Valleyfield, mémoires et résistances

Bref portrait d’une ville fragile

Il était une fois Valleyfield

Par Mis en ligne le 03 mars 2020

La muni­ci­pa­lité de Salaberry-de-Valleyfield d’aujourd’hui est née en 2002 de sa fusion avec les anciennes villes de Saint-Timothée et de Grande-Île. Comme capi­tale de la région du Suroît, elle dis­pose d’un impor­tant pôle ins­ti­tu­tion­nel : hôpi­tal, CLSC, cégep, école secon­daire. La situa­tion géo­gra­phique de la ville, en plein milieu du fleuve Saint-Laurent, à cheval entre les deux rives, entou­rée ainsi de magni­fiques plans d’eau, consti­tue un avan­tage impor­tant pour le tou­risme et les acti­vi­tés aqua­tiques, mais en raison de la proxi­mité de la fron­tière avec les États-Unis, elle com­porte aussi des aspects néga­tifs, dont la contre­bande de ciga­rettes.

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Aperçu de la popu­la­tion[1]

En 2016, Salaberry-de-Valleyfield, comp­tait 40 745 habi­tants, ce qui repré­sente un faible taux d’accroissement de 1,7 % par rap­port à 2011. En com­pa­rai­son, Beauharnois, la ville voi­sine, a vu sa popu­la­tion aug­men­ter de 7,3 %. Entre 2011 et 2016, la ville a accueilli une moyenne de 133 nou­veaux rési­dents et rési­dentes par année, alors qu’à la même période, le quar­tier Georges-Leduc subis­sait une baisse de 3,9 %.

  • Salaberry-de-Valleyfield se situe au 15e rang des agglo­mé­ra­tions selon le recen­se­ment du Québec.
  • Les jeunes de moins de 18 ans repré­sentent 16,2 % de la popu­la­tion, les adultes de 18-64, 60 % et les per­sonnes âgées de 65 ans et plus, 23,8 %. On y compte un peu plus de femmes que d’hommes.
  • La com­mu­nauté d’expression anglaise consti­tue 3,5 % de la popu­la­tion com­pa­ra­ti­ve­ment à 11,6 % pour la Montérégie et 13,7 % pour le Québec.
  • La popu­la­tion immi­grante repré­sente moins de 2,4 % des habi­tants de Salaberry-de-Valleyfield contre 12,6 % pour l’ensemble du Québec
  • Le comté de Beauharnois où se situe la muni­ci­pa­lité de Salaberry- de-Valleyfield compte 1,3 % de per­sonnes autoch­tones.
  • À l’échelle du comté, 31,4 % des per­sonnes déclarent un revenu annuel de moins de 20 000 dol­lars.

Les familles

Selon les chiffres de 2016, Salaberry-de-Valleyfield accueille 13 527 familles, dont 32,4 % sont mono­pa­ren­tales, com­pa­ra­ti­ve­ment à 24,6 % pour le Québec. Cette situa­tion de mono­pa­ren­ta­lité touche jusqu’à 44 % des familles des quar­tiers popu­laires comme Champlain et Robert-Cauchon. Quelques indi­ca­teurs signalent cette fra­gi­lité démo­gra­phique :

Le taux des signa­le­ments trai­tés par la Direction de la pro­tec­tion de la jeu­nesse (DPJ) est de 94/1000, com­pa­ra­ti­ve­ment à 38,6/1000 en Montérégie.

En 2016, 9,5 % des enfants avaient un poids à la nais­sance infé­rieur à la moyenne, com­pa­ra­ti­ve­ment à 8,7 % au Québec.

En 2015, sur le ter­ri­toire du Suroît, 8,6 % des familles avec enfants de 0-17 ans vivaient sous le seuil du faible revenu.

