Cancun entérine Copenhague

Par Mis en ligne le 19 décembre 2010

Compte-tenu de l’urgence cli­ma­tique – les émis­sions de gaz à effets de serre ont vrai­sem­bla­ble­ment aug­menté de 3 % en 2020 – il n’y a qu’une seule façon d’évaluer un accord : permet-il de réduire dras­ti­que­ment les émis­sions de GES ? A la lec­ture des deux textes issus des négo­cia­tions de Cancun, la COP-16 n’aura pas été à la hau­teur des enjeux, alors que les espé­rances n’étaient déjà pas très éle­vées. Les enga­ge­ments actuels, selon les pré­vi­sions des scien­ti­fiques, pour­raient conduire à une aug­men­ta­tion de la tem­pé­ra­ture de plus de 4°C. Soit un véri­table désastre pour de nom­breux pays for­te­ment vul­né­rables aux dérè­gle­ments cli­ma­tiques (îles, zones côtières, régions avec peu de res­sources hydriques, etc…).

A cette absence d’engagements suf­fi­sants, s’ajoute la remise en cause du seul ins­tru­ment léga­le­ment contrai­gnant actuel, le pro­to­cole de Kyoto. Le nou­veau texte offre en effet de nom­breux échap­pa­toires aux pays dési­rant se déga­ger de leurs res­pon­sa­bi­li­tés. Présentées comme de véri­tables succès, les mises en place d’un fond vert pour le climat et d’un dis­po­si­tif pour lutter contre la défo­res­ta­tion sont loin d’être satis­fai­sants. Par exemple, les sources de finan­ce­ment du fonds vert ne sont pas pré­ci­sées, lais­sant la porte ouverte à une pri­mauté de finan­ce­ments privés pos­si­ble­ment issus des mar­chés car­bone. Ce fonds sera par ailleurs confié pour les trois pro­chaines années à la Banque Mondiale qui ne cesse d’accroître ses finan­ce­ments pour les pro­jets d’extraction de pétrole. Le dis­po­si­tif REDD+ (Réduction des Emissions liées à la Déforestation et la Dégradation des forêts) quant à lui ne recon­naît pas les droits des popu­la­tions locales et en l’état sera sur­tout une oppor­tu­nité pour des mul­ti­na­tio­nales ou des Etats de finan­cer des pro­jets « verts » à moindre coût sans rien chan­ger de leurs émis­sions.

Au final, les Etats-Unis et la Chine sont les grands gagnants de cet accord, leurs exi­gences ayant toutes été res­pec­tées. Les Etats-Unis ne s’engagent sur rien de contrai­gnant. La Chine ne verra aucun contrôle inter­na­tio­nal sur ses poli­tiques natio­nales. Une fois de plus, les réa­li­tés géo­po­li­tiques et éco­no­miques ont lar­ge­ment déter­miné le résul­tat de ces négo­cia­tions. Preuve en est qu’on ne sau­vera pas le climat sans chan­ger le sys­tème.


Exclus des négociations pour avoir porté « la parole des peuples »

09 Décembre 2010

Ce mer­credi 8 décembre, une ving­taine de repré­sen­tants d’organisations de la société civile n’ont pu péné­trer sur les lieux des négo­cia­tions à Cancun. Leur accré­di­ta­tion a été « sus­pen­due ».

Leur tort ? Avoir pris part à la confé­rence de presse du mardi 7 décembre orga­ni­sée par la Via Campesina au Moon Palace. Rejointe par l’ambassadeur de Bolivie, Pablo Solon, les négo­cia­teurs en chef du Paraguay, Miguel Lovera et du Nicaragua Paul Oquin, la confé­rence de presse de 30 minutes s’est pour­sui­vie sur le perron de l’édifice Azteca, sus­ci­tant un attrou­pe­ment assez impor­tant de médias, repré­sen­tants de la société civile et curieux de pas­sage. Tour à tour, ce sont donc Josie Riffaud de la Via Campesina, Tom Goldtooth d’Indigenous Environmental Network, Ricardo Navarro des Amis de la Terre, Pablo Solon etc.. qui ont expli­qué pour­quoi se tenaient 1000 Cancun soit 1000 actions par­tout dans le monde ce mardi 7 décembre et pour­quoi des mil­liers de mani­fes­tants partis à l’aube du centre de la ville de Cancun se rap­pro­chaient peu à peu du centre de négo­cia­tions offi­ciel pour y orga­ni­ser une assem­blée des peuples. Cette vidéo retrace la jour­née :

