Un extrait du livre de Matthieu Renault

« C. L. R. James. La vie révolutionnaire d’un « Platon noir » »

Théorie: La question nationale et le marxisme

Mis en ligne le 04 février 2016

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Matthieu Renault, C. L. R. James. La vie révo­lu­tion­naire d’un « Platon noir »,

Paris, La Découverte, 2016, 232 p., 19,5€.

Avant-Propos

Pensée du mou­ve­ment, pensée en mou­ve­ment

« Le temps pas­se­rait, les anciens empires s’effondreraient et de nou­veaux pren­draient leur place, les rela­tions entre pays et entre classes se modi­fie­raient avant que je ne découvre que ce n’était pas la nature des biens ni leur uti­lité qui impor­tait, mais le mou­ve­ment, non pas où vous êtes et ce que vous avez, mais d’où vous venez, où vous vous rendez et à quel rythme vous y allez.1 »

Ces paroles sont gra­vées sur la stèle funé­raire de C. L. R. James, his­to­rien et révo­lu­tion­naire cari­béen mort à Londres en 1989 et inhumé sur son île natale de Trinidad. Issues de l’un de ses ouvrages majeurs, Beyond a Boundary, elles résument idéa­le­ment la tra­jec­toire d’un homme dont la vie et la pensée auront été inti­me­ment liées au destin d’un siècle qu’il aura tra­versé presque de part en part. Comme bien d’autres pen­seurs issus des colo­nies, tout par­ti­cu­liè­re­ment des Antilles, James aura été un intel­lec­tuel dia­spo­rique, en mou­ve­ment per­ma­nent, navi­guant entre les marges et le centre des empires, par­cou­rant les routes consti­tu­tives de cet espace chargé d’histoire qu’est l’Atlantique noir, cir­cu­lant entre ses pôles cari­béen, euro­péen, nord‑américain et afri­cain. Au‑delà de son iti­né­raire per­son­nel, il conce­vait la vie même comme mou­ve­ment, la for­ma­tion de la per­son­na­lité comme un che­mi­ne­ment ; ainsi écrivait‑il à la femme qu’il aimait : « Votre lettre […] montre que vous êtes arri­vée à un tour­nant sur votre route. Soyez sûre de bien l’examiner afin de décou­vrir d’où vous venez et où vous vous rendez2. »

Pour James, qui n’aura cessé d’interroger les rela­tions entre per­son­na­lité et société, toute his­toire indi­vi­duelle doit être (re)saisie à la lumière du « mou­ve­ment de l’histoire » ; mou­ve­ment qu’il s’attacha sa vie durant non seule­ment à étu­dier, mais aussi à épou­ser de tout son être. Enfant des colo­nies bri­tan­niques, son exis­tence fut indis­so­ciable de l’affirmation sur la scène mon­diale des peuples colo­ni­sés d’Asie, d’Afrique et de la Caraïbe, pré­lude à la chute des grands empires colo­niaux. Même si ces der­niers ont peu à peu cédé la place à de nou­velles formes d’impérialisme et d’hégémonie post­co­lo­niale, la vague de déco­lo­ni­sa­tion amor­cée au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale fut la source d’un décen­tre­ment radi­cal qui reste encore aujourd’hui un enjeu poli­tique et intel­lec­tuel majeur. C’est ce dont témoignent les efforts pour pro­vin­cia­li­ser l’Europe (Chakrabarty) et/​ou dépro­vin­cia­li­ser le monde non européen3. Figure émi­nente du pan­afri­ca­nisme, James pen­sait les luttes anti­co­lo­niales en Afrique et aux Antilles comme partie inté­grante d’un mou­ve­ment inter­na­tio­nal de « révoltes noires » dont l’autre point d’ébullition se trou­vait aux États‑Unis. Loin d’avoir été initié au xxe siècle, ce mou­ve­ment s’inscrit dans une his­toire longue, aussi vieille que l’esclavage trans­at­lan­tique ; une his­toire que James s’attacha à retra­cer afin d’en tirer les ensei­gne­ments à même de servir la lutte de la « race » oppri­mée.