Une situa­tion par­ti­cu­lière affecte la région : le vieillis­se­ment. Certes, cette réa­lité repré­sente un défi pour l’ensemble du Québec car en 2056, la popu­la­tion des 65 ans et plus dou­blera. Mais aujourd’hui, 47 % de la popu­la­tion cam­pi­val­len­sienne a 50 ans et plus. Des pro­por­tions plus éle­vées s’observent dans les quar­tiers Georges Leduc et Champlain. De plus, envi­ron 32 % des per­sonnes âgées, majo­ri­tai­re­ment des femmes à faible revenu, vivent seules.

Sécurité et taux de cri­mi­na­lité

La ville de Salaberry-de-Valleyfield pré­sente un des taux de négli­gence les plus élevés au Québec. Selon les Centres jeu­nesse, en 2013, 22,9 % des signa­le­ments rete­nus étaient pour négli­gence, dont 15,8 % pour risque sérieux de négli­gence, 18 % pour abus phy­sique et 15,9 % pour mau­vais trai­te­ment psy­cho­lo­gique[2].

En 2017-2018 on a compté 729 crimes contre la per­sonne à Salaberry-de-Valleyfield, 834 crimes contre la pro­priété et 229 inter­ven­tions en lien avec la loi régle­men­tant les drogues et stu­pé­fiants[3]. Des pro­jets concer­tés avec des orga­nismes et des par­te­naires com­mu­nau­taires sont en cours afin de s’attaquer aux pro­blé­ma­tiques des fugues et de la cri­mi­na­lité sur le ter­ri­toire.

L’insécurité alimentaire

Pour plu­sieurs per­sonnes ainées, les reve­nus pro­ve­nant des pen­sions sont sou­vent insuf­fi­sants et ne per­mettent pas de faire face aux aug­men­ta­tions annuelles des tarifs d’électricité, taxes muni­ci­pales, coûts d’entretien, etc. Il en résulte que de plus en plus d’aîné-e-s sont contraints de devoir couper dans le volet ali­men­taire et leur santé en subit les consé­quences.

Selon la Popote rou­lante, 638 per­sonnes sont béné­fi­ciaires de ses ser­vices, dont 417 femmes et 221 hommes. Le nombre s’accroît d’année en année, comme en témoigne l’augmentation du nombre de repas servis par année (Tableau I).

Tableau I

Nombre de repas servis par la Popote rou­lante de Valleyfield

Années Nombre de repas servis
2017-2018 42 845
2016-2017 43 374
2015-2016 43 827
2014-2015 35 103
2013-2014 29 587

En 2017, la Ville a adopté une poli­tique ali­men­taire visant à offrir des ali­ments de qua­lité dans les infra­struc­tures spor­tives et muni­ci­pales, ainsi que dans les évé­ne­ments orga­ni­sés dans la ville, afin de rendre les envi­ron­ne­ments plus favo­rables à une saine ali­men­ta­tion. Le Service ali­men­taire com­mu­nau­taire a des­servi 4 560 per­sonnes en 2017-2018 et le Café des Deux Pains de Valleyfield (soupe popu­laire) a servi 20 532 repas.

Les déficits de l’habitation

Plus de 40 % des per­sonnes loca­taires habitent un loge­ment qui a été construit avant 1971. Dans les quar­tiers Champlain, Georges-Leduc et Robert-Cauchon, on observe des pro­por­tions supé­rieures à 64 %. Au Québec, ce taux se situe à 37 %. La loca­tion domine le pay­sage immo­bi­lier. Le prix moyen de revente d’une maison uni­fa­mi­liale se retrouve autour de 186 000 dol­lars. Parmi les loca­taires, au-delà de 30 % des foyers consacrent plus de 30 % de leurs reve­nus pour se loger. Cela est en lien avec le coût moyen d’un loyer à Valleyfield (678 dol­lars par mois). Autre fait majeur, selon la der­nière éva­lua­tion, il res­te­rait 700 mai­sons qui ont un sous-sol en terre battue[4].

