La gauche et la corruption

Brésil : « ceci n’est pas une lutte de classes »…

Francisco ''Chico'' Whitaker, un des fondateurs du Forum social mondial, invité au FSM de Montréal

Mis en ligne le 20 avril 2016

chico_whitaker_(2)Les pro­blèmes que vit main­te­nant le Brésil ne peuvent être réduits à la seule ques­tion de la cor­rup­tion. On ne peut pas dire que c’est la cor­rup­tion seule qui a englouti le parti de Lula, celui-là même qui avait apporté à la pré­si­dence de la République l’espérance popu­laire d’en finir avec la scan­da­leuse inéga­lité sociale bré­si­lienne.

La cor­rup­tion est certes le vec­teur d’une énorme crise qui para­lyse aujourd’hui le gou­ver­ne­ment ainsi que l’économie, et crée des anta­go­nismes sociaux dan­ge­reux pour la démo­cra­tie, dure­ment conquise après 20 ans de dic­ta­ture mili­taire. Mais les pro­blèmes actuels, nés après les élec­tions de 2014, tra­duisent en fait la non-accep­ta­tion par les classes moyennes et aisées des résul­tats de l’élection de 2002, qui a mené à la pré­si­dence un ouvrier métal­lur­giste et au pou­voir un parti dont la majo­rité des diri­geants se déclarent socia­listes. C’est pour­quoi j’ai repris, dans le titre de ce texte, la trou­vaille du jour­nal Le Monde dans un texte récent sur ce qui se passe au Brésil : « ceci n’est pas un coup d’État »…

Au len­de­main de la pre­mière vic­toire de Lula, ceux et celles qui ne vou­laient pas perdre leurs pri­vi­lèges ont com­mencé à agir pour reve­nir au pou­voir le plus tôt pos­sible. Cependant Lula a habi­le­ment rendu cet objec­tif dif­fi­cile en com­bi­nant des ini­tia­tives contre la pau­vreté extrême, comme les pro­grammes « faim-zéro » et « bourse-famille », et un dia­logue direct avec les chefs d’entreprise, et s’appuyant sur des cré­dits et des tra­vaux publics de grandes dimen­sions.

Certaines mesures comme l’acceptation des OGM ou la reprise du pro­gramme nucléaire ont amené des cri­tiques, ainsi que la non-réa­li­sa­tion de la réforme agraire pour­tant pro­mise dans le dis­cours d’investiture. D’autre part, l’arrivée au pou­voir du Parti des tra­vailleurs (PT) a nui à la dyna­mique des mou­ve­ments sociaux, qui ont dû com­po­ser avec la dif­fi­culté de cri­ti­quer un gou­ver­ne­ment qu’ils avaient élu. Mais la posi­tion clas­sique d’assurer la crois­sance éco­no­mique a satis­fait la majo­rité. Réélu confor­ta­ble­ment, Lula a fini son deuxième mandat avec une énorme popu­la­rité et a faci­le­ment obtenu l’élection de la can­di­date de son choix, l’actuelle pré­si­dente Dilma Rousseff.

Ni Lula ni le PT n’ont voulu cepen­dant prendre de front la culture poli­tique bré­si­lienne, pleine de contra­dic­tions. En raison de la pro­mis­cuité entre le public et le privé, cette culture trans­forme le pou­voir exé­cu­tif et spé­cia­le­ment les par­le­ments, à tous les niveaux, en des lieux de choix pour les oppor­tu­nistes de tous côtés. Dans ce milieu pro­pice au déve­lop­pe­ment de la cor­rup­tion, de dan­ge­reux acteurs connus de tout le monde ont gagné du ter­rain : il s’agit des grandes entre­prises de tra­vaux publics qui sont prêtes à finan­cer les élec­tions de n’importe qui sans dis­tinc­tion d’idéologie, pour ensuite appuyer les gou­ver­nants en atten­dant leur rétri­bu­tion…

Lula a créé de nou­veaux orga­nismes pour com­battre direc­te­ment la cor­rup­tion, tout en sachant que les enquêtes néces­saires n’épargneraient aucun parti. Il a aussi agi dif­fé­rem­ment des pra­tiques habi­tuelles – de ceux qui cherchent à se pro­té­ger pour le futur… – en nom­mant à la direc­tion des dif­fé­rents orga­nismes d’État des fonc­tion­naires élus par leurs cama­rades. Il recueille main­te­nant les fruits de ces déci­sions cor­rectes mais ris­quées.

Grâce à de vrais coups de chance, la police fédé­rale et le judi­ciaire découvrent peu à peu les preuves d’éléments plus ou moins connus : les plus grandes entre­prises bré­si­liennes s’entendaient entre elles – avec des com­plices à l’intérieur de l’État – pour arra­cher des reve­nus de la grande entre­prise pétro­lière bré­si­lienne et des contrats du gou­ver­ne­ment pour de grands tra­vaux publics, et finan­çaient les cam­pagnes élec­to­rales de tous les partis, y com­pris celles des plus prag­ma­tiques du PT…

Les condi­tions défa­vo­rables de l’économie mon­diale à partir de la crise de 2008 ont rendu dif­fi­cile le pre­mier mandat de Dilma. Ensuite, elle a été réélue de jus­tesse, avec une cam­pagne uti­li­sant des argu­ments de com­mu­ni­ca­tion peu judi­cieux, qui ont permis à ses oppo­sants de remettre en ques­tion sa vic­toire. Lula et Dilma ont ensuite été atteints par des enquêtes qui ne sont pour le moment que des enquêtes…

« L’autre moitié » des élec­teurs s’est alors accro­chée à cet ensemble de condi­tions pour, enfin, tenter de battre le PT. Tout en comp­tant sur l’appui expli­cite des grands médias, acteurs très impor­tants tou­jours au ser­vice des grands inté­rêts, elle cherche à démon­ter le mythe de Lula, pour l’empêcher de se pré­sen­ter aux élec­tions de 2018. Et ce, même si les enquêtes n’arriveront pro­ba­ble­ment pas à trou­ver un seul cen­time d’argent public dans les poches de Lula et de Dilma.

Crédit photo : http://​alche​tron​.com/​C​h​i​c​o​-​W​h​i​t​a​k​e​r​-​9​0​2​035-W

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