Jamais James, cepen­dant, à la dif­fé­rence de nom­breux théo­ri­ciens post­co­lo­niaux, n’a conçu cette his­toire des marges comme irré­duc­tible à l’ « his­toire du monde », quand bien même celle‑ci eût été une « his­toire des vain­queurs » fai­sant de l’Occident la source d’où jaillit toute his­toire. Il n’ambitionnait pas tant de contes­ter le « grand récit de la moder­nité » que de l’arracher à sa matrice européenne‑coloniale pour dévoi­ler le rôle cen­tral qu’avaient joué les sujets racia­li­sés et colo­ni­sés dans une his­toire qui ne se disait encore pour lui qu’au sin­gu­lier. Selon lui, les luttes pour la déco­lo­ni­sa­tion étaient une com­po­sante clé de la « révo­lu­tion mon­diale ». Cette der­nière, en l’absence de laquelle la fin de l’impérialisme était vouée à rester un songe creux, ne dési­gnait à ses yeux rien d’autre que la révo­lu­tion socia­liste, néces­sai­re­ment inter­na­tio­nale. C’est à elle qu’il consa­cra tous ses efforts ; et il ne cessa jamais de la consi­dé­rer comme iné­luc­table, et immi­nente. Depuis son pre­mier séjour en Angleterre dans les années 1930 jusqu’à la fin de sa vie, James ne se conçut jamais autre­ment que comme un pen­seur et un révo­lu­tion­naire mar­xiste. Figure majeure du mou­ve­ment trots­kiste, il rompit plus tard avec l’héritage du père de la Ive Internationale et le modèle du parti d’avant‑garde pour défendre la thèse de l’autoémancipation des masses pro­lé­ta­riennes, et plus lar­ge­ment des masses popu­laires. Cette rup­ture ne fut pour­tant rien d’autre à ses yeux qu’un geste de fidé­lité aux prin­cipes fon­da­men­taux du maté­ria­lisme his­to­rique et dia­lec­tique.

S’il est capi­tal aujourd’hui d’étudier la tra­jec­toire et la pensée de James, c’est parce que, sans doute plus que celles de n’importe quel autre pen­seur noir radi­cal, elles per­mettent de réexa­mi­ner les conflits oppo­sant depuis de nom­breuses années la théo­rie mar­xiste à la cri­tique post­co­lo­niale en inter­di­sant tout recours à des solu­tions de com­pro­mis telles que celles que l’on observe dans les ten­ta­tives pour « (re)marxiser » les études post­co­lo­niales et/​ou « déseu­ro­cen­tri­ser » le mar­xisme. Cet enjeu théo­rique est indis­so­cia­ble­ment un enjeu poli­tique émi­nem­ment actuel dans une conjonc­ture où la gauche radi­cale, pen­sant sou­vent à tort avoir affaire à un pro­blème entiè­re­ment inédit, éprouve la plus grande peine à (re)définir ses stra­té­gies face aux reven­di­ca­tions des mino­ri­tés (immi­grées, racia­li­sées, post­co­lo­niales). Celles‑ci demandent en effet non seule­ment que leurs causes soient inté­grées à l’agenda poli­tique des mou­ve­ments anti­ca­pi­ta­listes, mais exigent aussi de parler et d’agir en leur nom propre en défen­dant leur auto­no­mie.

S’il fal­lait résu­mer la pensée et la pra­tique poli­tiques de James à un seul objet, ce serait à n’en pas douter le « mou­ve­ment des masses ». Il en vint à conce­voir ce der­nier, sur les bases de la dia­lec­tique hégé­lienne, comme auto­mou­ve­ment « par le bas » qui, dans ses phases d’épanouissement, est tou­jours mou­ve­ment révo­lu­tion­naire. Pour James, les grands épi­sodes révo­lu­tion­naires (révo­lu­tion anglaise, Révolution fran­çaise, révo­lu­tion sovié­tique), en tant que paroxysme de la lutte des classes, impriment à l’histoire son mou­ve­ment, lui donnent (un) sens. C’est à l’intérieur de ce cadre « uni­ver­sel » que s’inscrivent, sans reste, les mou­ve­ments d’émancipation des masses colo­ni­sées et racia­li­sées. Il ne pou­vait néan­moins être ques­tion pour lui de subor­don­ner ces der­niers à la lutte des masses ouvrières des pays occi­den­taux. Il fal­lait repen­ser de fond en comble les rela­tions entre libé­ra­tion des « nations oppri­mées » et révo­lu­tion socia­liste. C’est à cette tâche que s’attela James de manière pro­fon­dé­ment ori­gi­nale, mais non sans ten­sions, voire contra­dic­tions, entre une pers­pec­tive sur l’émancipation qui main­tient la néces­saire anté­cé­dence de la révo­lu­tion en Occident et une concep­tion (décen­trée) de l’indépendance, et de l’ « avant‑gardisme », des luttes noires‑anticoloniales.