L’itinérance, un problème sérieux

En 2011, lors d’un pre­mier dénom­bre­ment sur le ter­ri­toire du Suroît, on a compté envi­ron 366 per­sonnes en situa­tion d’itinérance et 1172 per­sonnes à risque. En avril 2018, comme dans la majo­rité des grandes villes du Canada, Valleyfield a par­ti­cipé au dénom­bre­ment des per­sonnes iti­né­rantes. Dans cette seule soirée, on a inter­rogé plus de 120 per­sonnes iti­né­rantes pour connaitre leur réa­lité et leur par­cours de vie. Au total, lors de ce « sillon­nage » des rues, on a vu plus de 300 per­sonnes sans-abri. L’itinérance chez les femmes est plus dif­fi­cile à quan­ti­fier, car beau­coup plus cachée et sou­vent en lien avec la pros­ti­tu­tion. Les trois héber­ge­ments du ter­ri­toire sont au maxi­mum de leur capa­cité à lon­gueur d’année.

La ville de Salaberry-de-Valleyfield est connue comme une plaque tour­nante de l’itinérance au Québec. Cela s’explique en partie par sa situa­tion géo­gra­phique près de Montréal, des fron­tières onta­riennes, amé­rin­diennes et amé­ri­caines, ce qui fait qu’une partie impor­tante de la popu­la­tion désaf­fi­liée migre vers le ter­ri­toire. De plus, il est notoire que la muni­ci­pa­lité abrite de nom­breux orga­nismes com­mu­nau­taires et de cha­rité qui font office d’attraction. Malgré cela, une grande partie de la popu­la­tion mécon­naît cette situa­tion. Pour chan­ger cette per­cep­tion, une vigile annuelle, connue sous l’appellation Nuit des sans-abri, est orga­ni­sée pour sen­si­bi­li­ser la popu­la­tion. Au moins 500 per­sonnes ont par­ti­cipé au der­nier rendez-vous qui a lieu au parc Delpha-Sauvé en octobre 2018.

Tableau II

Estimation du nombre de per­sonnes en situa­tion d’itinérance et à risque d’itinérance

par ter­ri­toire en Montérégie en 2011

Territoire En situa­tion d’itinérance À risque d’itinérance
Longueuil 699 / 973 1904 / 2317
Sainte-Hyacinthe 63 / 77 422 / 515
Granby 256 / 383 725 / 856
Sorel 53 / 67 574 / 699
Suroît (esti­ma­tion mini­male) 366 1172
Saint-Jean 13 / 60 433 / 519

Souce : Guy Vermette, Mobilisation et enga­ge­ment des trois CISSS de la Montérégie pour contri­buer à pré­ve­nir et réduire l’itinérance sur leurs ter­ri­toires, pré­sen­ta­tion aux ges­tion­naires, Centre inté­gré de santé et ser­vices sociaux de la Montérégie-Centre, 27 avril 2017.

Bref portrait de la santé de la population[5]

Terminons avec quelques faits saillants concer­nant la santé de la popu­la­tion du Suroît[6].

En mai 2018, il y avait 4860 per­sonnes ins­crites en attente d’un méde­cin de famille pour le ter­ri­toire du CSSS du Suroît[7].

Les ser­vices pour les malades sont insuf­fi­sants : faible taux de mam­mo­gra­phie chez les femmes de 50-69 ans ; taux d’hypertension arté­rielle et d’hypercholestérolémie parmi les plus élevés de la Montérégie ; taux de retard de crois­sance intra-uté­rine très élevé.

L’Hôpital de Valleyfield (main­te­nant Hôpital du Suroît) est parmi les éta­blis­se­ments dont le pour­cen­tage d’utilisation est le plus élevé au Québec (taux d’occupation de 300 %).

On estime, selon les don­nées de 2011, qu’il y aurait 11 915 per­sonnes de 15 ans et plus vivant avec une inca­pa­cité dont 1135 avec une inca­pa­cité grave.

