En vue du Forum social mondial à Tunis

Bref aperçu de la situation politique et sociale en Tunisie

Par Mis en ligne le 30 octobre 2012

Si l’on suit les médias fran­çais, et nombre de médias tuni­siens, la Tunisie est, sinon à feu et à sang, du moins qua­si­ment au bord de la guerre civile, sinon plon­gée dans l’obscurantisme, du moins mena­cée dans les semaines qui viennent de la dic­ta­ture…

Pourtant la plu­part du temps et dans la plu­part des villes et vil­lages, chacun vaque pai­si­ble­ment à ses occu­pa­tions. Pourtant les débats fleu­rissent dans la presse ou à la télé­vi­sion.

Tout n’est pas sans nuages pour autant. La situa­tion éco­no­mique n’est pas brillante, le chô­mage, et tout par­ti­cu­liè­re­ment le chô­mage des jeunes, est à un au niveau dra­ma­tique. Après une embel­lie cet été, le tou­risme s’est effon­dré en fin de saison suite à l’assaut des sala­fistes contre l’ambassade des États-Unis. Un « dia­logue social » est en cours entre patro­nat, syn­di­cats et État et le gou­ver­ne­ment a concédé des hausses de salaires impor­tantes, mais la contes­ta­tion sociale demeure. Quotidiennement, des mani­fes­tants aussi paci­fiques que divers apos­trophent les gou­ver­nants qui sortent de la Kasbah, le siège des ser­vices du Premier Ministre, pour que soient réglés leurs pro­blèmes spé­ci­fiques d’emploi, de statut, de salaires, de conti­nuité des ser­vices publics. Des caté­go­ries diverses reven­diquent et mani­festent un peu par­tout.

Par exemple en ce début d’automne, les méde­cins et phar­ma­ciens étaient en grève à Sfax, les jour­na­listes pro­tes­taient, les ins­ti­tu­teurs mena­çaient de cesser le tra­vail. Dans cer­taine villes ou des régions déshé­ri­tées, les habi­tants s’insurgeaient contre la vie chère, le chô­mage, l’impression d’être oubliés ou incom­pris ; ainsi à quelques jours d’intervalle les habi­tants de Tataouine dans le Sud se sont sou­le­vés (il a fallu « exfil­trer » le gou­ver­neur), puis ceux des régions cen­trales de Sidi Bouzid et Kasserine, ber­ceaux de la révo­lu­tion, ont fait grève et mani­festé et ont été répri­més par la police, avant que des affron­te­ments aient lieu à Djerba.

Le gou­ver­ne­ment est contesté, accusé d’incompétence, d’incohérence, de mol­lesse, de sou­mis­sion à l’étranger occi­den­tal ou orien­tal, mais accusé aussi d’autoritarisme, de bru­ta­lité… Et l’on dénonce la main­mise sup­po­sée des nadhaouis sur les postes clés, voire la ten­ta­tion tota­li­taire du parti isla­miste Ennadha…

Pour autant les oppo­si­tions, très écla­tées, semblent inca­pables de pré­sen­ter des pro­jets poli­ti­que­ment cré­dibles, des alter­na­tives répon­dant aux demandes sociales…

Opposition contre « troïka » ou tous contre les islamistes ?

Rappelons que la Tunisie actuel­le­ment gou­ver­née par une alliance des trois partis arrivé en tête aux élec­tions d’octobre 2011[i], « la troïka » com­po­sée de deux partis laïcs, Ettakadol (Forum démo­cra­tique pour le tra­vail et les liber­tés) dirigé par le pré­sident de l’Assemblée Nationale Mustapha Ben Jaaffar, le Congrès pour la République (CPR), natio­na­liste de centre gauche du Président de la République Moncef Marzouki et prin­ci­pa­le­ment d’Ennadha, le parti isla­miste grand vain­queur des élec­tions, qui domine l’exécutif avec le Premier ministre Hamadi Jebali.

