régime d’endettement imposé aux étu­diantes post­se­con­daires témoigne en ce sens de la pri­mauté de l’accumulation finan­cière comme mode de repro­duc­tion du capi­ta­lisme avancé.

L’essor du crédit à la consom­ma­tion

Il faut, pour com­prendre la bana­li­sa­tion de l’endettement étu­diant, qui témoigne par ailleurs de la tour­mente au cœur de laquelle est plon­gée l’éducation supé­rieure, l’examiner à l’aune du régime d’économie poli­tique qui carac- térise les socié­tés actuelles. L’endettement étu­diant n’est qu’un des aspects du capi­ta­lisme avancé, régime qui se dis­tingue par la cen­tra­lité de la cor­po­ra­tion, la forme d’entreprise typique de ce régime, par le main­tien d’un sala­riat inté­gré qui assure l’essentiel de la demande finale, et par la nature finan­cière de la régu­la­tion de l’économie, dont il sera plus par­ti­cu­liè­re­ment ques­tion ici[4].

Jusque dans les années 1920, le prêt usu­raire était lar­ge­ment condamné et, de manière géné­rale, seules les entre­prises avaient recours aux prêts pour fi leurs acti­vi­tés. L’essor de la fi de masse va s’amorcer paral­lèle- ment à celui de la consom­ma­tion de masse dans les pays indus­tria­li­sés, phé­no­mène à la fois éco­no­mique, juri­dique et cultu­rel. Cependant, c’est à par- tir de la deuxième moitié du xxe siècle que l’on peut véri­ta­ble­ment parler d’une mas­si­fi­ca­tion de la finance. Le crédit se répand comme moyen alterna- tif de s’acheter des biens de consom­ma­tion (élec­tro­mé­na­gers, voi­tures, puis immo­bi­lier, par le biais de l’hypothèque), entre autres grâce à la dif­fu­sion de la carte de crédit. Cette inno­va­tion permet d’acheter à crédit sans dis­tinc­tion pour le bien ou le ser­vice recher­ché. Cette déter­mi­na­tion fait du crédit une simple exten­sion du pou­voir d’achat des sala­riées. Toutefois, l’accès au crédit demeure limité.

Dans une vidéo édu­ca­tive pro­duite par la National Consumer Finance Asso- cia­tion en 1960 et des­ti­née aux jeunes États-Uninennes des col­lèges et uni­ver­si­tés, on peut voir John, un étu­diant qui rêve de pou­voir se pro­cu­rer une foule de choses, sug­gé­rer à « M. Argent » (Mr Money) de lui avan­cer des sous. Ce der­nier lui répond :

Le crédit, ça se mérite. Pour méri­ter du crédit, il faut pre­miè­re­ment déve­lop­per son carac­tère, il faut être digne de confiance. Deuxièmement, il faut avoir la capa­cité de payer ses fac­tures. Et troi­siè­me­ment, il faut déte­nir du capi­tal sous la forme d’épargne ou de biens. Ces trois cri­tères sont le gage d’une bonne cote de crédit.[5]

Une étu­diante ne peut espé­rer obte­nir la confiance d’une banque puisqu’il n’a pas pu, à ce stade de sa vie, démon­trer que sa conduite morale était conforme aux attentes d’un créan­cier. « La dette implique donc une sub­jec­ti­va­tion, ce que Nietzsche appelle un “tra­vail sur soi, une tor­ture de soi”. Ce tra­vail est celui de la pro­duc­tion du sujet indi­vi­duel, res­pon­sable et rede­vable face à son créan­cier[6]. » La rela­tion créan­cier-emprun­teur dépend de ce tra­vail du sujet sur soi et res­treint, grosso modo, l’usage du crédit aux sala­riées.

Dans ce régime qua­li­fié de for­diste[7], où le sala­riat est la condi­tion d’accès au crédit, l’étendue du crédit est limi­tée par une norme cultu­relle liant consom­ma­tion et tra­vail sala­rié. Cette norme devient désuète à partir des années 1970, alors que la finance acquiert une posi­tion cen­trale dans le pro­ces­sus d’accumulation capi­ta­liste. La régu­la­tion dite post­for­diste s’accompagne à la fois de nou­velles pra­tiques des consom­ma­teurs, qui per­mettent aux éta­blis­se­ments finan­ciers d’étendre leur offre de crédit, et de nou­velles stra­té­gies d’accumulation de la part de ces der­niers, qui se tra­duisent par une uti­li­sa­tion accrue du crédit par les ménages. Incidemment, nous ver­rons que le marché des prêts aux études se déve­loppe en balayant les contraintes évo­quées par le sage « M. Argent ».

