Capitalisme de désastre ou écosocialisme ?

Par Mis en ligne le 12 mars 2008

J’aimerais dis­cu­ter de l’alternative entre un « capi­ta­lisme de sac­cage et de des­truc­tion », d’une part, et un projet de société qui intègre les pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques et sociales, d’autre part, c’est-à-dire l’écosocialisme.

On peut résu­mer l’alternative pré­sen­tée en ces termes : « éco­so­cia­lisme ou bar­ba­rie ». En fait, c’est la mise à jour du fameux slogan que Rosa Luxembourg a for­mulé lors de la Première Guerre mon­diale. Le monde, disait cette diri­geante du mou­ve­ment socia­liste, fait face à un choix : soit s’engager dans la construc­tion d’une société sans exploi­ta­tion et sans guerre, le socia­lisme, soit subir des guerres inter­mi­nables et des crises de plus en plus ter­ribles, la bar­ba­rie. D’où le slogan « socia­lisme ou bar­ba­rie » qu’elle lança en 1915.

La thérapie de choc des néolibéraux

Dans son der­nier livre, The Schock Doctrine, The Rise of Disaster Capitalism, Naomi Klein explore lon­gue­ment le scé­na­rio de sac­cage et de des­truc­tion, qu’elle nomme le « capi­ta­lisme de désastre ». Elle consi­dère ce scé­na­rio comme une option plau­sible décou­lant des choix poli­tico-éco­no­miques que font aujourd’hui les tenants du néo-libé­ra­lisme, par­ti­cu­liè­re­ment ceux qui sont repré­sen­tés par l’administration Bush, et les diri­geants des grandes entre­prises mul­ti­na­tio­nales.

Depuis les années 1970, les idéo­logues de la droite dure comme l’économiste Milton Friedman, le gourou du néo­li­bé­ra­lisme, affirment que les réformes néo­li­bé­rales doivent être admi­nis­trées non pas gra­duel­le­ment, mais par de grands coups à la faveur de crises éco­no­miques, poli­tiques ou sociales, au moment ou les popu­la­tions sont les moins aptes à résis­ter. C’est ce qui a été fait au Chili, en Argentine, au Brésil par des coups d’État dans les années 70, de même que dans maints pays du tiers-monde lors de la crise de la dette du début des années 80 avec les infâmes « réformes struc­tu­relles » du Fonds mon­dial inter­na­tio­nal (FMI) et de la Banque mon­diale.

Ces crises peuvent être aussi bien des crises pro­vo­quées sciem­ment, telles que des coups d’État ou des guerres, que des crises non pla­ni­fiées, comme les grandes catas­trophes natu­relles, les épi­dé­mies ou les acci­dents.

L’essentiel, selon ces idéo­logues conser­va­teurs, est d’avoir tout un atti­rail de mesures éco­no­miques (telles que des pri­va­ti­sa­tions mas­sives, des aug­men­ta­tions de prix sur des den­rées de base ou bien l’abolition de pro­gramme sociaux) et de mesures poli­tiques (comme des réformes consti­tu­tion­nelles, des sus­pen­sion de droits fon­da­men­taux ou bien même l’application de lois d’exception) déjà prêtes à être appli­quées.

La feuille de route doit être prête et il ne s’agit que d’attendre l’occasion de la mettre en pra­tique.

Un complexe politico-militaro-industriel

À la faveur de ces crises, toute une nou­velle grappe indus­trielle for­te­ment sou­te­nue par l’État se met en place. Ce sont les grandes socié­tés privés de sécu­rité comme Blackwater, en fait des mer­ce­naires à la solde des États-Unis, les grands groupes de construc­tion comme Bechtel, les grandes socié­tés pétro­lières et celles qui les des­servent comme Haliburton, la myriade de conseillers finan­ciers, de com­pa­gnies d’assurance, de banques et d’intermédiaires de tout ordre. Cette inté­gra­tion de l’État et du très grand capi­tal forme un nou­veau com­plexe que Klein nomme le « com­plexe du capi­ta­lisme de désastre ». Ce com­plexe car­bure aux catas­trophes. Son essence même est de croître et de pro­fi­ter des grands désastres pour lit­té­ra­le­ment dépos­sé­der le peuple de ses acquis sociaux et de ses biens com­muns.