Face à Ennadha, le conçurent le plus sérieux, du moins sur le plan élec­to­ral si l’on en croit les son­dages et si l’on pense aux pro­chaines élec­tions (cf. plus loin) semble être le tout nou­veau mou­ve­ment Nidaa Tounes (Appel de la Tunisie) lancé par Béji Caïd Essebsi, ancien Premier ministre de la tran­si­tion (mars à octobre 2011), et jadis ministre de Bourguiba. Il a réus­sit à ras­sem­bler autour de lui des per­sonnes très diverses, ancien des­tou­riens ou RCD[ii], syn­di­ca­listes et patrons, mili­tants libé­raux ou de gauche. Le sou­tien du parti Al Massar (la Voie Démocratique et Sociale) parait acquis, ce parti s’est consti­tué autour des mili­tants d’Ettajdid (l’ancien Parti com­mu­niste tuni­sien). Le Parti Républicain (Al Joumhouri), cen­triste, consti­tué autour de l’ancien Parti démo­cra­tique pro­gres­siste (PDP) de Ahmed Néjib Chebbi, le grand vaincu des élec­tions d’octobre 2011, parait n’avoir guère d’autre choix que de s’y allier. Ce pôle laïc, plutôt libé­ral-démo­crate, aux contours idéo­lo­giques flous et au pro­gramme incer­tain, est d’abord un front anti-Ennadha.

A gauche vient de se consti­tuer un Front popu­laire regrou­pant une dou­zaine de petits partis natio­na­listes ou mar­xistes dont les plus impor­tants sont le Parti tuni­sien du tra­vail (PT, ancien Parti com­mu­niste des ouvriers de Tunisie) dirigé par Hamma Hammami et les Patriotes démo­crates.

La plu­part des partis laïques, y com­pris ceux de la troïka, CPR et Ettakadol, ont subi ces der­niers mois des départ, scis­sions, trans­ferts… et la plu­part des regrou­pe­ments de partis ont entraîné… des départs de mili­tants vers d’autres partis ou regrou­pe­ments ! Comme on peut en avoir un aperçu (très sim­pli­fié ci-dessus), la valse des noms et des sigles n’a pas cessé depuis la révo­lu­tion, et les pro­grammes des uns et des autres demeurent assez obs­curs pour une majo­rité de tuni­siens. La composition/​recomposition du champ poli­tique est loin d’être ache­vée

Ennadha avec ou contre la galaxie salafistes ?

Ennadha, créé dans les années 70 en s’inspirant des Frères musul­mans égyp­tiens, for­te­ment réprimé sous Bourguiba, puis sous Ben Ali, est aujourd’hui un vaste mou­ve­ment dirigé par un noyau de mili­tants dont beau­coup ont connu la prison et/​ou l’exil, et qui a été rejoint depuis la chute de Ben Ali par toutes sortes de gens. Le mou­ve­ment demeure en appa­rence unifié autour de sa direc­tion et de son leader cha­ris­ma­tique Rachid Ghannouchi mais il est natu­rel­le­ment tiraillé entre anciens mili­tants et nou­veaux adhé­rents, géné­ra­tions dif­fé­rentes, pola­ri­tés fon­da­men­ta­listes et réfor­mistes, tech­no­crates néo­li­bé­raux et tri­buns popu­listes. Bien que l’action gou­ver­ne­men­tale soit cri­ti­quée, le parti conserve une forte popu­la­rité (les inten­tions de votes en sa faveur demeurent, d’après les son­dages, élevés), mais doit faire face à la sur­en­chère « sala­fiste ».

Les « sala­fistes » sont des isla­mistes radi­caux de diverses obé­diences. Cela va des partis légaux comme les radi­caux du Hizb Ut Tharir (sec­tion tuni­sienne d’un mou­ve­ment inter­na­tio­nal), le parti Islah (équi­valent du parti sala­fiste conser­va­teur égyp­tien An Nour) jusqu’aux réseaux plus ou moins dji­ha­distes dont Ansar Al Charia, res­pon­sable de l’attaque de l’ambassade des États-Unis, en pas­sant par des groupes plus ou moins spon­ta­nés. Certains béné­fi­cient de sou­tiens exté­rieurs (saou­diens, mais on parle aussi … des ser­vices secrets algé­riens), mais cela ne fait pas des sala­fistes tuni­siens des pro­duits d’importation. Si le poten­tiel élec­to­ral des partis légaux paraît limité, les sala­fistes sont par­ve­nus à capter la colère d’une partie de la jeu­nesse et à s’implanter dans cer­taines régions déshé­ri­tées (sur­tout le Nord Ouest).