L’endettement des ménages : nou­veau pilier du pou­voir finan­cier

Le pou­voir gran­dis­sant des acteurs finan­ciers (grandes banques, fonds, agences de nota­tion, etc.) sur l’économie, résul­tat de la déré­gle­men­ta­tion pro­gres­sive du sec­teur finan­cier à partir des années 1970, se tra­duit chez les ménages par une explo­sion de l’utilisation du crédit à la consom­ma­tion, plus par­ti­cu­liè­re­ment de la carte de crédit et du crédit hypo­thé­caire. Cela témoigne à la fois de sa bana­li­sa­tion et de la stag­na­tion des salaires que le recours au crédit vient com­pen­ser. En effet, il sou­tient la demande des consom­ma­teurs mise à mal par la fra­gi­li­sa­tion du sala­riat, la réduc­tion de la cou­ver­ture sociale et l’augmentation des dépenses et des tarifs. Ce qui, comme le sou­ligne Maurizio Lazzarato dans son essai La fabrique de l’homme endetté, sup­pose une concep­tion fort dif­fé­rente de la citoyen­neté.

Le pro­ces­sus stra­té­gique du pro­gramme néo­li­bé­ral en ce qui concerne l’État- pro­vi­dence consiste en une pro­gres­sive trans­for­ma­tion de « droits sociaux » en « dettes sociales » que les poli­tiques néo­li­bé­rales tendent à leur tour à trans­for­mer en dettes pri­vées, paral­lè­le­ment à la trans­for­ma­tion des « ayant droit » en « débi­teur »[8].

L’éducation supé­rieure est aspi­rée par cette logique qui trans­forme les étu­diantes en uti­li­sa­teurs et qui force les moins nan­ties à s’endetter pour s’offrir ce ser­vice de l’État. Par ailleurs, la crois­sance de l’endettement résulte de la volonté des ins­ti­tu­tions finan­cières d’élargir l’accès au crédit sans égard pour la condi­tion éco­no­mique des emprun­teurs. Le calcul que font les banques est simple : les clientes qui ne sont pas en mesure de payer l’entièreté du solde de leur carte de crédit men­suel­le­ment sont en fait plus ren­tables puisqu’ils paient davan­tage d’intérêts que les payeurs assi­dus. Parmi ces clientes pré­caires, on retrouve évi­dem­ment les étu­diantes.

Cette stra­té­gie en appelle une autre, dont l’objectif est de rendre viables les prêts qu’on appel­lera « à risque ». Cette tech­nique est celle de la titri­sa­tion, qui agit en fait en tant que cou­ver­ture face au risque que consti­tuent ces prêts. Elle consiste à regrou­per plu­sieurs créances (dettes sur carte de crédit, prêts auto­mo­biles, hypo­thèques, prêts étu­diants, etc.) dans un ensemble qui est ensuite divisé pour former des actifs dont la valeur dépend des pro­prié­tés (taux d’intérêt, cote de crédit, échéance, etc.) des prêts sous-jacents. De cette masse trans­for­mée en actifs valo­ri­sables, peuvent émaner d’autres titres (des déri­vés), qui sont autant d’innovations finan­cières propres à aug­men­ter la liqui­dité des mar­chés et donc à créer des ren­de­ments futurs, en plus de consti­tuer de nou­velles sources de reve­nus pour les ins­ti­tu­tions émet­trices. Cette trans­for­ma­tion de créances en actifs devient alors un moyen pour les banques d’élargir leur offre de crédit à des clien­tèles plus ris­quées.

Bref, loin de se limi­ter à créer de nou­velles occa­sions d’accumulation en dif­fu­sant davan­tage le crédit à la consom­ma­tion, c’est en fait la média­tion de la dette que s’est effor­cée de géné­ra­li­ser l’industrie ban­caire dans les quatre der­nières décen­nies. Le cas de l’endettement étu­diant est à cet effet exem­plaire.