Ces ten­sions ont le plus sou­vent été inter­pré­tées comme l’effet d’un euro­cen­trisme dont James, qui aimait à rap­pe­ler qu’il était de « for­ma­tion occi­den­tale », ne se serait jamais départi et que son adhé­sion totale au mar­xisme aurait contri­bué à enté­ri­ner. Dans une ver­sion plus éla­bo­rée, il a été avancé que, malgré ses efforts de décen­tre­ment, James serait resté pri­son­nier du cli­vage « prémoderne/​moderne », autre­ment dit de la pers­pec­tive his­to­ri­ciste fon­da­trice du par­tage binaire entre « pays avan­cés » (occi­den­taux) et « pays arrié­rés » (non occidentaux)4. Aussi légi­times soient‑elles, ces expli­ca­tions ont pour défaut de ne jamais consi­dé­rer les dilemmes internes à l’œuvre jame­sienne que néga­ti­ve­ment, comme résul­tant de la per­sis­tance (incons­ciente) d’un « reste » de vision impé­riale dont on pour­rait a pos­te­riori se débar­ras­ser sans alté­rer les fon­de­ments de sa théo­rie de l’émancipation. D’autres inter­prètes ont quant à eux affirmé que, quelles que soient ses limites, la pensée de James s’était d’emblée défi­nie en rup­ture avec un « mar­xisme ortho­doxe » lar­ge­ment aveugle à la spé­ci­fi­cité de l’oppression coloniale‑raciale et aux condi­tions sin­gu­lières de l’émancipation des peuples de cou­leur. S’il y a là aussi une part de vérité, il ne faut pas oublier qu’il existe au sein de la tra­di­tion mar­xiste tout un ensemble de pro­blé­ma­ti­sa­tions des formes d’ « expor­ta­tion » de la révo­lu­tion socia­liste, et de la théo­rie mar­xiste elle‑même, dans le monde non occi­den­tal. Surtout, James, s’il a conti­nuel­le­ment fait preuve d’hétérodoxie au sein des orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­naires, se conce­vait aussi comme le plus « ortho­doxe » des héri­tiers de ses deux maîtres à penser, Marx et Lénine.

Comprendre le par­cours et l’œuvre de James pré­sup­pose donc de se défaire du pos­tu­lat selon lequel tout son tra­vail aurait consisté à impor­ter, de l’extérieur, des pro­blé­ma­tiques anti­co­lo­niales et anti­ra­cistes au sein d’une pensée mar­xiste ori­gi­nel­le­ment confi­née au sein des fron­tières du monde euro­péen blanc et, réci­pro­que­ment, à gref­fer des thèses marxistes‑socialistes sur des reven­di­ca­tions et luttes pan­afri­caines qui ten­draient quant à elles tou­jours natu­rel­le­ment vers le nationalisme‑particularisme noir. Il faut bien plutôt élu­ci­der les inflexions et varia­tions opé­rées par James au sein même de la théo­rie et de la pra­tique mar­xistes, ainsi que les résis­tances aux­quelles cette entre­prise de décen­tre­ment s’est heur­tée et les limites qu’elle s’est déli­bé­ré­ment impo­sées. James ne s’est pas atta­ché à pro­vin­cia­li­ser le mar­xisme, mais à le dis­tendre autant que faire se peut, dans l’espoir que la révo­lu­tion à venir serait réel­le­ment mon­diale. Cette pra­tique de dépla­ce­ment théo­rique éma­nait de la convic­tion que, pour saisir et agir sur le mou­ve­ment de l’histoire, la pensée devait elle‑même être en mou­ve­ment per­ma­nent. Il y a selon James une indé­pas­sable his­to­ri­cité de la connais­sance à laquelle le mar­xisme – non pas en dépit du fait mais parce qu’il s’offrait comme universel‑universalisable – ne peut pré­tendre se sous­traire qu’au risque de dépé­rir à petit feu. Cette tem­po­ra­lité fon­da­men­tale est indis­so­cia­ble­ment une spa­tia­lité : elle oblige à repen­ser radi­ca­le­ment la géo­gra­phie du mar­xisme, ses espaces de réfé­rence, ses lieux d’ « application‑adaptation », les moda­li­tés de sa tra­duc­tion dans des contextes hété­ro­gènes à celui qui l’ont vu naître. D’où l’effort per­ma­nent de James pour éta­blir des connexions entre des espaces‑temps par­fois situés aux anti­podes les uns des autres – entre la Russie pré­ré­vo­lu­tion­naire et l’Amérique noire, entre la Caraïbe et la Grèce antique. Cela sup­po­sait aussi de réin­ter­ro­ger la signi­fi­ca­tion de l’ « arrié­ra­tion » et les pro­jec­tions his­to­ri­cistes en vertu des­quelles l’histoire de l’humanité se donne à lire syn­chro­ni­que­ment, sur une carte du monde. Enfin, cela implique de redé­fi­nir les coor­don­nées et réima­gi­ner le deve­nir de ce que James n’hésitait pas à appe­ler, tou­jours au sin­gu­lier, la « civi­li­sa­tion mon­diale ».

