Capitalisme : d’une (grande) transformation à l’autre

Mis en ligne le 13 février 2008

Un numéro de la revue du Mauss revient sur la pensée de Karl Polanyi et son ana­lyse de la fin du dogme libé­ral hérité du XIXe siècle, tandis qu’un essai de Yann Moulier Boutang étudie le capi­ta­lisme contem­po­rain devenu « cog­ni­tif ».

Par Olivier Doubre
En 1929, le sys­tème éco­no­mique mon­dial connaît une crise dont les effets se font res­sen­tir un peu par­tout sur la pla­nète. Or, à cette époque, les hommes poli­tiques sont géné­ra­le­ment dépour­vus de culture éco­no­mique. Ils vont pour­tant devoir faire face à une situa­tion sans pré­cé­dent, où leurs popu­la­tions exigent des pro­tec­tions face au chô­mage de masse et au gel des salaires. John Maynard Keynes, dans la Pauvreté dans l’abondance [1], recueil d’articles contem­po­rains de la crise de 1929, écri­vait ainsi en décembre 1930 : « Maintenant que l’homme de la rue est au cou­rant de ce qui est en train de se passer, sans en com­prendre le pour­quoi ni le com­ment, la frayeur qui s’est empa­rée de lui est pro­ba­ble­ment aussi exces­sive que l’absence d’inquiétude dont il fai­sait preuve avant. […] Quoique per­sonne ne soit prêt à le croire, l’économie est une matière tech­nique et dif­fi­cile ; elle est même en train de deve­nir une science. »

Certes, depuis l’avènement du capi­ta­lisme indus­triel au XIXe siècle, l’économie de marché avait déjà rompu avec les modèles des éco­no­mies du passé puisqu’en géné­ra­li­sant les échanges mar­chands, elle ne pou­vait exis­ter que dans une « société de marché ». C’est là un des apports fon­da­men­taux de la Grande Transformation, l’ouvrage majeur paru en 1944 de l’historien de l’économie Karl Polanyi. Il y retra­çait l’évolution du capi­ta­lisme depuis un siècle pour décrire en par­ti­cu­lier, selon Jérôme Maucourant, « la fin de la pre­mière société de marché léguée par le XIXe siècle ». Spécialiste de Polanyi, l’économiste fran­çais en pro­pose une éclai­rante bio­gra­phie intel­lec­tuelle dans la der­nière livrai­son de « Recherches », la revue du Mauss [2], qui donne aujourd’hui l’occasion de (re)découvrir l’oeuvre de l’économiste hon­grois. L’importance de la Grande Transformation tient à son ana­lyse des liens (nou­veaux) entre éco­no­mie et société à partir des années 1930. En effet, pour Jérôme Maucourant, Polanyi a bien été l’un des pre­miers à com­prendre le « terme [qui] est mis à la ten­ta­tive de sépa­ra­tion ins­ti­tu­tion­nelle entre l’économie et le poli­tique ». Séparation qui, alors, reste pour­tant ancrée dans l’esprit de la plu­part des diri­geants poli­tiques…

Mais les consé­quences de cette « grande trans­for­ma­tion » peuvent être mul­tiples. Dans un autre article de ce numéro, le socio­logue Christian Laval observe la quasi-simul­ta­néité de publi­ca­tion de l’ouvrage de Polanyi avec trois autres livres impor­tants : la Route de la ser­vi­tude de Friedrich von Hayek (1944), Capitalisme, socia­lisme et démo­cra­tie de Joseph Schumpeter (1942), et les Fondations de l’économie poli­tique de Walter Eucken. Pour le socio­logue, ces quatre ouvrages consti­tuent le « creu­set » théo­rique de l’économie poli­tique de la seconde moitié du XXe siècle. On y trouve à la fois la contes­ta­tion des « articles de foi libé­rale » et l’annonce des Trente Glorieuses (avec Polanyi et Schumpeter, qui ne croient pas en l’émanation d’une société entiè­re­ment mar­chande), mais aussi (chez Hayek et Eucken) la genèse des grandes idées direc­trices d’un « nou­veau libé­ra­lisme déli­bé­ré­ment en rup­ture avec l’ancien ». Pour ces der­niers, « loin de la sépa­ra­tion prin­ci­pielle que fai­sait le vieux libé­ra­lisme entre société civile et le gou­ver­ne­ment », l’État doit au contraire deve­nir « une res­source indis­pen­sable au fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme », capable d’assurer une concur­rence « libre et loyale ». Ces auteurs ont donc posé là les jalons du néo­li­bé­ra­lisme, domi­nant aujourd’hui.