Le cas de l’endettement étu­diant

Au moment de la démo­cra­ti­sa­tion du sys­tème d’éducation dans les années 1960, si les pro­grammes de prêts étu­diants ont contri­bué à accroître l’accessibilité aux études, dans le contexte actuel, l’endettement étu­diant consti­tue d’abord une stra­té­gie visant à accroître le volume des prêts accor­dés par les banques – au détri­ment, bien entendu, de la condi­tion éco­no­mique des familles et des jeunes. Dans une éco­no­mie de plus en plus finan­cia­ri­sée, le recours au crédit n’est plus l’apanage des seuls sala­riées en poste dans des emplois stables. En 2006, l’endettement total moyen d’une béné­fi­ciaire de l’Aide finan­cière aux études (AFE) repré­sen­tait 85 % de son revenu brut (pro­por­tion qui attei­gnait 78 % en 2001)[9]. À la fin de leurs études de pre­mier cycle à temps plein, les étu-

diantes ont estimé qu’ils auraient accu­mulé une dette moyenne de 12 800 dol­lars auprès de l’AFE, de 2 700 dol­lars sur une carte de crédit, de 9 900 dol­lars auprès d’une banque (prêt ou marge de crédit) et de 5200 dol­lars auprès de leur famille ou leurs amies, pour une dette totale moyenne esti­mée à 14000 dol­lars selon une enquête réa­li­sée en 2009[10]. Qu’une étu­diante com­mence sa vie active avec une dette et doive ensuite tra­vailler pour hono­rer ses créan­ciers est, on le voit bien, une réa­lité banale du capi­ta­lisme finan­cia­risé.

Les banques sont évi­dem­ment les pre­mières à béné­fi­cier de cet état de fait : les prêts aux études consti­tuent pour elles un seg­ment de marché parmi tant d’autres. En plus des inté­rêts qui y sont asso­ciés, ces prêts peuvent être trans­for­més en titres ren­tables grâce à l’innovation finan­cière. Aux États-Unis, le volume des prêts étu­diants est actuel­le­ment estimé à 1000 mil­liards de dol­lars, alors qu’au Canada, ce mon­tant frô­le­rait les 22 mil­liards[11]. L’émission d’actifs ados­sés à des prêts étu­diants a pour sa part atteint un volume de 15 mil­liards de dol­lars en 2011, en baisse depuis le sommet de 60 mil­liards atteint en 2005[12], et qui témoi­gnait de l’engouement des inves­tis­seurs pour ce marché avant qu’éclate la bulle des prêts à haut risque (sub­primes) en 2007. Il faut cepen­dant dire que les ins­ti­tu­tions finan­cières cana­diennes ne se sont pas encore lan­cées sur la voie de la titri­sa­tion. Mais elles ne sont pas pour autant en reste : l’Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques (IRIS) a estimé à 32 mil­lions de dol­lars le mon­tant versé en inté­rêts par les étu­diantes pour la seule année 2006-2007 et a cal­culé que depuis 1989, c’est 1,4 mil­liard de dol­lars que le gou­ver­ne­ment avait payés en inté­rêts aux ins­ti­tu­tions finan­cières qué­bé­coises (Desjardins en tête)[13].

Dans une pers­pec­tive de nor­ma­li­sa­tion du crédit, il semble par ailleurs avan­ta­geux de rendre le crédit acces­sible à un indi­vidu le plus tôt pos­sible – et donc d’endetter les étu­diantes et les jeunes en géné­ral. Les banques pro­posent ainsi des gammes de pro­duits dédiés aux étu­diantes (marge de crédit assor­tie de bourses d’études, carte de crédit avec avan­tages par­ti­cu­liers, compte ban­caire sans frais, etc.). Selon une stra­té­gie qui semble contra­dic­toire, mais qui sert le même objec­tif de nor­ma­li­sa­tion du crédit, nombre d’entre elles déve­loppent des outils d’éducation finan­cière pour per­mettre aux jeunes de se fami­lia­ri­ser avec les rudi­ments de l’achat à crédit. Le PDG de la Banque de Mont- réal, L. Jacques Ménard, en col­la­bo­ra­tion avec le Centre inter­uni­ver­si­taire de recherche en ana­lyse des orga­ni­sa­tions (CIRANO), connu pour sa défense de l’économie de marché et de la gou­ver­nance néo­li­bé­rale, et l’Autorité des mar- chés finan­ciers par­ti­cipent même à l’élaboration d’un cours d’éducation finan­cière qui, sou­haitent-ils, pour­rait occu­per le cré­neau laissé vacant avec le retrait du cours d’économie au secon­daire[14].