On ne peut néan­moins rendre compte de la manière dont James a relevé ce défi colos­sal si l’on ignore que sa pensée et sa pra­tique poli­tiques et his­to­rio­gra­phiques sont inti­me­ment entre­mê­lées avec une esthé­tique et une théo­rie de la culture qui n’ont rien à envier aux pro­duc­tions théo­riques des repré­sen­tants du « mar­xisme occi­den­tal » (Benjamin, Adorno, Gramsci, etc.). Jeune adulte, James, qui avait baigné dans la lit­té­ra­ture bri­tan­nique durant toute son enfance à Trinidad, se des­tina à une car­rière lit­té­raire et signa plu­sieurs nou­velles et un roman. N’abandonnant jamais son inté­rêt pour la cri­tique lit­té­raire, il fut un fervent lec­teur et inter­prète de l’œuvre de Herman Melville, auquel il dédia un livre. Admirateur de Shakespeare, il s’engagea dans des médi­ta­tions sur la tra­gé­die qui nour­rirent sa pensée de l’histoire, et fut lui‑même l’auteur d’une tra­gé­die his­to­rique sur la révo­lu­tion haï­tienne. Aux États‑Unis, il se livra à une étude pas­sion­née des « arts popu­laires », au pre­mier rang des­quels le cinéma, car ils mani­fes­taient selon lui l’entrée des masses sur la scène de l’histoire ; simi­lai­re­ment, la lit­té­ra­ture africaine‑américaine expri­mait à ses yeux les aspi­ra­tions pro­fondes des masses noires, leur poten­tiel révo­lu­tion­naire.

James n’hésitait pas à tracer des rela­tions étroites entre les pro­ces­sus de créa­tion artis­tique et le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, gou­ver­nés qu’ils étaient par un même mou­ve­ment intime, comme en témoigne cette sai­sis­sante méta­phore musi­cale que lui ins­pira la figure de Lénine : « Je pense depuis long­temps qu’un très grand révo­lu­tion­naire est un grand artiste et qu’il déve­loppe des idées, des pro­grammes, etc., comme Beethoven déve­loppe un mouvement5. » Lastbutnotleast, James fut dès son plus jeune âge et jusqu’à la fin de sa vie un ana­lyste, au sens le plus strict, de ce sport et sym­bole de l’impérialisme bri­tan­nique qu’était le cri­cket, le ter­rain de jeu s’offrant à ses yeux comme un miroir des grands conflits exis­ten­tiels, sociaux‑raciaux et poli­tiques à l’échelle nationale‑régionale (cari­béenne et bri­tan­nique) et internationale‑(post‑)impériale ; un sport en outre qui, en tant qu’il fait naître chez ses spec­ta­teurs une puis­sante image esthé­tique du mou­ve­ment, devait être consi­déré comme un art à part entière.

