Bourdieu, reviens : ils sont devenus fous ! La gauche et les luttes minoritaires

Par Mis en ligne le 09 janvier 2010

à propos de Walter Benn Michaels, La Diversité contre l’égalité

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La diver­sité contre l’égalité, les luttes « cultu­relles » ou « socié­tales » contre la lutte des classes : vieille ren­gaine de la gauche anti-soixan­te­hui­tarde. Un livre de Walter Benn Michaels tra­duit par les édi­tions Raisons d’agir réac­tua­lise aujourd’hui ces pon­cifs. Ceux à qui importent la relance, le déve­lop­pe­ment et l’intensification des luttes pour l’émancipation, et plus par­ti­cu­liè­re­ment contre l’exploitation, devraient y regar­der à deux fois avant d’entonner à leur tour cette ritour­nelle, affirme Jérôme Vidal.

Bien que ce qui nous importe soit au fond davan­tage le sens de la tra­duc­tion et de la dif­fu­sion en France de La Diversité contre l’Égalité de Walter Benn Michaels que le contenu même de ce livre (qui se contente de varia­tions sur les lieux com­muns que dif­fé­rents polé­mistes reprennent ad nau­seam depuis les années 19901), il est néces­saire d’en expo­ser ici les grandes lignes et les leit­mo­tive. Quelle petite his­toire nous raconte donc W. B. Michaels, après d’autres, dans ce livre mani­fes­te­ment écrit à la va-vite et publié récem­ment (février 2009) aux édi­tions Raisons d’agir ? Voici l’essentiel du livre résumé en quelques thèses, orga­ni­sées selon cinq rubriques :


1. La gauche, la diver­sité et les inéga­li­tés éco­no­miques :

1.1 La gauche s’est détour­née depuis les années 1980 du combat contre les inéga­li­tés éco­no­miques pour se pré­oc­cu­per exclu­si­ve­ment de la pro­mo­tion de la « diver­sité » (cultu­relle).

1.2 La gauche « s’attache à attri­buer aux pauvres des iden­ti­tés : elle en fait des Noirs, des Latino-Américains, des femmes, les consi­dère comme des vic­times de la dis­cri­mi­na­tion » (p. 72).

1.3 La gauche n’a plus d’autre objec­tif que de « garan­tir des pri­vi­lèges iden­tiques aux femmes et aux hommes de l’upper middle class » (p. 114).

1.4 La dif­fé­rence entre la droite et la gauche est que la pre­mière consi­dère que l’objectif de res­pect de la diver­sité a été atteint, alors que la seconde consi­dère qu’il est encore à atteindre. Mais la droite et la gauche s’accordent fon­da­men­ta­le­ment sur le carac­tère « normal » des inéga­li­tés éco­no­miques.


2. La réa­lité des inéga­li­tés aujourd’hui :

2.1 Le racisme et le sexisme n’ont aujourd’hui (aux États-Unis) qu’une exis­tence rési­duelle, mar­gi­nale ; ils n’ont plus de réa­lité struc­tu­relle, ou ins­ti­tu­tion­nelle, et ont été « pri­va­ti­sés » (le racisme n’est plus qu’une « tare indi­vi­duelle » (p. 81)).

2.2 Les poli­tiques de pro­mo­tion de la diver­sité et de « dis­cri­mi­na­tion posi­tive » ren­contrent « une appro­ba­tion mas­sive » (p. 84).

2.3 Les dis­cri­mi­na­tions sub­sis­tantes sont négli­geables et dis­pa­raî­traient si étaient for­te­ment réduites ou sup­pri­mées les inéga­li­tés éco­no­miques crois­santes.


3. La fonc­tion idéo­lo­gique du combat pour la diver­sité :

3.1 La concep­tion de la jus­tice sociale qui sous-tend le combat pour la diver­sité est « que nos pro­blèmes sociaux fon­da­men­taux pro­vien­draient de la dis­cri­mi­na­tion et de l’intolérance plutôt que de l’exploitation » (p. 9) ; cette concep­tion est néo­li­bé­rale.

3.2 La pro­mo­tion de la diver­sité n’est qu’un leurre qui doit per­mettre d’ignorer les inéga­li­tés éco­no­miques : c’est une « méthode de ges­tion de l’inégalité ». La fonc­tion essen­tielle des iden­ti­tés « est de per­mettre aux gens de se faire une image d’eux-mêmes qui ait le moins pos­sible à voir avec leur situa­tion maté­rielle ou leurs opi­nions poli­tiques » (p. 45).

3.3 La pau­vreté est aujourd’hui trai­tée comme une dif­fé­rence cultu­relle : il ne s’agit plus de l’éradiquer, mais de « res­pec­ter » les pauvres.


4. Considérations sur les idéo­lo­gies, les iden­ti­tés, la diver­sité et les dis­cri­mi­na­tions :

4.1 Les iden­ti­tés et la diver­sité « cultu­relles » n’ont en soi aucune valeur et ne méritent pas d’être valo­ri­sées.

4.2 Les iden­ti­tés cultu­relles sont fic­tives et instables ; la « clô­ture » iden­ti­taire est impos­sible : « toute ten­ta­tive visant à « défi­nir des dif­fé­rences grou­pales suf­fi­sam­ment for­ma­li­sées pour per­mettre l’établissement d’une liste de traits dis­tinc­tifs » est vouée à l’échec » (p. 62).