Il faut alors recon­naître à cet endet­te­ment pré­coce une fonc­tion dis­ci­pli­naire puisqu’il soumet le par­cours de l’étudiante à l’obligation d’honorer ses créan­ciers. Inspiré par le concept fou­cal­dien de gou­ver­ne­men­ta­lité, Lazzarato sou­tient que…la dette n’est pas seule­ment un dis­po­si­tif éco­no­mique, elle est aussi une tech­nique sécu­ri­taire de gou­ver­ne­ment visant à réduire l’incertitude des com­por­te­ments des gou­ver­nés. En dres­sant les gou­ver­nés à « pro­mettre » (à hono­rer leur dette), le capi­ta­lisme dis­pose à l’avance de l’avenir puisque les obli­ga­tions de la dette per­mettent de pré­voir, de cal­cu­ler, de mesu­rer, d’établir des équi­va­lences entre les com­por­te­ments actuels et les com­por­te­ments à venir.[15]

Or, cette dis­ci­pline influence dou­ble­ment la tra­jec­toire des étu­diantes : d’une part, l’endettement oriente les pra­tiques en amont puisque la pres­sion finan­cière qu’il exerce aura ten­dance à déter­mi­ner le choix du pro­gramme d’études. En entre­vue au réseau amé­ri­cain NPR, le spé­cia­liste en aide finan­cière aux études Mark Kantrowitz sug­gé­rait par exemple aux étu­diantes d’emprunter pour leurs études en fonc­tion du salaire prévu une fois sur le marché du tra­vail, ou pour prendre le pro­blème autre­ment, de choi­sir leur pro­gramme en fonc­tion du type d’emploi vers lequel il peut mener.

Je peux conce­voir qu’un étu­diant en sciences, en tech­no­lo­gie, en génie, en mathé­ma­tiques, en sciences infor­ma­tiques ou en soins infir­miers emprunte 10 000 $. […] Mais je conçois mal qu’on puisse emprun­ter une telle somme d’argent pour étu­dier en arts, en sciences humaines ou en socio­lo­gie, puisque les emplois dans ce domaine ne sont tout sim­ple­ment pas assez payants, dit-il[16].

D’autre part, l’endettement influence le par­cours de l’étudiante en aval, c’est-à-dire une fois ses études ter­mi­nées, puisque l’obligation de rem­bour­ser (effec­tive au Québec six mois après la fin des études à moins de tou­cher des reve­nus trop faibles) risque de pré­ci­pi­ter son entrée sur le marché du tra­vail ou d’infléchir son « choix de car­rière ». En effet, bien que le gou­ver­ne­ment paie aux ins­ti­tu­tions finan­cières les inté­rêts sur les prêts contrac­tés dans le cadre de l’Aide finan­cière aux études jusqu’à ce que l’étudiante ait com­plété sa for­ma­tion, il garan­tit aussi que le prêt sera honoré en inter­di­sant aux étu­diantes de