Le pari bio­gra­phique

C’est par le biais de la bio­gra­phie intel­lec­tuelle que les thèmes et pro­blèmes expo­sés jusqu’ici seront abor­dés. Dans un tra­vail anté­rieur sur Frantz Fanon6, dont le pré­sent livre pro­longe et déplace les inter­ro­ga­tions, le parti pris était celui d’un « pari de la non‑biographie ». En effet, la mul­ti­pli­ca­tion, dans l’espace fran­co­phone, des tra­vaux cen­trés sur la vie de Fanon, aussi ins­truc­tifs fussent‑ils, ris­quait de mas­quer ce qui fait l’irréductible ori­gi­na­lité et la radi­ca­lité de sa pensée, son sens pour le temps pré­sent. L’enjeu était ainsi de poser, sur un mode hypo­thé­tique, l’autonomie de cette pensée par rap­port au destin per­son­nel de l’auteur, sans pour autant la rendre stric­te­ment indé­pen­dante de sa sub­jec­ti­vité. Ici, à l’inverse, le « pari de la bio­gra­phie » a trois rai­sons prin­ci­pales.

La pre­mière est qu’en France James demeure une figure mécon­nue, dont le nom même n’évoque géné­ra­le­ment, au mieux, qu’un « célèbre » ouvrage sur la révo­lu­tion haï­tienne, Les Jacobins noirs. De sa tra­jec­toire per­son­nelle et poli­tique, le lec­teur fran­co­phone sen­sible à ces ques­tions a aussi peu, et sans doute moins encore, entendu parler que de son œuvre. Cette mécon­nais­sance n’est pas spé­ci­fique au cas de James ; elle conti­nue peu ou prou d’affecter l’ensemble des intel­lec­tuels de la Caraïbe anglo­phone au moment même où les auteurs de la Caraïbe fran­co­phone, avec les­quels ils par­tagent de fortes affi­ni­tés, accèdent peu à peu à la recon­nais­sance qui leur est due.

La deuxième raison réside dans l’importance que revêt l’analyse des condi­tions maté­rielles, indi­vi­duelles et col­lec­tives de pro­duc­tion des œuvres poli­tiques, non seule­ment dans un but de contex­tua­li­sa­tion des idées, mais aussi pour l’interprétation de la logique pro­pre­ment théo­rique qui les anime. L’analyse de la pensée de James pré­sup­pose l’écriture d’une bio­gra­phie de son œuvre. Tel est l’objet de ce livre, avec cette idée cor­ré­la­tive que le sens de l’œuvre éclaire le sens de la vie aussi bien que le contraire. James lui‑même l’écrivait à propos de son étude sur Melville : « La pure bio­gra­phie ici peut être trom­peuse. […] Je ne lis pas ces lettres et sa vie pour com­prendre son œuvre ; je lis plutôt son œuvre pour com­prendre ses lettres et sa vie7. »

La troi­sième raison, enfin, la plus impor­tante, tient à la place cen­trale qu’occupe l’écriture bio­gra­phique, mais aussi auto­bio­gra­phique, dans l’œuvre de James. Chantre de l’activité révo­lu­tion­naire auto­nome des masses « ano­nymes », James, pour­sui­vant en cela une longue tra­di­tion, n’aura cepen­dant eu de cesse de thé­ma­ti­ser le rôle des indi­vi­dus dans l’histoire. Retracer la vie des « grands hommes » était pour lui une manière pri­vi­lé­giée d’écrire l’histoire. En effet, cette der­nière trouve à se réfrac­ter dans le destin, sou­vent tra­gique et s’apparentant en cela à celui des grands per­son­nages lit­té­raires, d’individus excep­tion­nels. C’est dans cette même pers­pec­tive que James s’est atta­ché à retra­cer, sous la forme de frag­ments auto­bio­gra­phiques et de notes dis­sé­mi­nées dans ses écrits, son his­toire per­son­nelle. Il a conti­nuel­le­ment cher­ché à se situer dans l’histoire, non seule­ment dans son pré­sent, mais aussi par rap­port à ce qui survit en lui du passé et du futur qu’il annonce. C’est sur le plan le plus per­son­nel qu’il a éprouvé l’entrelacement des temps his­to­riques, en quoi la nar­ra­tion jame­sienne est lit­té­ra­le­ment intem­pes­tive. En outre, une bio­gra­phie de James se doit aussi d’être une géo‑biographie atten­tive aux rap­ports entre déplacements‑circulations phy­siques d’un côté, transitions‑ruptures intel­lec­tuelles de l’autre ; les migra­tions suc­ces­sives de James, dont la struc­ture de ce livre adopte le rythme, sont autant de seuils dans la genèse de sa pensée.