4.3 Il faut dis­tin­guer les « idéo­lo­gies » et les « iden­ti­tés » : les idéo­lo­gies, ou sys­tèmes d’idées poli­tiques, comme le socia­lisme ou le libé­ra­lisme, inter­pellent les indi­vi­dus comme êtres ration­nels et libres, doués du sens de la jus­tice, sus­cep­tibles de chan­ger de sys­tème d’idées pour le meilleur ; les iden­ti­tés sont fon­da­men­ta­le­ment conser­va­trices ; elles enferment les indi­vi­dus en les atta­chant de manière exclu­sive à des formes cultu­relles féti­chi­sées.

4.4 La notion de « culture », ou d’identité cultu­relle, est aujourd’hui le masque de l’idée de race, et l’idée de race sert de schème à toutes les iden­ti­tés cultu­relles qui peuvent donc être dites « racistes » : « [L]‘idée de race étant passée du statut de fait bio­lo­gique à celui de fait social, on s’est mis à conce­voir la diver­sité raciale comme une diver­sité cultu­relle » (p. 53) ; « Le mot « culture » est devenu un quasi-syno­nyme d’« iden­tité raciale » » (p. 61).

4.5 Les inéga­li­tés raciales et sexuelles reposent sur des pré­ju­gés, le racisme et le sexisme, qu’il est aisé d’éliminer (le racisme comme pro­blème ne néces­site pour être résolu « que de renon­cer à nos pré­ju­gés » (p. 90)).


5. Le point de vue des « pauvres », du point de vue du ven­tri­loque W. B. Michaels :

5.1 Les « pauvres » ne veulent pas de « res­pect », et le racisme ou le sexisme ne sont pas des ques­tions essen­tielles pour eux ; « ce qu’ils veulent, c’est sim­ple­ment cesser d’être pauvres » (p. 29).


Ce qui fait pro­blème dans toutes ces pro­po­si­tions, ce n’est certes pas l’affirmation selon laquelle la « gauche », la gauche « de gou­ver­ne­ment », a renoncé ou a trahi sur le ter­rain éco­no­mique. Ce qui fait pro­blème, ce n’est nul­le­ment le fait de poin­ter le féti­chisme et le consen­sus rela­tif dont la « diver­sité » fait l’objet dans cer­tains réseaux média­tiques ou poli­tiques, de poin­ter la cir­cu­la­tion appa­rente de cette caté­go­rie dans de nom­breux dis­cours tenus à droite comme à gauche ; ce n’est pas non plus le souci affi­ché d’analyser son rôle dans les opé­ra­tions de légi­ti­ma­tion de la trans­for­ma­tion néo­li­bé­rale du capi­ta­lisme. Que la « diver­sité » occupe bien sou­vent la place d’un fétiche, d’une valeur indis­cu­table, d’un pré­sup­posé qui s’impose à nous comme une évi­dence et qui exige et emporte notre appro­ba­tion immé­diate, que cette valeur soit mobi­li­sée à des fins de légi­ti­ma­tion de la trans­for­ma­tion néo­li­bé­rale des socié­tés, tout ceci paraît, si l’on en reste au niveau des géné­ra­li­tés, assez bien établi, et n’a pas attendu ce livre pour l’être. Le pro­blème est que W. B. Michaels entre­prend de faire passer ces élé­ments de la situa­tion pour le tout du tableau – comme si, ayant sou­li­gné ces aspects, ont avait épuisé la ques­tion des poli­tiques de la diver­sité et de la repré­sen­ta­tion, et, sur­tout, épuisé les termes de l’analyse de la faillite de la gauche aujourd’hui.


Le pro­blème est que W. B. Michaels ne mène pas même l’analyse qu’il pré­tend conduire : sur la nature du néo­li­bé­ra­lisme, sur les dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels mis en place au nom de la « diver­sité », sur les pro­blèmes de légi­ti­ma­tion dans les nations de l’économie-monde capi­ta­liste aujourd’hui, le lec­teur un tant soit peu exi­geant ne trou­vera rien de bien consis­tant dans La Diversité contre l’Égalité. C’est que ces ques­tions ne l’intéressent sans doute nul­le­ment. Ce qui inté­resse bien plutôt W. B. Michaels, semble-t-il, c’est de donner un habillage et un cachet « de gauche » aux remâ­che­ments néo­con­ser­va­teurs contre les luttes mino­ri­taires pour l’égalité et aux tur­lu­taines de la pensée anti-68.


W. B. Michaels aurait pour­tant pu trou­ver de pré­cieux outils, si l’analyse de la ges­tion néo­li­bé­rale de la « diver­sité » l’avait véri­ta­ble­ment inté­ressé, chez de nom­breux auteurs. Il aurait notam­ment pu en décou­vrir de par­ti­cu­liè­re­ment utiles chez – sur­prise ! – les pen­seurs phares des luttes mino­ri­taires que furent Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari et Michel de Certeau.


Un auteur comme Maurizio Lazzarato – dont je suis l’éditeur – a déployé, après d’autres, avec vigueur les intui­tions de ces ana­lystes dans Le Gouvernement des inéga­li­tés. Critique de l’insécurité néo­li­bé­rale. Que l’on en juge par ces quelques lignes :




À la « seg­men­ta­rité dure » du capi­ta­lisme indus­triel, se struc­tu­rant selon la dicho­to­mie de l’ou bien… ou bien… (les dis­jonc­tions exclu­sives entre le tra­vail et le chô­mage, le mas­cu­lin et le fémi­nin, l’intellectuel et le manuel, le tra­vail et le loisir, l’hétérosexuel et l’homosexuel, etc.) qui strie d’avance la per­cep­tion, l’affectivité et la pensée, enfer­mant l’expérience dans des formes toutes faites, se super­pose une seg­men­ta­rité plus « souple » qui semble mul­ti­plier les pos­si­bi­li­tés, les dif­fé­rences et les groupes sociaux. Production de dua­lismes et ges­tion des dif­fé­rences se super­posent et s’agencent au gré des rap­ports de forces, des stra­té­gies et des objec­tifs d’une situa­tion poli­tique chaque fois spé­ci­fique.


