Notes de lecture

Building Global Labor Solidarity in a Time of Accelerating Globalization

Par Mis en ligne le 23 février 2018

Kim Scipes (dir.),

Building Global Labor Solidarity in a Time of Accelerating Globalization,

Chicago, Haymarket Books, 2016

Cet ouvrage col­lec­tif dirigé par Kim Scipes, uni­ver­si­taire et mili­tant che­vronné, aborde les enjeux de l’internationalisme syn­di­cal à l’heure d’une mon­dia­li­sa­tion « accé­lé­rée ». Le ton est cri­tique et dia­lec­tique, dans la mesure où la mon­dia­li­sa­tion y est consi­dé­rée à la fois comme un ter­reau fer­tile pour le néo­li­bé­ra­lisme, mais aussi comme un vec­teur de résis­tance, en par­ti­cu­lier pour le mou­ve­ment syn­di­cal. Ce der­nier n’est d’ailleurs pas pris comme un bloc homo­gène et les auteur-e-s optent expli­ci­te­ment pour une ana­lyse pri­vi­lé­giant les syn­di­cats pro­gres­sistes et leur poten­tiel de créa­tion d’un inter­na­tio­na­lisme « par la base ». Le livre pro­pose sept études de cas en Amérique du Nord (États-Unis, Canada et Mexique), en Amérique latine et en Asie (Philippines et Bangladesh). Bien que l’ampleur et l’approche adop­tée dans chaque cha­pitre varient beau­coup, ils apportent tous une contri­bu­tion et des réflexions per­ti­nentes sur ces enjeux.

L’ouvrage s’ouvre sur un cha­pitre théo­rique, signé par Kim Scipes lui-même. Les lec­trices et les lec­teurs déjà fami­liers avec son tra­vail recon­nai­tront son inté­rêt pour la « mon­dia­li­sa­tion par le bas » ins­piré des tra­vaux de Nederveen Pieterse. Autre carac­té­ris­tique des tra­vaux de Scipes : l’association entre le type de syn­di­ca­lisme pra­ti­qué au niveau local/​national et au niveau inter­na­tio­nal. Il consi­dère ainsi que le « syn­di­ca­lisme d’affaires » est un obs­tacle à la construc­tion d’une réelle soli­da­rité syn­di­cale inter­na­tio­nale, alors que les syn­di­cats ayant une approche de « jus­tice sociale » sont ceux vers les­quels se tour­ner pour la construc­tion d’un inter­na­tio­na­lisme plus éga­li­taire, inclu­sif et venant de la base. Le cha­pitre four­nit notam­ment une typo­lo­gie inté­res­sante des niveaux d’internationalisme en fonc­tion de leur capa­cité de trans­for­ma­tion, menant à une clas­si­fi­ca­tion en neuf caté­go­ries d’internationalisme basée sur leurs objec­tifs, depuis les simples amé­lio­ra­tions sala­riales jusqu’aux enjeux poli­tiques plus larges.

Le cha­pitre de Katherine Nastovski inté­res­sera par­ti­cu­liè­re­ment le lec­to­rat cana­dien. Son ample ana­lyse de l’internationalisme syn­di­cal au Canada dans les années 1970 et 1980 éta­blit une dis­tinc­tion claire entre ce qui se fai­sait alors au Département inter­na­tio­nal du Congrès du tra­vail du Canada (CTC) et de nom­breuses ini­tia­tives prises au niveau local. Alors que les orien­ta­tions inter­na­tio­nales du CTC étaient encore très mar­quées par l’anticommunisme, les pro­jets menés par plu­sieurs syn­di­cats de base, notam­ment en réac­tion à la guerre au Viêtnam et au coup d’État au Chili, ont conduit à un modèle de soli­da­rité beau­coup plus trans­for­ma­teur et enra­ciné dans une approche de classe. L’auteure four­nit un ensemble très com­plet de cri­tères per­met­tant de défi­nir et d’analyser ce modèle, tout en recon­nais­sant ses limites, notam­ment le natio­na­lisme de gauche cana­dien.

Trois cha­pitres portent plus direc­te­ment sur la situa­tion aux États-Unis. Jenny Jungehülsing pro­pose un argu­ment très convain­cant sur les varia­tions du rôle des tra­vailleuses et des tra­vailleurs migrants dans les dyna­miques de la soli­da­rité trans­na­tio­nale. Elle s’appuie en cela sur une com­pa­rai­son très rigou­reuse entre un syn­di­cat local de l’Union inter­na­tio­nale des employé-e-s de ser­vice (UIES) de Los Angeles comp­tant de nom­breuses et nom­breux membres sal­va­do­riens, et un dis­trict des Métallurgistes unis d’Amérique (les Métallos) en Indiana et en Illinois repré­sen­tant un fort contin­gent de tra­vailleuses et tra­vailleurs mexi­cains. Le groupe des Salvadoriennes et des Salvadoriens avait main­tenu des liens poli­tiques forts avec leur pays d’origine, en par­ti­cu­lier par le biais du Front Farabundo Marti de libé­ra­tion natio­nale (FMLN), et ont ainsi joué un rôle impor­tant dans l’établissement de rap­ports étroits entre le FMLN et l’UIES. Les membres mexi­cains des Métallos, quant à eux, ont contri­bué à ren­for­cer le sou­tien offert par leur syn­di­cat au Syndicat mexi­cain des mineurs (los Mineros), mais en étant moti­vés par leur atta­che­ment géné­ral à leur pays d’origine plutôt que par de fortes convic­tions poli­tiques.