N’y a‑t‑il pas néan­moins quelque ambi­guïté à faire la bio­gra­phie intel­lec­tuelle d’un homme qui, pous­sant jusqu’à ses ultimes limites la cri­tique mar­xienne de la divi­sion du tra­vail intel­lec­tuel et du tra­vail manuel, aura été l’un des plus viru­lents cri­tiques de la caste des intel­lec­tuels qu’a connus la tra­di­tion mar­xiste au xxe siècle. Cette ambi­guïté est sans doute redou­blée par le sous‑titre de ce livre, qui reprend une for­mule employée en 1980 dans le London Times pour dési­gner James : le « Platon noir de notre géné­ra­tion ». Pour James en effet, Platon repré­sen­tait l’archétype même de ce « type d’homme » qu’est l’intellectuel, chez lequel la spé­cu­la­tion sur la forme idéale de gou­ver­ne­ment se fonde inva­ria­ble­ment sur la pré­misse que l’ « homme ordi­naire » est inca­pable de (se) gou­ver­ner (lui‑même)8. Qui plus est, ce type de dési­gna­tion où la com­pa­rai­son vaut éloge menace de repro­duire l’idée (colo­niale) selon laquelle les sujets de l’empire seraient condam­nés à se confor­mer au modèle de leurs « aînés » blancs. Ils accu­se­raient donc tou­jours un cer­tain retard et ne pour­raient au fond rien espé­rer de mieux que d’être des « copies en cou­leur » de ce que l’Occident a pro­duit de meilleur. Si ces com­pa­rai­sons sont prises pour argent comp­tant, elles inter­disent pré­ci­sé­ment de com­prendre le geste de décon­nexion qui carac­té­rise, à divers degrés, les écrits de tous les grands théo­ri­ciens non euro­péens de la déco­lo­ni­sa­tion.

Néanmoins, pour qui consi­dère aujourd’hui l’œuvre foi­son­nante de James, ce der­nier ne peut appa­raître que comme un intel­lec­tuel total. Sa cri­tique des intel­lec­tuels, aussi acerbe fût‑elle, n’en cache pas moins une autre repré­sen­ta­tion, à laquelle il s’identifiait, celle d’un intel­lec­tuel qui devait selon lui être aussi un artiste, c’est‑à‑dire un être chez lequel la pure expres­sion de l’individualité et la mani­fes­ta­tion des cou­rants sociaux et poli­tiques les plus pro­fonds ne fai­saient qu’un. Par ailleurs, James, bien qu’ayant réta­bli au rang de sujets de l’histoire les masses colonisées‑racialisées sys­té­ma­ti­que­ment exclues des récits euro­péens, était convaincu que sa pensée s’inscrivait entiè­re­ment dans une généa­lo­gie occi­den­tale mar­quée par les figures clas­siques (Aristote, Rousseau, Hegel, Marx, etc.) d’une tra­di­tion intel­lec­tuelle et poli­tique remon­tant à la Grèce antique et au sein de laquelle il se sen­tait « chez lui ». Si l’on ne part pas de cette appa­rente ambi­va­lence, il est impos­sible de saisir les tor­sions aux­quelles il a soumis l’historiographie et la théo­rie euro­péennes de la révo­lu­tion. C’est pour­quoi « Platon noir » ne doit pas être entendu ici comme le nom d’un indi­vidu, mais comme celui d’un pro­blème, voire d’un para­doxe.