Alain Badiou et Slavoj Žižek n’ont rien décou­vert de nou­veau lorsqu’ils affirment que la logique des « mino­ri­tés » (les femmes, les homo­sexuels, les inter­mit­tents, les Arabes, etc.) est en com­plète adé­qua­tion avec la logique du Capital, puisque ces « dif­fé­rences » et ces « com­mu­nau­tés » peuvent très bien consti­tuer de nou­veaux mar­chés d’investissement pour les entre­prises. [« La pro­blé­ma­tique molé­cu­laire est tota­le­ment en connexion – tant au niveau de sa modé­li­sa­tion répres­sive qu’au niveau de ses poten­tia­li­tés libé­ra­trices – avec le nou­veau type de marché inter­na­tio­nal qui s’est ins­tauré », ajoute en note de son texte Maurizio Lazzarato en citant Félix Guattari2.]


Non seule­ment, comme le sug­gère Foucault, l’organisation de la société « tolère » des ter­ri­toires sub­jec­tifs qui échappent à son emprise, mais « elle s’est employée elle-même à pro­duire ses marges » et « elle a équipé de nou­veaux ter­ri­toires sub­jec­tifs, les indi­vi­dus, les familles, les groupes sociaux, les mino­ri­tés ». Si la logique capi­ta­liste mul­ti­plie les formes d’intervention en fai­sant surgir de par­tout des « minis­tères de la Culture, des minis­tères des Femmes, des Noirs, des Fous, etc., c’est pour encou­ra­ger des formes de culture par­ti­cu­la­ri­sées, afin que les per­sonnes se sentent en quelque sorte dans une espèce de ter­ri­toire et ne se trouvent pas per­dues dans un monde abs­trait. »


Mais il convient ici de ne pas tout confondre, notam­ment ce qui dis­tingue la dif­fé­rence entre les mino­ri­tés comme « états », comme « com­mu­nau­tés », dont les contours iden­ti­taires confi­gurent effec­ti­ve­ment de nou­velles niches de marché, et la poli­tique mino­ri­taire, les « deve­nirs mino­ri­taires » qui sont tout à fait autre chose. L’ouvrier comme sujet révo­lu­tion­naire, por­teur de l’universel, par lequel Badiou et Žižek pensent dépas­ser la ques­tion des mino­ri­tés, une fois bloqué son « deve­nir révo­lu­tion­naire » (mino­ri­taire), a été d’ailleurs, bien avant les « mino­ri­tés », le pre­mier grand marché de consom­ma­tion de masse.


Il y a for­mulé ici en moins de cinq cents mots, par­ti­cu­liè­re­ment denses – qui ne sont d’ailleurs pas à prendre ou à lais­ser, qui méritent dis­cus­sion –, beau­coup plus sur la pro­mo­tion contem­po­raine de la « diver­sité » dans le cadre de la révo­lu­tion néo­li­bé­rale que n’en trou­vera le lec­teur le plus cha­ri­table et bien­veillant dans l’ensemble du livre de Michaels. On y trouve notam­ment la marque d’un effort pour res­sai­sir l’histoire, la com­plexité, les contra­dic­tions et l’ambivalence de la réa­lité consi­dé­rée – pré­oc­cu­pa­tion qui fait tota­le­ment défaut au livre de W. B. Michaels, pour la simple raison que celui-ci a jus­te­ment congé­dié d’emblée la réa­lité et l’histoire : jamais Michaels ne fait réfé­rence, ne serait-ce que de façon indi­ca­tive, aux débats, pour­tant éla­bo­rés – quand ils par­viennent à s’extirper des eaux troubles du néo­con­ser­va­tisme –, sou­le­vés par l’affirmative action ; jamais il ne décrit l’histoire et la réa­lité juri­diques et pra­tiques de l’affirmative action ; jamais il ne dis­cute ni même n’évoque les auteurs qui ont pro­blé­ma­tisé contra­dic­toi­re­ment la « diver­sité » et ses liens avec le néo­li­bé­ra­lisme ; jamais d’ailleurs il n’avance une défi­ni­tion des­crip­tive du néo­li­bé­ra­lisme (au-delà de la consta­ta­tion, tri­viale, du fait qu’un nou­veau rap­port de forces a depuis trente ans permis aux riches de s’enrichir davan­tage au détri­ment des pauvres).


La seule injec­tion de réa­lité dans son dis­cours consiste dans la pré­sen­ta­tion de sta­tis­tiques cen­sées démon­trer que racisme et sexisme auraient dis­paru aux États-Unis – rien de moins ! – et que les « dis­cri­mi­na­tions » seraient de nature exclu­si­ve­ment éco­no­mique. On notera d’ailleurs au pas­sage que le racisme ou le sexisme ne s’analysent chez Walter Benn Michaels qu’en termes de « dis­cri­mi­na­tions », comme si racisme et sexisme n’avaient pour seule réa­lité que de priver leurs vic­times de « chances » ou de « rétri­bu­tions » égales. Le lec­teur ayant une connais­sance même assez super­fi­cielle ou loin­taine de la réa­lité sociale des États-Unis pourra en tout cas avec raison se deman­der s’il arrive à W. B. Michaels de sortir du campus de l’université de l’Illinois à Chicago pour se confron­ter à la réa­lité qui l’entoure.