Transformer notre modèle de déve­lop­pe­ment

…qui se pour­suit à l’extérieur avec l’arrivée de Pablo Solon

Formant un tout cohé­rent, ces ini­tia­tives ont montré que les véri­tables solu­tions sont moins dans les salons feu­trés du Moon Palace que dans les reven­di­ca­tions de ceux qui n’y ont pas accès. A ainsi été éta­blie une assem­blée alter­na­tive aux négo­cia­tions offi­cielles, ces der­nières étant inca­pables de répondre de façon effi­cace, juste et sou­te­nable au défi cli­ma­tique. Y ont été énon­cées des pro­po­si­tions concrètes qui s’inscrivent toutes dans l’esprit de l’accord des peuples de Cochabamba dans l’idée selon laquelle il n’est pas pos­sible de régler la ques­tion cli­ma­tique sans trans­for­mer pro­fon­dé­ment notre modèle de pro­duc­tion et de déve­lop­pe­ment : de véri­tables réduc­tions d’émissions de GES des pays du Nord, la recon­nais­sance des droits des popu­la­tions indi­gènes et pay­sannes dans la pro­tec­tion des forêts et le rejet du dis­po­si­tif REDD actuel­le­ment en cours de négo­cia­tion, l’arrêt de la mar­chan­di­sa­tion des res­sources natu­relles, le trans­fert hors marché de tech­no­lo­gies propres et de finan­ce­ments consé­quents vers les pays pauvres, la fin des trai­tés de libre-échange agri­coles détrui­sant l’agriculture pay­sanne et les mar­chés locaux, la relo­ca­li­sa­tion des acti­vi­tés de pro­duc­tion, un mora­toire sur l’exploitation de nou­veaux champs pétro­li­fères, etc…

Moralès, seul à l’écoute, dénote

Malgré la pré­sence de dizaines de médias sans doute à l’étroit dans des négo­cia­tions figées, aucun délé­gué offi­ciel des pays du Nord n’a daigné ren­con­trer les repré­sen­tants de ces orga­ni­sa­tions de la société civile. Une nou­velle occa­sion de perdue. C’est d’ailleurs une situa­tion qui ne devrait pas s’arranger avec l’éviction de cette ving­taine de repré­sen­tants d’organisations de la société civile et l’arrivée des ministres et des chefs d’Etat. Seul Evo Morales, pré­sident de la Bolivie, a annoncé vou­loir sortir du Moon Palace pour ren­con­trer la Via Campesina et ses alliés. Ce sera ce jeudi 9 décembre en début d’après-midi.


Cancun : faudra-t-il aller au clash ?

07 Décembre 2010

Avant Cancun, le dis­cours offi­ciel était « finies les grandes ambi­tions et la recherche d’un accord global, place aux petits pas et aux avan­cées sec­to­rielles » (finan­ce­ments, défo­res­ta­tion, etc…). L’annonce fra­cas­sante du Japon affir­mant qu’il ne sou­hai­tait pas de deuxième période d’engagements dans le cadre du pro­to­cole de Kyoto a changé la donne.

Le Japon a depuis été rejoint par la Russie et le Canada, et conforté par des décla­ra­tions plus qu’ambiguës de l’Union Européenne dont on ne sait pas vrai­ment ce qu’elle veut, ou par celles des Etats-Unis. Le débat s’est ainsi retourné et la stra­té­gie de Christiana Figueres a volé en éclat. A la fois les pays du Sud – notam­ment la Bolivie et ses alliés -, et la société civile ont trans­formé ces décla­ra­tions en casus belli. Seul dis­po­si­tif léga­le­ment contrai­gnant – bien qu’impuissant à sanc­tion­ner les pays qui ne res­pectent pas leurs enga­ge­ments – le pro­to­cole de Kyoto reste pour beau­coup un dis­po­si­tif à pré­ser­ver et pro­lon­ger.