Des réponses municipales

Ce por­trait assez pré­oc­cu­pant de la situa­tion doit être nuancé du fait des inter­ven­tions des auto­ri­tés muni­ci­pales et de l’important tissu com­mu­nau­taire actif dans la plu­part des sec­teurs et quar­tiers. Du côté de la muni­ci­pa­lité, notons les faits sui­vants :

Depuis plus de dix ans, la muni­ci­pa­lité a mis sur pied un comité pour le déve­lop­pe­ment durable, qui incor­pore quatre axes : éco­no­mique, social, cultu­rel et envi­ron­ne­men­tal. Chaque année, il y a une pré­sen­ta­tion publique des orien­ta­tions avec des indi­ca­teurs de réus­site.

La ville de Salaberry-de-Valleyfield compte envi­ron 100 parcs et espaces verts, plus de 85 kilo­mètres de pistes cyclables et 5 ruelles vertes.

Une carte du citoyen est mise à la dis­po­si­tion des Campivallensiens et Campivallensiennes pour obte­nir des accès gra­tuits ou des tarifs réduits à cer­taines acti­vi­tés. Il y a envi­ron 13 900 cartes en cir­cu­la­tion.

La Ville a adopté en 2015 une poli­tique de sou­tien et d’accréditation des orga­nismes. Il y a 93 orga­nismes accré­di­tés dont 26 orga­nismes com­mu­nau­taires. Plusieurs des orga­ni­sa­tions sont exis­tantes depuis plus de 25 ans. Il y existe neuf concer­ta­tions locales qui traitent de dif­fé­rents enjeux. Les tables de concer­ta­tion mobi­li­sées à partir du CLSC sont très dyna­miques et proac­tives.

Finalement, la Ville a lancé en mai 2019 une nou­velle ver­sion de sa Politique de déve­lop­pe­ment social pour laquelle plus de 60 citoyennes et citoyens et 50 orga­nismes ont été consul­tés.

Louis-Philippe Boucher est orga­ni­sa­teur com­mu­nau­taire à Salaberry-de-Valleyfield


  1. Salaberry-de-Valleyfield, Politique de déve­lop­pe­ment social, mai 2019,<https://​www​.ville​.val​ley​field​.qc​.ca/​s​i​t​e​s​/​d​e​f​a​u​l​t​/​f​i​l​e​s​/​p​d​f​/​A​d​m​i​n​i​s​t​r​a​t​i​o​n​_​m​u​n​i​c​i​p​a​l​e​/​P​o​l​i​t​i​q​u​e​s​_​m​u​n​i​c​i​p​a​l​e​s​/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​_​d​e​v​e​l​o​p​p​e​m​e​n​t​_​s​o​c​i​a​l​-​f​i​n​a​l​e.pdf>; Statistiques Canada, Profil du recen­se­ment de 2016, Salaberry-de-Valleyfield>.
  2. Salaberry-de-Valleyfield, Politique de déve­lop­pe­ment social, 2019, op. cit.
  3. Ibid.
  4. Salaberry-de-Valleyfield, Politique de déve­lop­pe­ment social, 2019, op. cit.
  5. Pour un por­trait de l’éducation, on consul­tera l’article de Dominique Reynolds, « Une région en mal d’éducation », dans ce numéro.
  6. Pour plus de détails, consul­ter Guy Vermette, Plan com­mu­nau­taire en iti­né­rance 2011-201, Montérégie, Agence de la santé et des ser­vices sociaux de la Montérégie, sep­tembre 2011, <http://​extra​net​.san​te​mon​te​re​gie​.qc​.ca/​d​e​p​o​t​/​d​o​c​u​m​e​n​t​/​3​1​6​7​/​P​l​a​n​_​c​o​m​m​u​n​a​u​t​a​i​r​e​_​2​0​1​1.pdf>; Constance Le Bel, Pour une appré­cia­tion de l’état de santé de la popu­la­tion, Direction de la santé publique, sep­tembre 2011 ; Renée Dufour, Surveillance de l’état de santé de la popu­la­tion, Direction de la santé publique, juillet 2008.
  7. Depuis le 1er avril 2015, le CSSS du Suroît est fusionné au nou­veau CISSS de la Montérégie-Ouest.

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