L’affirmation de Michaels selon laquelle le racisme n’a aujourd’hui (aux États-Unis) qu’une exis­tence rési­duelle, mar­gi­nale, selon laquelle il n’a plus de réa­lité struc­tu­relle, ou ins­ti­tu­tion­nelle, et a été « pri­va­tisé », devrait appa­raître obs­cène à toute per­sonne gar­dant en mémoire les cir­cons­tances et les suites de la dévas­ta­tion occa­sion­née par le pas­sage du cyclone Katrina à la Nouvelle-Orléans. Mais poin­ter cette obs­cé­nité ne suffit pas.


En affir­mant que le racisme est aujourd’hui aux États-Unis « mar­gi­na­lisé » et « pri­va­tisé », en affir­mant que la « dis­cri­mi­na­tion posi­tive » ren­contre « une appro­ba­tion mas­sive », Michaels, bien qu’il fal­si­fie la réa­lité, « enre­gistre » pour ainsi dire dans son dis­cours les effets bien réels, c’est-à-dire à la fois le succès et l’échec, du mou­ve­ment pour les droits civiques des Noirs amé­ri­cains. Succès, parce que la ségré­ga­tion ins­ti­tu­tion­nelle, légale, a bien été déman­te­lée, parce que le racisme ouvert fait aujourd’hui encore lar­ge­ment l’objet d’une dis­qua­li­fi­ca­tion sym­bo­lique. Échec, parce que la désé­gré­ga­tion a eu pour effet para­doxal, paral­lè­le­ment à la mise en oeuvre de dis­po­si­tifs d’affirmative action, l’invisibilisation d’un racisme struc­tu­rel per­sis­tant, et a ainsi rendu pos­sible le violent back­lash des années Reagan et Clinton sur les ques­tions mino­ri­taires, back­lash sur lequel W. B. Michaels, loin de briser un consen­sus, fait fond, back­lash dont les for­mu­la­tions idéo­lo­giques ont été éla­bo­rées et dif­fu­sées par les Nouveaux Démocrates clin­to­niens dans des termes très proches de ceux de Michaels, back­lash dont on ima­gine bien que le lec­teur fran­çais moyen de La Diversité contre l’Égalité, rela­ti­ve­ment igno­rant de l’histoire poli­tique et idéo­lo­gique récente des États-Unis, ne sait pas grand-chose.


Un même mépris à l’égard de tout ancrage empi­rique se mani­feste dans la façon dont W. B. Michaels construit son adver­saire, cette « gauche » à qui il reproche d’avoir renoncé à lutter contre l’inégalité. La com­pré­hen­sion du mot « gauche » dans le dis­cours de W. B. Michaels reste remar­qua­ble­ment indé­ter­mi­née. Il paraît le plus sou­vent dési­gner l’intelligentsia. Parfois, il semble prendre un sens beau­coup plus large, englo­bant toutes les per­sonnes, tous les groupes, toutes les orga­ni­sa­tions, des radi­cals à la majo­rité du Parti démo­crate. Parfois encore, il ne paraît ren­voyer qu’à ce que nous appel­le­rions en France la gauche « de gou­ver­ne­ment », la gauche qui a accès aux lieux de pou­voir. Cette indé­ter­mi­na­tion a une fonc­tion stra­té­gique dans le dis­cours de Michaels : elle lui permet de carac­té­ri­ser glo­ba­le­ment la gauche, comme si cette géné­ra­li­sa­tion n’était pas abu­sive, ne repo­sait pas sur une abs­trac­tion sans consis­tance, par­ti­cu­liè­re­ment dans le contexte états-unien. Il peut ainsi affir­mer de toutes les com­po­santes de « la » gauche ce qui à la rigueur pour­rait être dit de telle ou telle de ces com­po­santes. La gauche est dans le dis­cours de W. B. Michaels une réa­lité tou­jours ano­nyme. Jamais Michaels n’en pro­pose de tableau com­po­site ; jamais il ne nomme ni ne carac­té­rise, même de façon impré­cise, les mou­ve­ments, les orga­ni­sa­tions, les per­sonnes, ou leurs dis­cours et inter­ven­tions. La gauche selon Michaels n’est pas diver­sité ! Son dis­cours est donc « dans l’air », ce qui lui permet bien sûr d’éviter toute dis­cus­sion un tant soit peu pré­cise et infor­mée au cours de laquelle l’examen de cas ris­que­rait de lui appor­ter un démenti. Et quand excep­tion­nel­le­ment il aban­donne cette pos­ture aérienne, c’est pour trai­ter les faits avec une telle désin­vol­ture et une telle mau­vaise foi que toute dis­cus­sion est rendue impossible3.