A Ennadha on ne veut pas com­battre de manière glo­bale (et a for­tiori répri­mer) les sala­fistes (« nos enfants tur­bu­lents » dit Ghannouchi), sauf évi­dem­ment les dji­ha­distes. Mais le pou­voir doit faire face, à une stra­té­gie de « pression/​débor­de­ment » de cer­tains sala­fistes, une poli­tique de désta­bi­li­sa­tion par pro­vo­ca­tions suc­ces­sives.

Un front social éclaté, mais des organisations de la société civile puissantes ou actives

Le mou­ve­ment syn­di­cal est his­to­ri­que­ment impor­tant en Tunisie. La grande cen­trale UGTT (Union géné­rale tuni­sienne du tra­vail) demeure puis­sante, prin­ci­pa­le­ment dans les sec­teurs « inclus » du sala­riat tuni­sien, indus­trie et mines, fonc­tion publique, etc., et un point d’appui pour la mobi­li­sa­tion sociale. L’influence des cou­rants de gauche y est impor­tante. D’autres syn­di­cats, caté­go­riels ou cor­po­ra­tistes se sont déve­lop­pés dans cer­tains sec­teurs. Une partie des jeunes chô­meurs s’est orga­ni­sée dans l’Union des diplô­més chô­meurs (UDC) qui existe un peu par­tout dans le pays.

Sur le plan de la défense des droits civiques, la Ligue tuni­sienne de défense des droits de l’homme (LTDH) demeure une orga­ni­sa­tion plu­ra­liste et recon­nue et pré­sente un peu par­tout dans le pays. D’autres orga­ni­sa­tions qui ont résisté à la dic­ta­ture sont tou­jours très actives comme l’Association tuni­sienne des femmes démo­crates (ATFD) ou l’Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche et le Développement (AFTRD).

Si les réseaux de soli­da­rité et asso­cia­tions de bien­fai­sance isla­mique sont très impor­tants, les orga­ni­sa­tions « de masse » proches d’Ennadha (jeunes, étu­diants, femmes…) demeurent rela­ti­ve­ment peu struc­tu­rés (beau­coup moins par exemple que chez les Frères musul­mans en Égypte), et les mili­tants nadhaouis dans les syn­di­cats ou asso­cia­tions pro­fes­sion­nelle encore assez peu nom­breux.

Les sala­fistes sont mino­ri­taires mais très actifs dans cer­taines facs et cer­tains quar­tiers… Des sala­fistes ont par­fois atta­qué locaux ou réunions de l’UGTT, l’UDC ou la LTDH.

Une partie de la jeu­nesse mili­tante, ou mili­tante poten­tielle ou inter­mit­tente, a du mal à se recon­naître, en dehors du cas de l’UDC, dans les orga­ni­sa­tions civiles « tra­di­tion­nelles » (UGTT, LTDH, ATFD, partis de gauche et du centre…) et cherche plus ou moins à se lier en réseaux. Certains par exemple autour de l’initiative du Manifeste du 20 mars

A coté de ces sec­teurs orga­ni­sés existent une mul­ti­tude de petits réseaux plus ou moins for­ma­li­sés et écla­tés, de regrou­pe­ments locaux ou com­mu­nau­taires, etc.

Le Forum social mondial en Tunisie est-il possible ?

La Tunisie vit une crise poli­tique. Les consti­tuants ne sont pas encore par­ve­nus à déga­ger un consen­sus pour l’adoption de la consti­tu­tion. Les diver­gences portent sur les réfé­rences plus ou moins « isla­mistes » de cer­tains articles, mais sur­tout sur la nature du future régime plus pré­si­den­tiel (option défen­due par la majo­rité de la gauche et du centre laïc) ou plus par­le­men­taire (option défen­due plutôt par Ennadha). Du coup, à la date de rédac­tion de ce texte, il est évident que le butoir du 23 octobre – pour le dépôt du projet de consti­tu­tion et la fin du mandat des consti­tuants – ne sera pas res­pec­tée. En consé­quence les élec­tions ini­tia­le­ment pré­vues vers mars repous­sées, (avec préa­la­ble­ment l’adoption de loi élec­to­rale). Elles auront lieu sans doute à la fin du prin­temps ou au début de l’automne 2013. D’ici là évi­dem­ment la riva­lité entre partis et la pola­ri­sa­tion entre camps poli­tiques va se déve­lop­per…