Coup d’éclat

Cette deuxième période d’engagements, prévue par les textes signés par ces mêmes pays – hors Etats-Unis – est donc en passe de deve­nir la pièce incon­tour­nable des négo­cia­tions. Le reste (finan­ce­ments, défo­res­ta­tion, etc…) n’est pas pour autant secon­daire. Mais la « pro­gres­sion » de ces dos­siers dépend désor­mais étroi­te­ment de l’issue du pro­to­cole de Kyoto. La très grande majeure partie des pays en déve­lop­pe­ment, notam­ment les pays afri­cains, exigent que les pays dits « déve­lop­pés » s’engagent sur une nou­velle période après 2012. Pour l’instant sans succès. Et sans prendre pour le moment la seule déci­sion à-même de chan­ger la donne : « cla­sher », réa­li­ser un coup d’éclat en quit­tant la table des négo­cia­tions, ne serait-ce que momen­ta­né­ment. A la veille de l’arrivée des ministres, aucun pays n’a encore pris cette res­pon­sa­bi­lité. Cela per­met­trait pour­tant de dis­si­per le brouillard autour de ces négo­cia­tions.

Le niveau des émis­sions ? C’est pas par ici…

Ce ren­ver­se­ment de débat éton­nant ne doit pour­tant pas faire illu­sion. Si le pro­to­cole de Kyoto est au centre des débats, il masque l’essentiel : le niveau de réduc­tion d’émissions de Gaz à Effets de Serre (GES) à atteindre à court et long terme. Puisque les pseudo-enga­ge­ments de Copenhague ne sont pas à la hau­teur des exi­gences de réduc­tion fixées par la science et que les émis­sions mon­diales sont repar­ties à la hausse en 2010 (+ 3 % selon toute vrai­sem­blance), la logique aurait voulu que le débat porte sur le niveau de réduc­tion des émis­sions pour 2020 et 2050 ainsi que sur les dis­po­si­tifs contrai­gnants à mettre en œuvre. Rien de tout cela. Ainsi, après une semaine à Cancun, et aussi éton­nant que cela puisse paraître, aucun des débats ne porte sur le niveau de réduc­tion de GES. Par contre, de nom­breux acteurs s’attachent à pro­mou­voir les fausses solu­tions : la sau­ve­garde et l’extension des mar­chés car­bone, l’extension du rôle de la Banque Mondiale, un dis­po­si­tif REDD sans recon­nais­sance des droits des popu­la­tions indi­gènes, l’intégration de la séques­tra­tion du car­bone dans les méca­nismes de déve­lop­pe­ment propre, le recy­clage de l’aide au déve­lop­pe­ment. Le constat « il n’y a rien de bon à attendre de Cancun, mais beau­coup de choses mau­vaises », établi par cette vidéo, n’en est que plus pré­gnant.

Retour à la réa­lité

Sortir des lieux offi­ciels des négo­cia­tions, c’est reve­nir à la réa­lité. Loin du Moon Palace, ces salons, pis­cines et tran­sats sur sable blanc, deux espaces de la société civile ont ouvert ce week-end. D’un côté, l’espace mexi­cain – Dialogue cli­ma­tique. D’autre part, avec l’arrivée des cara­vanes de la Via Campesina et de l’Assemblée des affec­tés envi­ron­ne­men­taux du Mexique (voir ici), ce sont des popu­la­tions direc­te­ment tou­chées par le chan­ge­ment cli­ma­tique qui ont investi le com­plexe spor­tif Jacinto Canek, au cœur de la ville de Cancun. Le forum « pour la vie, la jus­tice envi­ron­ne­men­tale et sociale » asso­cie compte-rendus des cara­vanes, débats thé­ma­tiques et actions de rue. Ainsi en est-il de la mani­fes­ta­tion de ce dimanche visant à com­mé­mo­rer la mémoire de Lee, ce paysan sud-coréen qui s’était immolé par le feu lors du sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce en 2003. Pour l’OMC, l’objectif de la Via Campesina et autres mou­ve­ments inter­na­tio­naux était de blo­quer les négo­cia­tions et/​ou, en tout cas, en sortir des élé­ments essen­tiels comme l’agriculture.