Une invrai­sem­blable théo­rie des iden­ti­tés


Mais venons-en à l’essentiel. La toile de fond du livre de W. B. Michaels est emprun­tée à Samuel Huntington, l’auteur du Choc des civilisations4 : « Selon Huntington, la chute de l’Union sovié­tique a donné nais­sance à un monde où l’affrontement idéo­lo­gique entre socia­lisme et capi­ta­lisme libé­ral (la guerre froide) a cédé la place à un conflit entre civi­li­sa­tions » (p. 40). Ce tableau ne fera l’objet d’aucune cri­tique, d’aucune prise de dis­tance dans la suite du livre. Michaels ne se sépa­rera de Huntington (p. 42) que sur les consé­quences à tirer de ce constat. Contrairement à ce der­nier, il refuse en effet, heu­reu­se­ment, de consi­dé­rer que la défense de « l’américanité » puisse consti­tuer un objec­tif poli­tique valable. Une telle défense est selon lui à mettre sur le même plan, par exemple, que la défense de l’« india­nité » des indiens Aymaras (comme Evo Morales), condam­née éga­le­ment par Michaels sans autre forme de procès. C’est que dans le monde de Michaels tous les chats sont gris : toutes les iden­ti­tés se valent, c’est-à-dire qu’elles ne valent rien, parce qu’elles sont fon­da­men­ta­le­ment, sinon réac­tion­naires, du moins conser­va­trices.


Impossible dans ce monde, donc, de cher­cher à dis­tin­guer entre dif­fé­rentes poli­tiques de l’identité. Impossible de dis­tin­guer entre les poli­tiques de l’identité des domi­nés et celles des domi­nants. Impossible de dis­tin­guer entre les iden­ti­tés for­gées à des fins de résis­tance à l’oppression, dans une logique de soli­da­rité, et les iden­ti­tés régres­sives et oppres­sives. Impossible de dis­tin­guer entre les iden­ti­tés mino­ri­taires et les iden­ti­tés majo­ri­taires, les iden­ti­tés « ouvertes » et les iden­ti­tés « fer­mées » et exclu­sives. Impossible d’imaginer des poli­tiques iden­ti­taires anti-essen­tia­listes, dont pour­tant les mou­ve­ments ouvriers (la « non-classe » des pro­lé­taires), fémi­nistes et gays ont pro­posé des for­mu­la­tions concrètes, même si ces mou­ve­ments ont aussi pu avoir leur moment ou leur ten­ta­tion « sépa­ra­tiste » ou « essen­tia­liste ». Impossible, enfin, on vient de le voir à propos d’Evo Morales, de dis­tin­guer entre les poli­tiques de l’identité des mou­ve­ments anti-impé­ria­listes et le natio­na­lisme des puis­sances impé­riales.


L’examen empi­rique des dif­fé­rentes poli­tiques de l’identité et de leurs évo­lu­tions est donc par défi­ni­tion inutile. Car W. B. Michaels aime les défi­ni­tions a priori et les équa­tions simples ; il s’autorise en consé­quence à congé­dier l’histoire et l’empirie. Voici donc le der­nier mot de W. B. Michaels : « Dans un monde idéal, la diver­sité ne ferait l’objet d’aucune célé­bra­tion, quelle qu’elle soit – d’aucun sou­tien non plus » (p. 35).


On rétor­quera à W. B. Michaels que nous ne vivons jus­te­ment pas dans un monde idéal, mais dans un monde dans lequel racisme et sexisme sont des réa­li­tés sociales qui nous pré­cèdent, qui s’imposent à nous et nous consti­tuent, des réa­li­tés sociales qui sont ins­crites non seule­ment dans les ins­ti­tu­tions, mais dans nos corps, ou, comme aurait dit Pierre Bourdieu, dans nos habi­tus (« l’histoire faite corps ») – des réa­li­tés sociales qui ne découlent pas d’identités que d’aucuns auraient eu la mau­vaise idée de mettre en cir­cu­la­tion et que l’on pour­rait faire dis­pa­raître par une simple prise de conscience ou par la décla­ra­tion de leur insi­gni­fiance ! Dans un tel monde, on com­prend que la fierté homo­sexuelle (gay pride) ou la fierté noire (« Black is beau­ti­ful »), par exemple, n’ont rien à voir avec un quel­conque conser­va­tisme iden­ti­taire, mais tout à voir, en revanche, avec le retour­ne­ment d’un stig­mate, retour­ne­ment qui, loin d’enfermer dans une iden­tité, vient au contraire défaire les iden­ti­tés, ouvrir la pos­si­bi­lité, pour tous, Blancs comme Noirs, hété­ros comme pédés, d’habiter autre­ment les iden­ti­tés exis­tantes, de se bri­co­ler des iden­ti­tés aussi peu oppres­sives que pos­sible. Contrairement à l’opération cen­trale du dis­po­si­tif argu­men­ta­tif de W. B. Michaels, qui vise à rabattre les luttes mino­ri­taires sur la seule ques­tion de la repré­sen­ta­tion sociale de la « diver­sité », les poli­tiques mino­ri­taires n’ont pas grand-chose à voir avec la célé­bra­tion abs­traite de la diver­sité et des iden­ti­tés, mais tout à voir avec des formes concrètes de domi­na­tion et de vio­lence sociale, avec le trai­te­ment de torts spé­ci­fiques faits à l’égalité.