Il est bien évident qu’un Forum social, a for­tiori un FSM, n’a pas à servir de champ clos aux débats poli­tiques tuni­siens ou de tri­bune de pro­pa­gande (ce qui pour­rait être une ten­ta­tion si le forum se dérou­lait trop près des échéances élec­to­rales). Mais il doit être un grand ras­sem­ble­ment des orga­ni­sa­tions de la société civile, de la confron­ta­tion des expé­riences et des points de vues avec les mou­ve­ments orga­ni­sés homo­logues, la confron­ta­tion des thé­ma­tiques de luttes socié­tales et de construc­tion d’alternatives com­munes, des pays voi­sins et du monde.

La mobi­li­sa­tion des orga­ni­sa­tions et réseaux sociaux en Tunisie est déjà forte. L’Assemblée pré­pa­ra­toire du Forum de Monastir en juillet a réuni 1700 per­sonnes soit trois fois plus de par­ti­ci­pants que prévu, jeunes notam­ment. Des Forums sociaux régio­naux vont avoir lieu au Sud (mi octobre) puis au centre et au nord du pays dans les semaines viennent. La dyna­mique du Forum social magh­ré­bin est enga­gée aux cotés du comité de pilo­tage tunisien[iii], après le succès du Forum des migrants tenu à Oujda (Maroc) début octobre.

Du coté des auto­ri­tés tuni­siennes, Présidence de la répu­blique, Premier ministre, gou­ver­ne­ment, l’acceptation de la tenue du Forum sur le sol tuni­sien a été expri­mée et la volonté d’en faci­li­ter concrè­te­ment l’organisation semble acquise (lieux et condi­tion de tra­vail, visas, etc.).

Un forum inclu­sif, ouvert à tout ceux et celles qui acceptent les règles de la charte de Porto Alegre, est non seule­ment pos­sible, mais hau­te­ment sou­hai­table, pour le ren­for­ce­ment de la société civile en Tunisie et plus lar­ge­ment dans la région, pour l’enrichissement des débats et la for­ma­tion civique par la confron­ta­tion et l’échange de tous les par­ti­ci­pants et au-delà des socié­tés civiles.

La dyna­mique de la mobi­li­sa­tion en cours doit per­mettre d’assurer la sécu­rité et la fia­bi­lité d’un Forum ouvert et pro­duc­tif.

Bernard Dreano (CEDETIM)


Notes

[i] Les élec­tions du 24octobre 2011 ont dési­gné, en prin­cipe pour un an, une assem­blée consti­tuante char­gée d’élaborer une consti­tu­tion et de légi­fé­rer dans la période tran­si­toire. Elles ont été rem­por­tées par Ennadha (37% des voix), 90 élus sur 217) devant le CPR (8,7%) et Ettakadol (7%). Le PDP n’obtenant que 4%, le Pôle moder­niste (centre gauche ex-com­mu­niste) 3%, le PCOT (extrême gauche 1,5%), etc. A noter le succès d’un liste popu­liste la Pétition popu­laire (Aridha Chaabia,) dirigé par l’homme d’affaire Hechmi Hamdi, qui a fait un carton dans la région de Sidi Bouzid et obtenu glo­ba­le­ment 6,7% et 24 élus (depuis cer­tains d’entre eux ont rejoint d’autres partis)
[ii] De Destour (Constitution), du nom du parti (unique) de Bourguiba (néo-des­tour) devenu Parti socia­liste des­tou­rien (PSD) puis sous Ben Ali Rassemblement consti­tu­tion­nel démo­cra­tique (RCD).
[iii] Le comité de pilo­tage tuni­sien est ini­tia­le­ment com­posé de membres du Forum tuni­sien des droits démo­cra­tiques et sociaux, de l’UGTT, de l’UDC, de la LTDH, de l’ATFD et AFTRD et de RAID-ATTAC.

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