Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Bruno Bosteels, The Actuality of Communism, Londres, Verso, 2011

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 16 mars 2020

Bruno Bosteels est l’un des pen­seurs radi­caux qui s’activent depuis trois ans dans le mou­ve­ment intel­lec­tuel voué à la relance de « l’Idée du com­mu­nisme » qu’a amorcé le phi­lo­sophe fran­çais Alain Badiou.

Lors de confé­rences inter­na­tio­nales tenues à Londres en 2009, à Berlin en 2010 et à New York en 2011, des pen­seurs aussi connus que Slavoj Žižek, Toni Negri, Michael Hardt, Étienne Balibar, Jacques Rancière ou Peter Hallward ont pris part à ces débats à très haute teneur phi­lo­so­phique. Des débats qui ont par ailleurs donné lieu à une four­née de livres.[1]

Sans être aussi connu que ces grands noms de la pensée cri­tique contem­po­raine, Bruno Bosteels, d’origine belge, mais pro­fes­seur de lit­té­ra­ture à la pres­ti­gieuse uni­ver­sité amé­ri­caine Cornell et tra­duc­teur en anglais de plu­sieurs ouvrages d’Alain Badiou, apporte néan­moins avec son der­nier livre, The Actuality of Communism, quelques élé­ments nou­veaux et ori­gi­naux à ce cou­rant de pensée qui cherche à réha­bi­li­ter la notion de com­mu­nisme par delà l’effondre- ment des régimes qui en por­taient le nom.

Tout en affir­mant sa com­pré­hen­sion de la démarche d’Alain Badiou cher- chant à confé­rer une nou­velle légi­ti­mité au terme de com­mu­nisme, Bosteels exprime des réserves et des cri­tiques par rap­port à l’approche qu’il juge un peu trop spé­cu­la­tive et abs­traite du phi­lo­sophe fran­çais. Ainsi le concept avancé par Badiou d’une idée com­mu­niste intem­po­relle (l’hypothèse com­mu­niste) qui exis­te­rait à tra­vers l’histoire et serait le fon­de­ment de toute poli­tique d’émancipation « a de nos jours, sans aucun doute, une impor­tante effi­ca­cité tac­tique et même stra­té­gique. Cependant, étant donné le besoin urgent d’éviter une élabo- ration ultra gau­chiste d’une sorte de com­mu­nisme pur, hors de tout moment et lieu donné, j’aimerais pro­po­ser au contraire une arti­cu­la­tion plus dia­lec­tique de l’intemporel (ou du non-his­to­rique), avec des ana­lyses concrètes por­tant sur l’histoire des poli­tiques socia­listes, com­mu­nistes et de gauche » (p. 278).

Fidèle à cette approche, qu’il étaie d’ailleurs par une cri­tique du « gau­chisme spé­cu­la­tif » dont seraient cou­pables ceux qui tentent de réin­ven­ter la poli­tique à partir de la seule recherche phi­lo­so­phique, Bosteels conseille aux pen­seurs cri­tiques de faire preuve d’une « cer­taine modes­tie et réa­lisme », car com­prendre les défaites et faillites du socia­lisme et du com­mu­nisme au xxe siècle ne serait pas prin­ci­pa­le­ment une ques­tion phi­lo­so­phique, « mais sur­tout une ques­tion idéo­lo­gique et poli­tique » (p. 274).

S’éloignant de la défi­ni­tion du com­mu­nisme comme une idée pure portée par des axiomes inva­riants à tra­vers l’histoire (Badiou), ou bien de celle qui le rat­ta­che­rait à l’appartenance à un parti ou pro­gramme (notion cou­rante au xxe siècle), Bosteels opte pour la concep­tion que Marx en avait donnée dès 1845 dans L’idéologie alle­mande. Le com­mu­nisme, y écri­vait-il, doit « être actua­lisé et orga­nisé comme le mou­ve­ment réel qui abolit l’état actuel des choses » (p. 84). Poursuivant cette démarche dia­lec­tique d’insertion du com­mu­nisme dans l’histoire et le concret, Bosteels se penche sur le cas de la Bolivie de Morales et de la pensée poli­tique de Alvaro Garcia Linera, vice-pré­sident et théo­ri­cien du

nou­veau régime. Cet ancien gué­rilléro, passé de la lutte armée à la lutte par­le­men­taire sans avoir renié ses anciennes convic­tions révo­lu­tion­naires, tente, selon Bosteels, de for­mu­ler une pra­tique poli­tique qui per­met­trait de rendre pos­sible l’hypothèse com­mu­niste dans le cas de la Bolivie.

Faisant preuve d’audace théo­rique et pra­tique, Linera évoque la pos­si­bi­lité d’un État non capi­ta­liste alter­na­tif qui sou­tien­drait acti­ve­ment le déploie­ment des capa­ci­tés orga­ni­sa­tion­nelles auto­nomes de la société en élar­gis­sant l’autonomie de la base ouvrière et les formes d’économie com­mu­nau­taire pay­sanne. Ce revi­re­ment presque com­plet de Linera par rap­port à ses anciennes convic­tions gau­chistes sur l’État est ana­lysé avec rigueur et sans com­plai­sance par Bosteels dans le cha­pitre 5 de son livre. Chemin fai­sant, Bosteels sou­ligne ce qui, selon lui, est l’apport le plus ori­gi­nal de Linera à la théo­rie mar­xiste, soit l’analyse des formes d’auto-organisation des masses pay­sannes boli­viennes et leur rôle dans le pas­sage éven­tuel à une société post­ca­pi­ta­liste.

Bien que Bruno Bosteels soit l’un des théo­ri­ciens les moins connus de la mou­vance d’Alain Badiou, il apporte avec The Actuality of Communism une contri­bu­tion impor­tante à un cou­rant de pensée, certes inno­vant, mais qui pèche sou­vent par une trop grande abs­trac­tion théo­rique.

Pour le lec­teur fran­co­phone qui cher­che­rait à se fami­lia­ri­ser avec la pensée de Bosteels, nous sug­gé­rons la lec­ture de sa contri­bu­tion dans l’ouvrage col­lec­tif L’idée du com­mu­nisme publié en 2010 sous l’égide d’Alain Badiou et de Sla- voj Žižek.


  1. Voir Alain Badiou et Slavoj Žižek, L’ idée du com­mu­nisme, Fécamp, Lignes, 2010 ; Alain Badiou et Slavoj Žižek L’ idée du com­mu­nisme, volume 2, Fécamp, Lignes, 2011 ;« Communisme ? », Actuel Marx, n° 48, sep­tembre 2010.

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