Dans un monde « idéal », pour­rait-on par ailleurs argu­men­ter, il y aurait place non pas pour la célé­bra­tion de la « diver­sité » (cette dif­fé­rence nor­ma­li­sée, confor­mée, stan­dar­di­sée, cette dif­fé­rence sans dif­fé­rence), mais pour le souci de la « dif­fé­rence », de la maxi­mi­sa­tion de la pos­si­bi­lité de main­te­nir ou d’élaborer des formes de vie diver­gentes, qui échappent aux pro­ces­sus de nor­ma­li­sa­tion et d’homogénéisation liés à l’État national/​social, au consu­mé­risme et, plus géné­ra­le­ment, à l’inscription dans le sys­tème capi­ta­liste. Préoccupé exclu­si­ve­ment par la ques­tion de l’exploitation (ou, plus exac­te­ment, dans la pers­pec­tive « tra­vailliste » qui est la sienne, par la répar­ti­tion des reve­nus ou des « chances »), Michaels évacue pure­ment et sim­ple­ment la ques­tion de l’aliénation, des formes de nor­ma­li­sa­tion, de dépos­ses­sion cultu­relle et d’homogénéisation de nos vies.


Il devient dès lors impos­sible à W. B. Michaels de penser qu’il existe un lien pro­fond entre colo­ni­sa­tion cultu­relle et impé­ria­lisme éco­no­mique, et par consé­quent de penser ensemble la pro­mo­tion et la défense de la diver­sité lin­guis­tique et le combat contre l’exploitation et l’impérialisme éco­no­mique ; leur syn­thèse dans tel ou tel mou­ve­ment est pour lui sim­ple­ment acci­den­telle, et elle n’invalide pas le fait qu’elles sont ins­pi­rées fon­da­men­ta­le­ment par des visions contra­dic­toires et exclu­sives. « Si votre volonté est de pré­ser­ver votre iden­tité, cer­taines choses, comme conti­nuer à parler votre langue natale, seront cru­ciales à vos yeux […]. Si en revanche, votre volonté est de pro­mou­voir le socia­lisme, la langue dans laquelle vous le ferez n’aura pas grande impor­tance » (p. 38). Il y a fort à parier que les rédac­teurs et les lec­teurs du Monde diplo­ma­tique qui ont tra­vaillé depuis des années à nouer la cri­tique des formes nou­velles du capi­ta­lisme et celle de l’impérialisme lin­guis­tique auront été stu­pé­fiés de voir que leur jour­nal fait aujourd’hui la pro­mo­tion d’un auteur qui défend des idées aussi contraires aux leurs5.


Ce qui trans­pa­raît ici aussi, c’est que le point de vue de W. B. Michaels est pro­fon­dé­ment centré : c’est un point de vue défendu depuis le centre de l’économie-monde, dans une igno­rance par­faite de son carac­tère borné et situé. La pau­vreté dont il se pré­oc­cupe est exclu­si­ve­ment la pau­vreté née de la « crise » dudit wel­fare state dans les nations riches qui domi­naient dans la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail à l’époque des Trente Glorieuses. Que les condi­tions qui ren­daient pos­sibles cette divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail appar­tiennent à un passé révolu et que les condi­tions de la poli­tique dans les nations du centre comme d’ailleurs ont donc été pro­fon­dé­ment bou­le­ver­sées depuis les années 1950-1960, W. B. Michaels ne semble pas s’en être aperçu.


Selon lui – sans qu’il apporte le moindre élé­ment à l’appui de l’affirmation de ce lien causal, sinon l’évocation vague et dis­cu­table d’une consé­cu­tion sur le plan chro­no­lo­gique –, les défaites suc­ces­sives de la gauche et la régres­sion du wel­fare state seraient l’effet de son éga­re­ment du côté des poli­tiques de l’identité et de la diver­sité. Le pro­gramme de W. B. Michaels consiste donc à dépla­cer radi­ca­le­ment les prio­ri­tés de la gauche (du combat pour la « diver­sité » à celui contre les inéga­li­tés éco­no­miques) afin d’inverser le rap­port de forces qui s’est imposé dans les années 1980. Le pro­gramme de W. B. Michaels est ainsi un pro­gramme de res­tau­ra­tion du wel­fare state à la mode des­dites Trentes Glorieuses. Où est le leurre, pourra-t-on se deman­der ? Dans les poli­tiques de l’identité qui se déploient dans le monde, dont l’orientation anti­ca­pi­ta­liste est par­fois nette – repen­sons à Evo Morales –, ou dans un dis­cours ana­chro­nique de res­tau­ra­tion des pri­vi­lèges des éco­no­mies du vieux centre de l’économie-monde (l’Europe et l’Amérique du Nord) qui fait l’impasse sur la catas­trophe éco­no­mique et éco­lo­gique mon­diale qui se déroule sous nos yeux ?


On ne s’étonnera guère qu’un des prin­ci­paux repré­sen­tants du néo­con­ser­va­tisme état­su­nien, Dinesh D’Souza, dont le « pas­seur » en France n’est autre qu’Alain Finkielkraut, juge qu’avec ce livre W. B. Michaels est sur la bonne voie (« He is on the right track6 »). Il y a tout lieu de penser, en effet, que, loin de ren­for­cer tous ceux qui luttent aujourd’hui contre les « inéga­li­tés éco­no­miques » et, plus pro­fon­dé­ment, contre « les mons­trueuses ini­qui­tés inhé­rentes à la struc­ture capi­ta­liste » (selon une for­mule par­ti­cu­liè­re­ment ins­pi­rée du cama­rade André Breton), un livre comme La Diversité contre l’Égalité ne ser­vira qu’à affai­blir l’ensemble des luttes dont le déve­lop­pe­ment conjoint et la mul­ti­pli­ca­tion sont abso­lu­ment néces­saires à la remise en cause des formes contem­po­raines de la domi­na­tion.