Reclaim Power bis

A l’inverse de l’OMC, dans les négo­cia­tions climat, alors que les dérè­gle­ments cli­ma­tiques s’accroissent et font peser de grandes incer­ti­tudes sur les popu­la­tions les plus vul­né­rables (voir cette inter­view), il s’agit d’obtenir un accord à la hau­teur des enjeux, juste et contrai­gnant. En ce sens, et parce que beau­coup n’ont aucune illu­sion sur le résul­tat s’il n’y a pas un choc exo­gène cham­bou­lant les négo­cia­tions de fond en comble, la Via Campesina et ses alliés ini­tie­ront ce mardi une mani­fes­ta­tion qui se rap­pro­chera autant que pos­sible du lieu offi­ciel de négo­cia­tion. Ce mardi 7 décembre est la jour­née de mobi­li­sa­tion inter­na­tio­nale et des 1000 Cancun. Au plus près du lieu offi­ciel des négo­cia­tions, dans une pers­pec­tive simi­laire à l’action Reclaim the Power orga­ni­sée le 16 décembre der­nier à Copenhague, une assem­blée des peuples sera alors orga­ni­sée, qui sera rejointe par des délé­gués et obser­va­teurs de l’intérieur des négo­cia­tions. Pour mettre les négo­cia­tions sur les rails de la jus­tice cli­ma­tique et de la jus­tice sociale ?

Maxime Combes, membre de l’Aitec, engagé dans le projet Echo des Alternatives (www​.alter​-echos​.org)


« Deux mondes qui ne se comprennent pas »

03 Décembre 2010

Ce ven­dredi, plus de 500 per­sonnes enga­gées depuis près de 5 jours dans des cara­vanes par­ties de San Louis Potosi, Guadalajara, Acapulco, Oaxaca et du Chiapas (voir ici) vont arri­ver à Cancun. Organisées par la Via Campesina, l’Assemblée des Affectés Environnementaux (ANAA), le Syndicat mexi­cain des Électriciens (SME) et le Mouvement de Libération Nationale, les cara­vanes se sont arrê­tées mardi à Mexico pour une mani­fes­ta­tion et un forum. Occasion de poser les bases de ce que seront les reven­di­ca­tions à Cancun de ces mou­ve­ments dont la majo­rité repré­sente des popu­la­tions direc­te­ment vic­times de désastres envi­ron­ne­men­taux. Lors de la mani­fes­ta­tion, Alberto Gomez de la Via Campesina et Graciela Gonzales de l’ANAA ont planté le décor :

Lors du forum, un peu plus tôt le matin, Paul Nicholson, figure his­to­rique du mou­ve­ment La Via Campesina fixe les contours du débat : « Nous vivons une crise ali­men­taire, cli­ma­tique, finan­cière, nous allons de crise en crise, qui au final sont une et même crise, une crise de modèle de déve­lop­pe­ment, une crise du modèle néol­li­bé­ral ». La consé­quence ? « Nous avons besoin d’un chan­ge­ment sys­té­mique, pas de passer à la voi­ture élec­trique » ! Pour cela, il pré­co­nise de pri­vi­lé­gier « l’agriculture pay­sanne à l’agrobusiness d’exportation, car elle peut refroi­dir la pla­nète » et d’assurer une « relo­ca­li­sa­tion des pro­duc­tions », seule à même de par­ti­ci­per à « un nou­veau modèle éner­gé­tique ».

Andrès Barella de l’ANAA poin­tera les contra­dic­tions des gou­ver­ne­ments qui pour la majo­rité conti­nuent à « mener des poli­tiques qui détruisent la pla­nète, les fleuves, les espèces, les aqui­fères, les forêts… » sans « chan­ger quoi que ce soit ». Et au contraire, pour faire face au chan­ge­ment cli­ma­tique, « ils prônent les OGM et ce fai­sant détruisent les 30000 varié­tés de mais que comptent le Mexique ». Et par dessus-tout, « ils cherchent à pri­va­ti­ser encore plus les res­sources natu­relles, l’eau, l’air, les forêts… ». L’attaque est claire. Il s’agit de refu­ser l’extension des mar­chés car­bone et des méca­nismes qui per­mettent aux mul­ti­na­tio­nales ou au pays du Nord de ne pas réduire leurs émis­sions domes­tiques en inves­tis­sant, un peu, dans des pro­jets de réduc­tion d’émissions ou de sup­po­sées émis­sions évi­tées, au Sud. Pour Fernando Mesque du SME, Cancun ne fait pas mys­tère : « il y aura des accords sur tout ce qui génère des béné­fices dans les gou­ver­ne­ments capi­ta­listes (marché car­bone, REDD…) et par contre rien, bien sûr, sur ce qui béné­fi­cie aux peuples ».