Klein voit ce capi­ta­lisme de désastre prendre son envol à la faveur des mul­tiples catas­trophes natu­relles que la crise éco­lo­gique nous réserve dans les pro­chaines années : oura­gans et inon­da­tions plus fré­quentes, grands incen­dies de forêt, crise de l’eau potable, épi­dé­mies de toutes sortes.

Le modèle de Bagdad : « zones vertes » et « zones rouges »

La réponse de ce com­plexe poli­tico-mili­taro-indus­triel, nous dit-elle, sera calqué sur le modèle de Bagdad. Nous ver­rons appa­raître, d’une part, des enclaves sur­pro­té­gées pour les élites et les riches : des zones où tous les ser­vices et conforts seront assu­rés et main­te­nus, pour un prix, bien sûr. C’est ce que Klein appelle les « zones vertes ».

D’autre part sur­gi­ront des « zones rouges », des­quelles l’État se sera désen­gagé de presque toutes ses res­pon­sa­bi­li­tés sociales. Ce seront de vastes ter­ri­toires où l’État ne se limi­tera qu’à l’exercice de ses fonc­tions répres­sives, des zones de guerre, d’insécurité, de pau­vreté et de mala­dies où vivo­tera le reste de la popu­la­tion.

Ce sera un sys­tème d’apartheid pla­né­taire où l’accès aux res­sources envi­ron­ne­men­tales, à la sécu­rité et au confort sera for­te­ment dif­fé­ren­cié selon le statut social. En fait, il consis­tera en la créa­tion de bulles de richesse et de pri­vi­lèges qui sur­na­ge­ront sur un océan de misère et de pau­vreté. Les élites cher­che­ront de la sorte à stop­per aux portes de leur for­te­resse la bar­ba­rie qui s’abattra sur le reste du monde.

Selon Klein, ce scé­na­rio est déjà en marche. À la suite de l’ouragan Katrina, le modèle de Bagdad s’installerait tran­quille­ment à la Nouvelle-Orléans. On en ver­rait aussi des rudi­ments au Sri Lanka après le tsu­nami dévas­ta­teur de 2004. En Floride éga­le­ment, cer­tains milieux d’affaires y son­ge­raient sérieu­se­ment en réponse aux cyclones qui s’abattent de plus en plus fré­quem­ment sur cet État du sud.

La riposte des peuples au choc : le socialisme du 21e siècle

Loin de conclure dans la déprime et le catas­tro­phisme, Klein au contraire nous parle de la riposte citoyenne et popu­laire aux excès du capi­ta­lisme sau­vage. Elle décrit avec beau­coup d’enthousiasme la montée de la gauche latino-amé­ri­caine et l’appel d’Hugo Chavez à construire un socia­lisme du 21e siècle. Ceci est nou­veau pour Klein, car jusqu’à ce der­nier livre, elle s’était tou­jours gardée d’appuyer des idéo­lo­gies « glo­ba­li­santes », pré­fé­rant plutôt pro­mou­voir des ripostes locales et com­mu­nau­taires faites de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et d’autogestion.

C’est donc toute une évo­lu­tion qu’elle fait ici, une évo­lu­tion moti­vée par la prise de conscience du danger aigu qui guette la pla­nète en raison du capi­ta­lisme débridé. Bien qu’elle n’utilise pas le terme d’écosocialisme, sa réflexion s’inspire néan­moins des pistes explo­rées par les tenants de ce projet social, notam­ment en ce qui a trait aux pré­oc­cu­pa­tions d’équité sociale et de défense de la nature.

Qu’est-ce que l’écosocialisme ?

L’écosocialisme consti­tue la syn­thèse des impé­ra­tifs éco­lo­gique et des impé­ra­tifs d’équité sociale. C’est la prise de conscience de l’importance de ména­ger les rap­ports de l’être humain à la nature tout en trans­for­mant les rap­ports des êtres humains entre eux.

Selon Ian Angus, le rédac­teur de Climate and Capitalism, un des sites Web les plus res­pec­tés dans le domaine, le but de l’écosocialisme est de rem­pla­cer le capi­ta­lisme par une société dans laquelle les moyens de pro­duc­tion seront déte­nus en commun et la pré­ser­va­tion ainsi que de la res­tau­ra­tion des éco­sys­tèmes seront une pré­oc­cu­pa­tion cen­trale de toutes ses acti­vi­tés.