Le cha­pitre de David Bacon sur la soli­da­rité à la fron­tière États-Unis/Mexique aborde des enjeux simi­laires. Après avoir rap­pelé l’histoire mou­ve­men­tée des rap­ports entre syn­di­cats mexi­cains et état­su­niens, en par­ti­cu­lier depuis la signa­ture de l’ALENA, il insiste sur les liens durables créés entre syn­di­cats des deux pays, en par­ti­cu­lier l’alliance entre les Métallos et los Mineros, mais aussi le cas emblé­ma­tique du Syndicat mexi­cain des tra­vailleurs et tra­vailleuses de l’électricité. Là aussi, le rôle des tra­vailleuses et des tra­vailleurs migrants est sou­li­gné, notam­ment dans son étude de l’entente entre le Syndicat état­su­nien des tra­vailleurs et tra­vailleuses agri­coles et le Front bina­tio­nal des orga­ni­sa­tions indi­gènes de l’État d’Oaxaca (Mexique).

Le texte de Michael Zweig se concentre plutôt sur les dyna­miques internes du syn­di­ca­lisme état­su­nien, en par­ti­cu­lier sur les ten­sions entre la direc­tion de l’AFL-CIO et ses com­po­santes plus pro­gres­sistes. Il déve­loppe plus spé­ci­fi­que­ment le cas de l’opposition syn­di­cale à la guerre pour démon­trer l’évolution de la posi­tion de l’AFL-CIO à cet égard (depuis un sou­tien quasi aveugle au gou­ver­ne­ment état­su­nien jusqu’à une posi­tion plus cri­tique). Il docu­mente le cas d’un réseau de syn­di­ca­listes oppo­sés à la guerre (U.S. Labor Against War) qui a non seule­ment permis de bâtir des liens de soli­da­rité avec des syn­di­cats ira­quiens, mais aussi de faire évo­luer l’AFL-CIO elle-même.

Le cha­pitre de Bruno Dobrusin déplace la focale sur le sud du conti­nent. Il construit une com­pa­rai­son inté­res­sante entre le mou­ve­ment d’opposition à la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) et les luttes contem­po­raines contre l’extractivisme. Il pointe notam­ment le fait que ce sont les mêmes syn­di­cats pro­gres­sistes ayant été les fers de lance de la lutte à la ZLEA qui cri­tiquent aujourd’hui les modèles de déve­lop­pe­ment basés prin­ci­pa­le­ment sur l’extraction et l’exportation des res­sources natu­relles. À l’opposé, les syn­di­cats plus conser­va­teurs qui ne se sont pas enga­gés dans les com­bats contre le libre-échange conti­nen­tal sou­tiennent main­te­nant l’extractivisme. L’auteur sou­ligne tou­te­fois l’échec des gou­ver­ne­ments de gauche sud-amé­ri­cains à sortir de ce vieux modèle de déve­lop­pe­ment, tout en trou­vant un cer­tain espoir dans les orien­ta­tions de type « mou­ve­ment social » de plu­sieurs orga­ni­sa­tions de la région, notam­ment la Confédération syn­di­cale des Amériques.

Finalement, deux cha­pitres portent sur des cas asia­tiques. Celui de Timothy Ryan sur le Bangladesh est un peu sur­pre­nant dans la mesure où celui-ci tra­vaille pour le Solidarity Center de l’AFL-CIO, une orga­ni­sa­tion que Kim Scipes a abon­dam­ment cri­ti­quée dans ses tra­vaux. Le direc­teur de l’ouvrage le recon­naît d’ailleurs dans l’introduction, mais sou­ligne que ce choix a été fait en jugeant la contri­bu­tion de Timothy Ryan à sa face même. Le cha­pitre relate en détail les cam­pagnes menées en faveur de l’amélioration des condi­tions de tra­vail dans l’industrie du vête­ment au Bangladesh, et notam­ment l’utilisation d’outils inter­na­tio­naux et le rôle joué par l’AFL-CIO à cet égard. Le choix fait par l’auteur d’analyser ces cam­pagnes en uti­li­sant les « cinq étapes du deuil » n’est tou­te­fois pas vrai­ment convain­cant. Même s’il débouche sur quelques élé­ments stra­té­giques per­ti­nents, l’analyse prend alors une tour­nure psy­cho­lo­gi­sante et dénuée de dimen­sion poli­tique qui laisse scep­tique.

Le cha­pitre de Kim Scipes sur la cen­trale syn­di­cale phi­lip­pine Kilusang Mayo Uno (KMU) four­nit un por­trait détaillé de cette orga­ni­sa­tion pro­gres­siste plutôt mécon­nue. L’auteur y sou­ligne les stra­té­gies d’alliance adop­tées par KMU, l’importance qui y est accor­dée à la for­ma­tion syn­di­cale et le modèle de « syn­di­ca­lisme authen­tique » promu par la cen­trale. La dimen­sion inter­na­tio­nale n’est tou­te­fois pas très cen­trale dans ce cha­pitre, si ce n’est au tra­vers du pro­gramme de visi­teurs inter­na­tio­naux mis en place par KMU et grâce auquel Kim Scipes lui-même en est venu à en apprendre plus sur cette orga­ni­sa­tion.

Bref, Building Global Labor Solidarity ras­semble des études de cas fouillées qui per­mettent de voir com­ment un inter­na­tio­na­lisme pro­gres­siste peut se construire à partir de la base. Comptant des exemples tant du Nord que du Sud, l’ouvrage four­nit une pers­pec­tive nou­velle et ins­pi­rante sur les pos­si­bi­li­tés de bâtir une soli­da­rité syn­di­cale trans­na­tio­nale.


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