REDD (dis­po­si­tif de Réduction des Emissions dues à la défo­res­ta­tion et la dégra­da­tion des forêts), est l’objet de toute les atten­tions. Pour Ana Deita du Centre d’Etudes pour le Changement dans les Campagnes au Mexique (CECCAM), tout en pré­ci­sant que « nous n’allons arri­ver à aucun accord à Cancun » s’inquiète que ce dis­po­si­tif, s’il devait être mis en place, puisse « affec­ter les pay­sans et popu­la­tions indi­gènes du monde entier ». Officiellement pré­senté comme devant per­mettre de réduire les émis­sions de gaz à effet de serre (GES) issues de la défo­res­ta­tion et de la dégra­da­tion des forêts, notam­ment dans les pays du Sud, REDD s’appuie sur un prin­cipe contes­table visant à finan­cer les ini­tia­tives qui « évitent des émis­sions » liées à la défo­res­ta­tion. Roque Pedace, révi­seur du GIEC se rap­pelle com­ment ce prin­cipe fut cri­ti­qué à ses débuts, comme en 2001 à Marrakech (voir ici). Aujourd’hui la tonne de car­bone la moins chère, « la défo­res­ta­tion évitée » pour­rait per­mettre aux mul­ti­na­tio­nales du Nord de finan­cer des pro­jets au Sud pour éviter de réduire leurs propres émis­sions. Pour Ana Deita, il y a plu­sieurs risques : « la conver­sion en mar­chan­dise du car­bone et de l’air qui sont pour­tant des biens com­muns » ; « les pays indus­tria­li­sés ne vont pas réduire leurs émis­sions » ; « le risque que soit intro­duit les plan­ta­tions nou­velles » ; « une pos­sible arti­cu­la­tion aux mar­chés car­bone ». Ces forêts sont donc consi­dé­rées comme des seuls puits à car­bone. « Or la majo­rité des peuples indi­gènes et pay­sans vivent dans les forêts mais ceux ci n’ont pas de droit sur ces terres ». Cela a des impli­ca­tions très concrètes pour­suit-elle : « Aujourd’hui plus de 50 % des zones fores­tières du Mexique sont aux com­mu­nau­tés locales, ce qui est une excep­tion ». Aujourd’hui, « le Mexique tente de chan­ger la loi agraire pour que le gou­ver­ne­ment puisse être can­di­dat à REDD ». Or « la terre est un bien commun, la terre est notre, elle ne se vend pas », affir­mera-t-elle avec force.

Comme le notera Larry Lohmann, fina­le­ment, « ces deux mondes, d’un côté les négo­cia­teurs offi­ciels et de l’autre les affec­tés envi­ron­ne­men­taux, se regardent mais ne se com­prennent pas ». Les pre­miers disent aux seconds « ce n’est pas notre rôle de pous­ser pour un chan­ge­ment struc­tu­rel, puisque c’est de créer un nou­veau marché qui génère des béné­fices pour les banques ». Et de l’autre, on rétorque que : « tout ne se vend pas ». Pour Yvonne Yanès, d’Accion Ecologica, les alter­na­tives sont ailleurs en rap­pe­lant que « lais­ser le pétrole dans le sol est la seule manière de com­battre le chan­ge­ment cli­ma­tique ». Elle pro­pose de prendre exemple sur « la Bolivie visant à faire recon­naître les droits de la Terre Mère », l’initiative de mou­ve­ments équa­to­riens sou­te­nus par Vandana Shiva et Nnimmo Bassey pour que « BP rem­bourse les dom­mages causés dans le Golfe du Mexique », le projet Yasuni ITT en Equateur ou la recon­nais­sance par ce der­nier des « droits de la nature comme bien de l’humanité » dans sa Constitution de 2008.