faire faillite. Au Canada comme dans la plu­part des pays anglo-saxons[17], une étu­diante doit en fait attendre sept ans après la fin de ses études avant de pou- voir être libé­rée de son obli­ga­tion de rem­bour­ser son prêt[18] et ne peut davan­tage se pré­va­loir du pro­gramme d’assurance-emploi. La pres­sion au rem­bour­se­ment peut alors nuire gran­de­ment à la santé finan­cière des diplô­mées. À cet égard, le cas du Royaume-Uni fait tris­te­ment figure d’exemple. À la suite des fortes hausses des frais de sco­la­rité sur­ve­nues depuis la fin des années 1990 dans ce pays (ils peuvent atteindre 9000 livres par année alors qu’aucun droit n’était exigé jusqu’en 1997), l’augmentation de l’endettement étu­diant a eu pour effet de retar­der les pro­jets per­son­nels (achat d’une maison, épargne pour la retraite, etc.) des diplô­mées – en plus d’augmenter le nombre d’heures tra­vaillées durant les études, ce qui n’est pas sans consé­quence sur la qua­lité de vie et les résul­tats sco­laires[19]. La situa­tion n’est guère plus relui­sante aux États-Unis. L’agence de nota­tion Moody’s consta­tait en juillet 2011 que l’augmentation des droits de sco­la­rité aux États-Unis (ils ont plus que doublé depuis 2000) s’était tra­duite par une hausse du volume des dettes d’études. Elles ont dépassé le cap des 1 000 mil­liards de dol­lars. De plus, le taux de défaut de paie­ment sur des prêts étu­diants est estimé à 20 %[20]. Moody’s craint que la crois­sance de l’endettement et la per­sis­tance des défauts de paie­ment, com­bi­nées à la crois­sance des frais de sco­la­rité et au blo­cage du marché de l’emploi dû à la stag­na­tion de l’économie, ne consti­tuent les ingré­dients pour l’explosion de ce que plu­sieurs consi­dèrent désor­mais comme une bulle spé­cu­la­tive[21]. D’où cette conclu­sion d’un édi­to­ria­liste du Globe and Mail : « On peut tou­jours se dépar­tir d’une maison. Mais “l’investissement” dans l’éducation est en passe de deve­nir un boulet aux che­villes d’une géné­ra­tion, et ils n’ont aucun moyen de s’en libé­rer[22]. » Avec des prêts garan­tis contre le défaut de paie­ment par le gou­ver­ne­ment, le seul moyen de s’en libé­rer serait en fait de faire payer l’ensemble des contri­buables, comme

cela fut imposé aux États-Uniennes pour sauver du nau­frage des géants de l’industrie ban­caire lors de la der­nière crise éco­no­mique.

De l’endettement à l’investissement

On doit à la théo­rie éco­no­mique la rhé­to­rique qui assi­mile l’éducation à un inves­tis­se­ment. Dans un article publié en 1962, l’économiste Gary Becker sou­tient que la fré­quen­ta­tion de l’université, cette « ins­ti­tu­tion spé­cia­li­sée dans l’enseignement[23] », est moti­vée par l’accroissement de capi­tal humain[24] qui en résulte, de la même façon que faire du sport consti­tue un inves­tis­se­ment qui vise à amé­lio­rer sa condi­tion phy­sique. Durant la période des études, le capi­tal de l’étudiante (ses reve­nus) se dépré­cie parce qu’il est forcé de tra­vailler moins et doit faire face à cer­taines dépenses (droits de sco­la­rité, trans­port, manuels sco­laires, etc.)[25]. Or, c’est l’espoir de ren­de­ments futurs (return on invest­ment) qui incite les jeunes à inves­tir dans leur for­ma­tion[26]. Theodore W. Schultz contri­bue à popu­la­ri­ser[27] cette théo­rie en mon­trant que la hausse du niveau d’instruction qui résulte des inves­tis­se­ments réa­li­sés par les étu­diantes – ces « pro­duc­teurs indé­pen­dants de capi­tal » (“self-employed” pro­du­cers of capi­tal [28]) – contri­bue, ulti­me­ment, à la crois­sance de l’ensemble de l’économie[29]. Une manière pour l’économiste d’affirmer l’importance des inves­tis­se­ments en capi­tal humain, mantra que les réfor­ma­teurs actuel du sys­tème d’éducation ne manquent pas de répé­ter pour jus­ti­fier l’orientation néo­li­bé­rale de leurs poli­tiques publiques. Dans le budget pré­paré par le ministre des Finances Raymond Bachand en 2011, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois affir­mait à propos de l’éducation :

Sans le savoir-faire des Québécois, nos res­sources natu­relles ne nous seraient d’aucune valeur. Notre richesse véri­table se trouve dans la tête de nos jeunes, dans leur volonté d’apprendre et dans notre déter­mi­na­tion à leur four­nir une édu­ca­tion à la hau­teur de leur immense poten­tiel.