Deux ou trois choses que nous savons d’elles

(les luttes mino­ri­taires)


Il importe d’ailleurs de rap­pe­ler deux ou trois choses à propos de ces luttes. S’il n’y a pas d’harmonie pré­éta­blie des luttes, si luttes et mou­ve­ments entre­tiennent en leur sein et entre eux ten­sions et contra­dic­tions, si leur arti­cu­la­tion ne peut être que pro­blé­ma­tique (notam­ment parce qu’ils sont régu­liè­re­ment confron­tés à des pro­blèmes nou­veaux, qui ne peuvent être adé­qua­te­ment for­mu­lés dans les lan­gages de l’émancipation préa­la­ble­ment éta­blis), il n’en reste pas moins que jouer les uns contre les autres, comme le fait jus­te­ment W. B. Michaels tout en en fai­sant le reproche à ses adver­saires, ne peut qu’avoir des effets désas­treux. Un tel jeu a toutes les chances d’être « per­dant-per­dant ». Tout l’enjeu est pour nous au contraire, pré­ci­sé­ment, de favo­ri­ser la pro­blé­ma­ti­sa­tion polé­mique et la cri­tique mutuelle des mou­ve­ments, dans le sens de leur ren­for­ce­ment col­lec­tif, et de faire en sorte que ten­sions et contra­dic­tions soient pro­duc­tives. C’était déjà l’esprit d’une ini­tia­tive comme « Nous sommes la gauche », dont les inter­ven­tions de Pierre Bourdieu à la même époque – s’en sou­vient-on ? – par­ti­ci­paient 7. C’était aussi celui des suc­ces­sifs Forums sociaux mon­diaux, notam­ment celui de Seattle. Mais il semble que, dans le monde de Michaels, Seattle n’a pas eu lieu.


À ce propos, il faut sou­li­gner que les luttes et les mou­ve­ments poli­tiques, tout comme d’ailleurs les iden­ti­tés, ne sont pas des réa­li­tés dis­crètes, abso­lu­ment dis­tinctes les unes des autres, mais qu’ils se che­vauchent, qu’ils se recouvrent. Il n’est notam­ment pas pos­sible de sépa­rer d’un côté les luttes « éco­no­miques » et de l’autre les luttes « cultu­relles » ou « socié­tales ».


Ainsi, le fait que le genre et la sexua­lité occupent une posi­tion cen­trale dans le fonc­tion­ne­ment de l’économie poli­tique, nous le savons, pour ainsi dire, depuis au moins 1846, année de la rédac­tion de L’Idéologie alle­mande. Les fémi­nistes maté­ria­listes et socia­listes pou­vaient dans les années 1970 et 1980 en tirer toutes les consé­quences, comme aujourd’hui à leur suite cer­tains repré­sen­tants de la théo­rie queer8. Il faut tout l’aveuglement du réduc­tion­nisme éco­no­mi­ciste qui triomphe depuis une tren­taine d’années, autant chez les éco­no­mistes néo­clas­siques que chez W. B. Michaels et ses lau­da­teurs, pour ne pas le com­prendre.


Les luttes des tra­vailleurs, des chô­meurs et des pré­caires, des sans-papiers, des malades du sida, des usa­gers de drogue, des double-peine, etc. ne cessent, de fait, de se ren­con­trer, de se mêler, de se confron­ter et, dans le meilleur des cas, de se ren­for­cer. Si his­to­ri­que­ment tel ou tel pro­ces­sus de pro­blé­ma­ti­sa­tion-poli­ti­sa­tion appa­raît comme dis­tinct (« la ques­tion gay »), c’est qu’il doit se pro­duire sur fond d’un refou­le­ment anté­rieur ou d’une par­ti­ci­pa­tion des plus anciens mou­ve­ments d’émancipation à cer­taines formes de domi­na­tion et à l’ordre majo­ri­taire (le PCF a par exemple lar­ge­ment contri­bué à la pro­duc­tion et à la repro­duc­tion du fami­lia­lisme et de l’hétérosexisme de l’État national/​social d’avant 1968).


W. B. Michaels contre la classe ouvrière


Ce « savoir » élé­men­taire sur l’« inter­sec­tion­na­lité » des formes de domi­na­tion (et des luttes) – que l’on nous par­don­nera d’avoir évoqué ici de manière un peu pesante, didac­tique –, W. B. Michaels en fait fi. Les consé­quences de cette igno­rance pour la cohé­rence de son propos sont impor­tantes. La confu­sion entre­te­nue par W. B. Michaels à propos des poli­tiques iden­ti­taires devient en effet mani­feste quand se pose dans son livre la ques­tion de l’identité ouvrière.


Michaels, pour qui l’histoire sociale des ouvriers et du mou­ve­ment ouvrier est selon toute appa­rence une réa­lité étran­gère, ignore que les luttes pour l’émancipation ouvrière ont notam­ment puisé leur force et leur puis­sance d’agir dans la consti­tu­tion d’une iden­tité et d’une culture ouvrières, d’un véri­table « communautarisme9 » ouvrier, en rup­ture avec l’individualisme et l’universalisme abs­trait de l’idéologie répu­bli­caine, et que cette iden­tité et cette culture pas­saient par la pro­duc­tion de récits célé­brant l’histoire et la mémoire du groupe ouvrier, à la fois loca­le­ment et glo­ba­le­ment. Que le réar­me­ment de la cri­tique sociale passe aujourd’hui par la capa­cité à renouer de façon cri­tique les fils de cette his­toire et de cette mémoire, au-delà des trans­for­ma­tions du capi­ta­lisme et du monde ouvrier, n’a heu­reu­se­ment pas échappé à tout le monde.