Cancun ? Des caravanes dénonçant « la duplicité des gouvernements »

02 Décembre 2010

Il n’est pas rare de lire que les popu­la­tions affec­tées par le chan­ge­ment cli­ma­tique ou les consé­quences des désastres envi­ron­ne­men­taux attendent beau­coup des som­mets comme celui qui vient de s’ouvrir à Cancun pour résoudre les défis aux­quels ils sont confron­tés. Présenté comme le sommet de la der­nière chance pour sauver la pla­nète, Copenhague n’avait-il pas créé l’illusion qu’il était pos­sible, par un accord entre les pays de la pla­nète, de résoudre la crise cli­ma­tique ? Cancun, dont plus per­sonne n’espère un accord global, contrai­gnant, juste et à la hau­teur des enjeux, sus­cite-t-il des attentes par­ti­cu­lières ?

Caravanes pour la vie, jus­tice envi­ron­ne­men­tale et sociale Caravanes pour la vie, jus­tice envi­ron­ne­men­tale et sociale© Alter-Echos Notre par­ti­ci­pa­tion aux cara­vanes orga­ni­sées par la Via Campesina, l’Assemblée des Affectés Environnementaux (ANAA), le Syndicat mexi­cain des Électriciens et le Mouvement de Libération Nationale, ont permis de se faire une idée plus pré­cise. L’objectif de ces cara­vanes : « visi­bi­li­ser » quelques-uns des lieux et des com­mu­nau­tés for­te­ment affec­tés sur le plan envi­ron­ne­men­tal au Mexique. A la ques­tion « qu’attendez-vous de Cancun », rares sont ceux qui vous répondent qu’ils attendent que « les gou­ver­ne­ments passent à l’action ». Ils n’ont aucune illu­sion. A l’image des spé­cia­listes du climat, mili­tants d’organisations sociales et envi­ron­ne­men­tales, intel­lec­tuels que nous avons inter­ro­gés au cours des 4 der­niers mois, dans le cadre du projet Echo des Alternatives comme le montre cette vidéo.

« Nous allons à Cancun pour dire vrai­ment ce que sont nos gou­ver­ne­ments, pour mon­trer les ravages de leurs poli­tiques et dire que nous ne sommes pas convain­cus par leurs mesures d’adaptation » nous a confié Machuy Zamouripa de la com­mu­nauté Magdalena Contreras qui se bat contre un projet d’autoroutes pour des­ser­vir les quar­tiers riches de Mexico au détri­ment de leur vil­lage et de la forêt avoi­si­nante. Selon Christina Barros de cette même com­mu­nauté, « les gou­ver­ne­ments ont décidé de ne pas s’occuper des peuples, seule­ment du capi­tal et du pou­voir éco­no­mique ». « Ils n’ont jamais eu pour objec­tif de pré­ser­ver un envi­ron­ne­ment sain ou nos droits, dont celui de vivre là où nous sommes », pour­suit Machuy.

Cette réac­tion est-elle une excep­tion ? Pas le moins du monde. Sur le par­cours des trois cara­vanes par­ties de San louis Potosi, Guadalajara et Acapulco, ce sont des dizaines d’exemples de com­mu­nau­tés affec­tées par les mono-cultures d’exportation, les indus­tries des­ti­nées aux mar­chés du Nord, aux négli­gences et déci­sions arbi­traires des auto­ri­tés ne tenant aucun compte des com­mu­nau­tés locales. Ces cara­vanes démasquent les contra­dic­tions du gou­ver­ne­ment mexi­cain qui s’est pré­senté comme « vert » à la veille de Cancun. Mais pas seule­ment. Elles démasquent éga­le­ment le carac­tère abso­lu­ment per­ni­cieux des poli­tiques libé­rales impo­sées par les pays du Nord. L’Anaa rap­pelle ainsi que le Mexique est sans doute le pays qui a signé le plus d’accords de libre-échange de la pla­nète, plus de 40. Et que depuis l’entrée en vigueur de l’Accord de Libre Echange Nord Américain (ALENA), le 1er jan­vier 1994, le Mexique est devenu « un des pays connais­sant les plus hauts niveaux de dévas­ta­tion envi­ron­ne­men­tale de la pla­nète, per­mise par la déré­gu­la­tion pro­duite par ces accords ».