L’éducation n’est pas subor­don­née à l’économie. Elle se jus­ti­fie en soi, par le déve­lop­pe­ment humain qu’elle permet à tous et à chacun. Cela étant, le lien n’est plus à éta­blir entre le niveau d’instruction, la pro­duc­ti­vité et la créa­tion de richesse.

Améliorer l’éducation doit être un souci constant du gou­ver­ne­ment, depuis le cours pri­maire jusqu’aux études supé­rieures.[30]

Il ne reste plus qu’un pas à faire : si l’éducation supé­rieure est une mar­chan­dise (Schultz par­lait des « ser­vices édu­ca­tion­nels ») dont l’achat est motivé par l’espoir qu’entretient l’individu d’augmenter, dans le futur, son revenu indi­vi­duel, l’endettement peut légi­ti­me­ment être consi­déré comme un sacri­fice néces­saire pour un inves­tis­se­ment qui sera, à terme, ren­table. La posi­tion du MESRQ citée au début de notre article illustre par­fai­te­ment ce dis­cours, de même que celle défen­due par la ministre de l’Éducation Line Beauchamp dans un effort pour défendre la hausse des droits de sco­la­rité pro­mul­guée par le gou­ver­ne­ment de Jean Charest en 2011 :

Maintenant, si je dois aller m’endetter pour faire des études uni­ver­si­taires, il faut vrai­ment que je le voie comme un inves­tis­se­ment. Ce n’est pas juste des mots ça. Je veux juste vous dire, toutes les études démontrent que c’est tel­le­ment ren­table inves­tir pour aller cher­cher son diplôme uni­ver­si­taire. Je vais vous donner un exemple de ça. Sur une vie, en moyenne, un diplômé uni­ver­si­taire va faire ¾ de mil­lion de dol­lars de plus que quelqu’un qui n’a pas son diplôme uni­ver­si­taire. C’est le meilleur pla­ce­ment que vous pouvez faire. Je vous le garan­tis, avoir un diplôme uni­ver­si­taire, ça rap­porte vrai­ment beau­coup[31].

La rhé­to­rique mise de l’avant ici ne vise plus tant à défendre le prin­cipe de l’utilisateur/payeur qu’à dépeindre une hypo­thé­tique société de petits entre­pre­neurs dont les choix sont en fait des déci­sions d’investissement. Or la banali- sation de l’endettement étu­diant encou­rage cette logique au détri­ment d’une concep­tion non uti­li­ta­riste de l’éducation, en plus d’apporter de l’eau au mou- lin de sa lente mar­chan­di­sa­tion.

Conclusion

Dans un contexte de finan­cia­ri­sa­tion de l’économie, l’endettement rem­plit une fonc­tion toute par­ti­cu­lière : nous sommes passés d’une dis­ci­pline orches­trée de l’intérieur de l’entreprise par le mana­ge­ment, et dont le point d’ancrage était le sala­riat, à une dis­ci­pline qui s’émancipe du tra­vail et qui est véhi­cu­lée par la dette. À en croire cer­tains acteurs de la finance, le crédit n’est rien de moins qu’une façon de se libé­rer de la « tyran­nie des reve­nus de tra­vail[32] ». Dans les faits, on s’éloigne du modèle for­diste de l’emploi à vie au fur et à mesure qu’on entre dans une « éco­no­mie de la dette » carac­té­ri­sée par un endet­te­ment à vie. Le régime d’endettement auquel doivent se sou­mettre bon nombre d’étudiantes pour accé­der à l’éducation post­se­con­daire entraîne les jeunes dans cette direc- tion, pour le plus grand béné­fice des ins­ti­tu­tions finan­cières qui peuvent comp- ter sur des clients cap­tifs. Par ailleurs, ce régime ne pour­rait être implanté effi­ca­ce­ment sans une réforme dans la ges­tion des ins­ti­tu­tions d’enseignement : il y a une conti­nuité entre la « réin­gé­nie­rie » de l’État et la « montée en puis­sance de la rela­tion créan­cier-débi­teur », dans la mesure où la hausse de la part des étu­diantes dans le finan­ce­ment de l’éducation post­se­con­daire permet à la finance de s’interposer entre les « four­nis­seurs » de « ser­vices édu­ca­tion­nels » et leurs « clientes », les étu­diantes. Or, cette poli­tique de tari­fi­ca­tion pro­duit inva­riable- ment une contrainte à l’endettement qui est en train de redé­fi­nir l’individualité contem­po­raine au profit du seul pou­voir crois­sant de la finance.