Afin de recons­ti­tuer l’itinéraire intel­lec­tuel de James, il faut s’appuyer prin­ci­pa­le­ment sur son œuvre, soit pas moins d’une quin­zaine d’ouvrages et de nom­breux recueils d’articles, sans comp­ter les inédits et textes dis­sé­mi­nés dans la presse révo­lu­tion­naire de l’époque. Une atten­tion spé­ci­fique sera éga­le­ment portée à ses esquisses et remarques auto­bio­gra­phiques, non par défaut, par manque de sources plus « objec­tives », mais par méthode, dans la mesure où il est essen­tiel d’intégrer au récit bio­gra­phique la manière dont James a narré, et à bien des égards réin­venté, sa tra­jec­toire révo­lu­tion­naire. Ce livre, enfin, n’aurait pu être écrit sans les efforts de ceux qui, dans le monde anglo­phone, se sont atta­chés à retra­cer, dans son ensemble ou en partie, le par­cours de James en usant de sources pri­maires dif­fi­ci­le­ment acces­sibles (en par­ti­cu­lier Kent Worcester, Paul Buhle, Christian Høgsbjerg et Frank Rosengarten9). Si ce tra­vail ne s’en veut pas moins ori­gi­nal, c’est par la pro­blé­ma­tique qui consti­tue son fil rouge, à savoir les connexions et diver­gences entre révo­lu­tion « au centre » et luttes anticoloniales‑antiraciales « aux marges », entre his­toire de l’Europe et his­toire du monde non euro­péen, telles qu’elle s’expriment à tra­vers la vie et la pensée de James ; avec pour inter­ro­ga­tion sous‑jacente les condi­tions d’une « désoc­ci­den­ta­li­sa­tion » des théo­ries critiques‑révolutionnaires qui, cela n’a rien d’évident a priori, soit réel­le­ment syno­nyme d’approfondissement de leur poten­tiel de radi­ca­lité et, osons le mot, de leur vérité elle‑même.

Ce livre ne pré­tend pour­tant pas être autre chose qu’une intro­duc­tion à la vie et à l’œuvre de James. Étant donné l’immense éten­due cou­verte par cette der­nière, bien des pro­blèmes abor­dés par son auteur ne rece­vront pas le trai­te­ment qu’ils méritent ; de même ne sera‑t‑il pas tou­jours pos­sible de rendre compte de l’épaisseur his­to­rique et poli­tique des situa­tions dans les­quelles il s’est engagé. Mais l’enjeu de ce livre est aussi de contri­buer au renou­vel­le­ment d’une cri­tique de l’eurocentrisme qui, si elle demeure plus que jamais néces­saire en raison même des résis­tances que conti­nue de sou­le­ver toute remise en ques­tion de l’ « uni­ver­sel » – occi­den­tal s’entend –, ne se doit pas moins à pré­sent de tester ses propres limites et d’identifier les écueils qui ont jusque‑là tramé son déve­lop­pe­ment. C’est à cette condi­tion qu’elle démon­trera qu’elle est indis­pen­sable à la genèse d’une pensée de l’émancipation qui soit, enfin, à la mesure du monde.

    1. C. L. R. James, Beyond a Boundary, Londres, Yellow Jersey Press, 2005 [1963], p. 3.
    2. C. L. R. James, Special Delivery. The Letters of C. L. R. James to Constance Webb, 1939‑1948 (dir. Anna Grimshaw), Cambridge, Blackwell Publishers, 1996, lettre du 24 juillet 1945, p. 218‑219.
    3. Voir Gary Wilder, Freedom Time. Negritude, Decolonization, and the Future of the World, Durham et Londres, Duke University Press, 2015.
    4. Henry Paget, Caliban’s Reason. Introducing Afro‑Caribbean Philosophy, New York et Londres, Routledge, 2000, p. 48.
    5. C. L. R. James, Notes on Dialectics. Hegel, Marx, Lenin, Westport, Lawrence Hill & Co., 1980 [1948], p. 153.
    6. Matthieu Renault, Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la cri­tique post­co­lo­niale, Paris, Éditions Amsterdam, 2011.
    7. C. L. R. James, « Letters to Literary Critics », in The C. L. R. James Reader (dir. Anna Grimshaw), Cambridge, Blackwell Publishers, 1992, lettre à Jay Leyda (7 mars 1953), p. 236‑237.
    8. C. L. R. James, Every Cook can Govern. A Study in Democracy in Ancient Greece, its Meaning for Today [1956], in A New Notion. Two Works, Oakland, PM Press, 2010, p. 150.
    9. Ibid.

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