Il suffit de quelques heures pas­sées à El Salto (Etat de Jalisca) ou à Toluca (Etat de Mexico) pour appré­hen­der les consé­quences concrètes de ces déré­gu­la­tions pro­fi­tant aux mul­ti­na­tio­nales du Nord. Dans les deux cas, d’immenses zones indus­trielles, faci­li­tées par des poli­tiques fis­cales avan­ta­geuses et une absence totale de régu­la­tion envi­ron­ne­men­tale, rejettent leurs effluents conta­mi­nés direc­te­ment dans les rivières envi­ron­nantes. A El Salto, tirant son nom d’une jadis magni­fique cas­cade de 40 mètres de long et 15 mètres de haut, il est devenu impos­sible de se bai­gner, au risque d’y perdre la vie, comme pour le jeune Miguel Angel qui s’est empoi­sonné à l’arsenic en jan­vier 2008. Au pied de la cas­cade, dont le débit est beau­coup plus faible et l’odeur fétide, semblent se déta­cher des bouts de ban­quise. En réa­lité ce sont des mousses extrê­me­ment pol­luantes qui pour­suivent leur route dévas­ta­trice sur l’aval de la rivière. En amont, ce sont des entre­prises phar­ma­ceu­tiques mul­ti­na­tio­nales, des entre­prises de pro­duc­tion auto­mo­bile mais éga­le­ment des entre­prises d’assemblage infor­ma­tique qui pro­fitent à la fois des bas salaires et d’une totale impu­nité envi­ron­ne­men­tale pour vendre leurs pro­duits au meilleurs prix sur les mar­chés des pays dits « déve­lop­pés ».

Ces exemples sont mon­naie cou­rante. L’Anaa recense 63 cas de graves pol­lu­tion et de des­truc­tion des res­sources natu­relles. Le Mexique, comme d’autres pays, est devenu un para­dis pour mul­ti­na­tio­nales sans aucune consi­dé­ra­tion sociale ou envi­ron­ne­men­tale. Si la cara­vane n°1 a pu se rendre compte des consé­quences dévas­ta­trices des mines à ciel ouvert lors de son pas­sage à San Louis Potosi (Cerro San Pedro), 70 % du ter­ri­toire mexi­cain est aujourd’hui livré aux pros­pec­tions minières des mul­ti­na­tio­nales. A Coatzacoalcos (Etat de Véracruz), la cara­vane partie ce 1er décembre de Mexico City, avec plus de 500 par­ti­ci­pants, y ren­con­trera des popu­la­tions affec­tées par l’industrie pétro­lière qui a conta­miné l’eau, l’air et le sol, sus­ci­tant des taux de cancer parmi les plus élevés de la pla­nète.

Que fait le gou­ver­ne­ment mexi­cain ? Pas grand chose. Qu’attendent les popu­la­tions affec­tées de Cancun ? Absolument rien, la plu­part du temps rési­gnées par des années de luttes et d’interpellations des pou­voirs publics sans obte­nir de réac­tion. Ils pra­tiquent ce que Enrique Encizo Riviera d’El Salto appelle « l’environnementalisme des pauvres, un envi­ron­ne­men­ta­lisme par obli­ga­tion, une lutte de survie pour la vie de nos enfants ». « Nous sommes les témoins et les vic­times des consé­quences de leurs acti­vi­tés, mais per­sonne ne nous écoute », pour­suit-il. Pour Graciella Gonzales de l’Anaa, « seuls les gens peuvent résoudre ces pro­blèmes, par leurs luttes et leurs orga­ni­sa­tions pour construire une alter­na­tive ». Cancun ? « Une oppor­tu­nité pour mettre en lumière la dupli­cité des gou­ver­ne­ments, et mon­trer qu’on ne pourra pas pré­ser­ver l’environnement sans chan­ger de sys­tème ».


* Paru sur Mediapart.

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