  1. Cette cita­tion avait été tirée de la page Facebook du groupe, mais le texte a été changé depuis et la cita­tion en ques­tion n’y figure plus. On peut tout de même consul­ter la page à l’adresse sui­vante : MESRQ, Informations sur le groupe, < www​.face​book​.com/ groups/​303536043007333/​>.
  2. 2.DBRS, Select Commentaries. Student Loan Asset-Backed Securities, jan­vier 2008, p. 5.
  3. Ce dis­cours, nous le ver­rons, s’appuie sur une repré­sen­ta­tion du sujet en tant qu’entree– pre­neur de soi.
  4. Pour une ana­lyse plus détaillée des spé­ci­fi­ci­tés du capi­ta­lisme avancé, voir Éric Pineault,« Quelle théo­rie cri­tique des struc­tures sociales du capi­ta­lisme avancé ? » Cahiers de recherche socio­lo­gique, no 45, 2008, p. 111-130.
  5. National Consumer Finance Association, The Wise Use of Credit, John Sutherland Pro- duc­tions, 1960, 11 min 24, < www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​9​s​3​K​M​r​RuHXE > (traduc- tion des auteures).
  6. Maurizio Lazzarato, La fabrique de l’homme endetté, essai sur la condi­tion néo­li­bé­rale, Paris, Amsterdam, 2011, p. 36.
  7. Le for­disme désigne un régime du capi­ta­lisme où les proo­fi­fits des entre­prises sont reed­diiss– tri­bués de manière à ce que le salaire des tra­vailleurs et des tra­vailleuses leur per­mette de consom­mer les biens et ser­vices qu’ils pro­duisent. C’est le fabri­cant de voi­ture Henry Ford qui pro­posa en 1914 un salaire de cinq dol­lars par jour et une jour­née de tra­vail de huit heures ; c’est ce qui a donné son nom à ce régime qu’on asso­cie à la période des Trente Glorieuses (1945 -1975).
  8. Lazzarato, op. cit., p. 81.
  9. Aide finan­cière aux études, Enquête sur les condi­tions de vie des étu­diants de la forma- tion pro­fes­sion­nelle, du col­lé­gial et de l’université 2002, Gouvernement du Québec, 2003, p. 107 et 110 et Aide finan­cière aux études, Enquête sur les condi­tions de vie des étu­diants de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, du col­lé­gial et de l’université 2007, Gouvernement du Qué- bec, 2009, p. 68 et 71 (cal­culs des auteures).
  10. Fédération étu­diante uni­ver­si­taire du Québec, Sources et modes de fi des étu- diants de 1er cycle au Québec, 2010, p. 67, < www​.feuq​.qc​.ca/​I​M​G​/​p​d​f​/​1​0​1​1​_​c​a​u​_​s​o​u​rces_ et_modes_web_vai_fr.pdf >.
  11. Timothy Taylor, « Are student loans the next fi bubble ? », Th Globe and Mail, 29 sep­tembre 2011, < www​.the​glo​beand​mail​.com/​r​e​p​o​r​t​-​o​n​-​b​u​s​i​n​e​s​s​/​r​o​b​-​m​a​g​a​zine/ are- student-loans-the-next-finan­cial-bub­ble/ar­ti­cle2184598/ >.
  12. Nomura Securities International, 2012 Securitized Products Outlook, 7 décembre 2011, p. 143, <www​.scribd​.com/​d​o​c​/​7​5​1​0​1​5​3​7​/​N​o​mura- 2012-Securitized-Products-Outlook-478690 >.
  13. Philippe Hurteau, Le gou­ver­ne­ment du Québec devrait-il lui-même prêter de l’argent aux étudiant·e·s ? Montréal, IRIS, octobre 2009, p. 15, < http://​www​.iris​-recherche​.qc​.ca/ wp-content/uploads/2011/05/%C3%89tude-AFE.pdf >.
  14. Alexandre Shields, « Un cours d’initiation à l’économie et à la finance est sur le métier », Le Devoir, 1er novembre 2011, p. B1.
  15. Lazzarato, op. cit., p. 39.