Si Polanyi a décrit la « grande trans­for­ma­tion » subie par le capi­ta­lisme indus­triel durant la pre­mière moitié du siècle pré­cé­dent, le sys­tème éco­no­mique mon­dial connaît sans aucun doute depuis les années 1990 une pro­fonde évo­lu­tion, à l’heure du vir­tuel, des nou­velles tech­no­lo­gies et de la finan­cia­ri­sa­tion à outrance.

Philosophe et pro­fes­seur de sciences éco­no­miques, Yann Moulier Boutang essaie aujourd’hui de penser, dans un petit essai sti­mu­lant, les spé­ci­fi­ci­tés du capi­ta­lisme mon­dia­lisé. Poursuivant le tra­vail col­lec­tif de la revue Multitudes, qu’il coor­donne [3], l’auteur ana­lyse ce « troi­sième » capi­ta­lisme, appelé « cog­ni­tif », où « l’accumulation porte désor­mais sur le capi­tal imma­té­riel, la connais­sance et la créa­ti­vité ». Celui-ci fait suite au capi­ta­lisme indus­triel, en crise depuis les années 1970, qui avait lui-même suc­cédé au pre­mier capi­ta­lisme, mer­can­ti­liste et escla­va­giste, né au XVIIIe siècle. Constatant que l’investissement concer­nant l’immatériel a, dès 1985, dépassé celui des équi­pe­ments maté­riels, il observe cette « nou­velle grande trans­for­ma­tion ». Dans cette « éco­no­mie-monde » consti­tuée de réseaux, la dif­fu­sion du savoir, cen­trale, remet en cause les fon­de­ments de la pro­priété intel­lec­tuelle. Ce qui ouvre para­doxa­le­ment de grands espaces de créa­ti­vité, d’égalité et de liberté indi­vi­duelle, à l’image d’Internet et du peer to peer…

Ouvrage foi­son­nant d’intuitions et de pistes de recherches, le Capitalisme cog­ni­tif donne en tout cas à penser à une gauche qui, désor­mais, selon l’auteur, « doit aller plus loin que la cri­tique du néo­li­bé­ra­lisme et de la finan­cia­ri­sa­tion ». Car, comme le décla­rait récem­ment au Monde le phi­lo­sophe Toni Negri (dont est proche Yann Moulier Boutang) sur ces mêmes ques­tions : « Nous sommes déjà des hommes nou­veaux ! »


Notes
[1] Gallimard, « Tel », 2002.
[2] Mouvement anti-uti­li­ta­riste en sciences sociales.
[3] Une antho­lo­gie d’articles vient de paraître : Politiques des mul­ti­tudes, Yann Moulier Boutang (coord.), Amsterdam, 604 p., 24,50 euros.
[4] Gallimard, « Tel », 2002.
[5] Mouvement anti-uti­li­ta­riste en sciences sociales.
[6] Une antho­lo­gie d’articles vient de paraître : Politiques des mul­ti­tudes, Yann Moulier Boutang (coord.), Amsterdam, 604 p., 24,50 euros.
  • Avec Karl Polanyi, contre la société du tout-mar­chand, col­lec­tif, « Recherches », Revue du Mauss, n° 29, juin 2007, La Découverte, 368 p., 25 euros.
  • Le Capitalisme cog­ni­tif. La nou­velle grande trans­for­ma­tion, Yann Moulier Boutang, Amsterdam, « Multitudes/​Idées », 256 p., 10 euros.

Source : Multitudes (paru ori­gi­nel­le­ment dans la revuePolitis – juillet 2007)

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