L’écosocialisme s’articulerait sur trois grands axes :

  • La crois­sance infi­nie favo­ri­sée par le capi­ta­lisme est insou­te­nable à long terme.
    Comme le dit John Bellamy Foster dans son livre Ecology Against Capitalism, le sys­tème capi­ta­liste est incom­pa­tible avec la pré­ser­va­tion de la nature. L’essence même de ce sys­tème est la recherche du profit maxi­mum par l’expansion conti­nue. Très sim­ple­ment, pour le capi­tal, s’arrêter, c’est mourir. Cette course effré­née à la crois­sance l’amène fata­le­ment à se buter à la nature dont les res­sources sont limi­tées. L’expansion infi­nie du sys­tème se bute donc aux limites de la bio­sphère.
  • Les socia­lismes de la pre­mière vague ont tous échoués tant sur le plan éco­lo­gique que sur celui de l’équité sociale.
    Comme le sou­tient Joel Kovel dans The Enemy of Nature, ces pre­miers socia­lismes ont été mar­qués par les condi­tions de leur genèse. Venus au monde dans la guerre et les tour­mentes, ils ont pris un pli mili­ta­riste, hié­rar­chique et éli­tiste dont ils ne se sont jamais débar­ras­sés. De plus, ils ont confondu natio­na­li­sa­tion et socia­li­sa­tion. Le socia­lisme de Marx ne prô­nait pas la natio­na­li­sa­tion, mais plutôt la socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion, c’est-à-dire leur mise en commun par la société. L’étatisation n’est qu’une seule des formes que peut prendre la socia­li­sa­tion, contrai­re­ment à ce que nous avons vu dans les « socia­lismes » ins­pi­rés de l’URSS.
    L’écosocialisme, lui, se doit d’être plu­ra­liste, démo­cra­tique, auto­ges­tion­naire et éga­li­taire. Il doit cher­cher à révo­lu­tion­ner les rap­ports sociaux ainsi que les forces pro­duc­tives. En d’autres termes, il se doit de chan­ger la façon de tra­vailler et de vivre (ce qui consti­tue les rap­ports sociaux) ainsi que la façon de pro­duire et d’agir sur la nature (autre­ment dit, les forces pro­duc­tives).
  • L’unité des mou­ve­ments sociaux anti-sys­té­miques doit être réa­li­sée.
    Une pré­oc­cu­pa­tion majeure des éco­so­cia­listes est d’unir l’ancien mou­ve­ment social, celui de la classe ouvrière, aux nou­veaux mou­ve­ments sociaux, comme le mou­ve­ment des femmes, le mou­ve­ment éco­lo­gique et le mou­ve­ment anti-guerre.

Que ce soit dans les années 70 et 80 avec André Gorz, ou plus récem­ment avec Joel Kovel, Michael Löwy ou John Bellamy Foster, tous les pen­seurs de ce cou­rant prônent l’unité des mou­ve­ments anti­sys­té­miques, et s’opposent à la divi­sion arti­fi­cielle que cer­tains cherchent à entre­te­nir entre les diverses forces de chan­ge­ment social.

Pourquoi reprendre le terme de socialisme ?

Le socia­lisme est un mou­ve­ment de lutte bicen­te­naire pour la jus­tice sociale. C’est le pre­mier mou­ve­ment à avoir affirmé qu’un autre monde était pos­sible et qu’il fal­lait se battre ici et main­te­nant pour l’atteindre. C’est un mou­ve­ment qui a voulu fonder une utopie réa­li­sable et dont nous pou­vons apprendre énor­mé­ment, tant de ses erreurs que de ses succès. Aujourd’hui, tout en se récla­mant de la conti­nuité his­to­rique de ce mou­ve­ment, il faut le refon­der, le renou­ve­ler, en s’inspirant, entre autres, de l’écosocialisme.

En son temps, Karl Marx a réa­lisé une syn­thèse magis­trale qui a permis au mou­ve­ment socia­liste de prendre son envol pen­dant près d’un siècle. Ce grand pen­seur a fusionné l’objectif de l’aile liber­taire du mou­ve­ment, « la société sans classes dans laquelle les pro­duc­teurs asso­ciés mettent en commun les moyens de pro­duc­tion », avec la stra­té­gie prônée par l’aile poli­tique qui était de « prendre le pou­voir pour trans­for­mer la société ».