  16. « College student debt grows. Is it worth it ? », NPR, 16 mai 2011, < www​.npr​.org/ 2011/05/16/136214779/­col­lege-student-debt-grows-is-it-worth-it >.
  17. Stephanie Ben-Ishai, Les prêts gou­ver­ne­men­taux aux étu­diants, les sommes dues au gou- ver­ne­ment et la faillite : ana­lyse com­pa­ra­tive, 30 août 2005, < www​.ic​.gc​.ca/​a​p​p​/​o​c​a​/crd/ dcmnt.do?id=1900&lang=fra >.
  18. Alicia Davies, Le trai­te­ment des prêts aux étu­diants selon la Loi sur la faillite et l’insol- vabi­lité, PRB 01-26F, Bibliothèque du Parlement, Division des affaires juri­diques et légis­la­tives, révisé le 26 novembre 2008, < www​.parl​.gc​.ca/​C​o​n​t​e​n​t​/​L​O​P​/​R​e​s​e​a​r​chPu- blications/prb0126-f.htm >.
  19. Eric Martin et Philippe Hurteau, Tarification de l’éducation post­se­con­daire ou gra­tuité sco- laire ? IRIS, jan­vier 2007, p. 6,< www​.iris​-recherche​.qc​.ca/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​1​1/09/ Tarification-de-l%C3%A9ducation-post-secondaire-ou-gratuit%C3%A9.pdf >.
  20. « The student loan “debt-bomb” : America’s next mort­gage-style eco­no­mic crisis ? » Rapport pré­paré pour le National Association of Consumer Bankruptcy Attorneys (NACBA), 7 février 2012, < http://nacba.org/Portals/0/Documents/Student%20 Loan%20Debt/020712%20NACBA%20student%20loan%20debt%20report.pdf >.
  21. Cristian Deritis, « Student lending’s fai­ling grade », Moody’s Analytic. Regional Financial Review, juillet 2011, p. 59, < www​.scribd​.com/​d​o​c​/​6​2​9​7​1​9​8​3​/​C​r​i​stian-Deritis-Student-Lending%E2%80%99s-Failing-Grade >.
  22. Taylor, op. cit.
  23. Gary S. Becker, « Investment in human capi­tal : A theo­re­ti­cal ana­ly­sis », Journal of Poli- tical Economy, Part 2 : Investment in Human Beings, vol. 70, no 5, octobre 1962, p. 11.
  24. « On peut inves­tir entre autres choses dans les études, la for­ma­tion conti­nue, les soins de santé, la consom­ma­tion de vita­mines et l’acquisition de connais­sances sur les sys­tèmes éco­no­miques. […] Tous ces inves­tis­se­ments amé­liorent les capa­ci­tés phy­siques et intel- lec­tuelles des per­sonnes et, par consé­quent, ont pour effet d’augmenter leurs reve­nus futurs. » Gary S. Becker, op. cit., p. 9.
  25. Ibid., p. 26.
  26. Ibid., p. 38.
  27. George S. Papadopoulos, L’OCDE face à l’éducation. 1960-1990, Paris, Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­miques, 1994, p. 33.
  28. Theodore W. Schultz, « Capital for­ma­tion by edu­ca­tion », Journal of Political Economy, vol. 68, n° 6, décembre 1960, p. 573.
  29. Ibid., p. 571-583.
  30. Ministère des Finances du Québec, « Discours sur le budget. Prononcé à l’Assemblée natio­nale par M. Raymond Bachand, ministre des Finances, le 17 mars 2011 », Budget 2011-2012, Gouvernement du Québec, 2011, p. 11.
  31. Gouvernement du Québec, Investir pour son avenir, 2011, < www​.droits​des​co​la​rite​.com/ fr/investir.php >. Il s’agit d’un site mis en ligne en 2011 par le gou­ver­ne­ment du Québec pour expli­quer la hausse des frais de sco­la­rité adop­tée dans le budget 2011.
  32. Julie Froud et al., « Escaping the tyranny of earned income ? The fai­lure of finance as social inno­va­tion », New Political Economy, vol. 15, n° 1, 2010, p. 147-164.

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