Il s’agit aujourd’hui de refaire cette grande syn­thèse entre pôle liber­taire et pôle poli­tique du mou­ve­ment et de fonder ainsi un projet social éman­ci­pa­teur pour le 21e siècle. L’écosocialisme, qui est lui-même la syn­thèse de la volonté d’émancipation des classes popu­laires et de l’impératif de pré­ser­ver la nature, est bien placé pour contri­buer à cette tâche his­to­rique.

Lectures suggérées

Löwy, Michael. « Qu’est-ce-que l’écosocialisme ? » La Gauche. 6 février 2005.

Extraits :

« James O’Connor défi­nit comme éco­so­cia­listes les théo­ries et les mou­ve­ments qui aspirent à subor­don­ner la valeur d’échange à la valeur d’usage, en orga­ni­sant la pro­duc­tion en fonc­tion des besoins sociaux et des exi­gences de la pro­tec­tion de l’environnement. Leur but, un socia­lisme éco­lo­gique, serait une société éco­lo­gi­que­ment ration­nelle fondée sur le contrôle démo­cra­tique, l’égalité sociale, et la pré­do­mi­nance de la valeur d’usage. J’ajouterais que cette société sup­pose la pro­priété col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion, une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique qui per­mette à la société de défi­nir les buts de la pro­duc­tion et les inves­tis­se­ments, et une nou­velle struc­ture tech­no­lo­gique des forces pro­duc­tives. »

« Une réor­ga­ni­sa­tion d’ensemble du mode de pro­duc­tion et de consom­ma­tion est néces­saire, fondée sur des cri­tères exté­rieurs au marché capi­ta­liste : les besoins réels de la popu­la­tion (pas néces­sai­re­ment “sol­vables”) et la sau­ve­garde de l’environnement. […]

En d’autres termes, une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique locale, natio­nale, et, tôt ou tard, inter­na­tio­nale, défi­nis­sant :

  1. quels pro­duits devront être sub­ven­tion­nés ou même dis­tri­bués gra­tui­te­ment ;
  2. quelles options éner­gé­tiques devront être pour­sui­vies, même si elles ne sont pas, dans un pre­mier temps, les plus “ren­tables”;
  3. com­ment réor­ga­ni­ser le sys­tème des trans­ports, en fonc­tion de cri­tères sociaux et éco­lo­giques ;
  4. quelles mesures prendre pour répa­rer, le plus vite pos­sible, les gigan­tesques dégâts envi­ron­ne­men­taux lais­sés “en héri­tage” par le capi­ta­lisme.

Et ainsi de suite…

Cette tran­si­tion condui­rait non seule­ment à un nou­veau mode de pro­duc­tion et à une société éga­li­taire et démo­cra­tique, mais aussi à un mode de vie alter­na­tif, à une civi­li­sa­tion nou­velle, éco­so­cia­liste, au-delà du règne de l’argent, des habi­tudes de consom­ma­tion arti­fi­ciel­le­ment induites par la publi­cité, et de la pro­duc­tion à l’infini de mar­chan­dises nui­sibles à l’environnement (la voi­ture indi­vi­duelle!). »

Kovel, Joel. « Why ecosocialism today ? » New Socialist. Été 2007.

Extraits :

« For this reason, a socia­lism worthy of the name will have to be ecologically—or to be more exact, “ecocentrically”—oriented, that is, it will have to be an “eco­so­cia­lism” devo­ted to res­to­ring the inte­grity of our rela­tion­ship to nature. The dis­tinc­tion bet­ween eco­so­cia­lism and the “first-epoch” socia­lisms of the last cen­tury is not merely ter­mi­no­lo­gi­cal, as though for eco­so­cia­lism we simply need worker control over the indus­trial appa­ra­tus and some good envi­ron­men­tal regu­la­tion. We do need worker control in eco­so­cia­lism as we did in the socia­lism of the “first epoch,” for unless the pro­du­cers are free there is no over­co­ming of capi­ta­lism. But the eco­lo­gi­cal aspect also poses a new and more radi­cal issue that calls into ques­tion the very cha­rac­ter of pro­duc­tion itself. »


Source : Masse cri­tique

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