De ce point de vue, cer­tains pas­sages par­ti­cu­liè­re­ment baroques et absurdes de La Diversité contre l’Égalité ne peuvent appa­raître en France que comme une ten­ta­tive de dis­qua­li­fi­ca­tion du tra­vail entre­pris voilà plu­sieurs années aux édi­tions Agone par Samuel Autexier (à l’époque où il y ani­mait l’excellente col­lec­tion Marginales) : « dès lors que l’on com­mence à exal­ter la valeur de la lit­té­ra­ture ouvrière, à déplo­rer l’injustice que nous, cri­tiques lit­té­raires, infli­geons aux pauvres parce que nous n’avons pas su appré­cier leur lit­té­ra­ture, on ne fait rien d’autre qu’ignorer l’inégalité. La classe ouvrière ou les pauvres peuvent bien entendu pro­duire la plus haute lit­té­ra­ture – sim­ple­ment, ils n’y par­viennent qu’en sur­mon­tant l’obstacle que consti­tue leur appar­te­nance à la classe ouvrière ou leur pau­vreté. En niant que la pau­vreté soit un obs­tacle, on nie du même coup l’existence et l’importance de l’inégalité entre classes » (p. 145-146).


Si effec­ti­ve­ment le fait qu’un roman se pré­sente comme « ouvrier », « pro­lé­ta­rien » ou « révo­lu­tion­naire » ne sau­rait aucu­ne­ment suf­fire à lui confé­rer une quel­conque valeur lit­té­raire, il n’en reste pas moins qu’il est néces­saire d’interroger l’histoire (sociale et poli­tique) de nos juge­ments de goût en la matière, qu’il nous faut mettre en ques­tion la délé­gi­ti­ma­tion et l’invisibilisation dont la lit­té­ra­ture « pro­lé­ta­rienne » a fait l’objet par les ins­ti­tu­tions sco­laires et uni­ver­si­taires. Est-il vrai­ment néces­saire de rap­pe­ler à W. B. Michaels et à ses édi­teurs fran­çais que nos normes et nos valeurs ont une his­toire et que cette his­toire cris­tal­lise des refou­le­ments et des exclu­sions poli­tiques ? Est-il si aber­rant à leurs yeux de sug­gé­rer que notre sys­tème de valeurs est notam­ment le pro­duit de la lutte des classes et qu’il pour­rait être inté­res­sant de s’exercer à défaire cette his­toire en le fai­sant appa­raître comme telle, en s’attachant à appré­cier la lit­té­ra­ture ouvrière, ce qui n’implique nul­le­ment de la féti­chi­ser ? C’est tout un art poli­tique de la mise en ques­tion de notre sen­si­bi­lité et de nos valeurs, en tant qu’elles sont his­to­riques, qui est en jeu dans la cri­tique du canon lit­té­raire. Penser dans une pers­pec­tive his­to­rique ou his­to­rienne, consi­dé­rer la réa­lité et nos valeurs comme essen­tiel­le­ment his­to­riques ; défaire l’histoire en mon­trant qu’elle est le fond de toutes choses, de toutes les formes sociales, de toutes les formes de domi­na­tion, et par là, en met­tant à jour les for­clu­sions sédi­men­tées dans l’histoire, déga­ger des pos­sibles pour le pré­sent et l’avenir : n’était-ce pas là le coeur indis­so­cia­ble­ment poli­tique et épis­té­mo­lo­gique du propos de Pierre Bourdieu, sous le patro­nage duquel les édi­tions Raisons d’agir conti­nuent de se placer ?


On jugera peut-être qu’il s’agit d’un déve­lop­pe­ment mar­gi­nal dans La Diversité contre l’Égalité. Nous y voyons plutôt un aveu en néga­tif, le point où les contra­dic­tions du dis­cours de W. B. Michaels deviennent incon­tour­nables, le point où son argu­men­ta­tion se mord la queue : le point où les posi­tions défen­dues par W. B. Michaels viennent nier la réa­lité concrète de la poli­tique ouvrière dans l’histoire. Se confirme alors qu’il s’agit moins pour lui de penser les impasses réelles de la gauche et de contri­buer à l’en sortir, que d’adopter, avec toute la mau­vaise foi requise, une pose, autre­ment dit de défendre une posi­tion payante dans les stra­té­gies de dis­tinc­tion propres au petit monde de la gauche et au champ média­tique – le dis­po­si­tif rhé­to­rique du livre de Michaels réunit tous les élé­ments d’un « coup » média­tique et com­mer­cial. Autrement dit encore, de culti­ver le nar­cis­sisme d’une partie de la gauche en rup­ture avec le mou­ve­ment réel des luttes : une fuite en avant visant à confor­ter son iden­tité fra­gi­li­sée – bref, un « com­mu­nau­ta­risme ».


Le livre de Michaels est dou­ble­ment consen­suel. Il contri­bue à la fabrique et à l’entretien du consen­sus qui réunit dans la haine des luttes mino­ri­taires mena­çant l’ordre sym­bo­lique petit-bour­geois des com­po­santes de la gauche que tout devrait sépa­rer : « liber­taires », nos­tal­giques du PCF des grandes années, « sociaux-démo­crates » inca­pables de penser la crise de la société du tra­vail à la mode des Trente Glorieuses… Mais il fait aussi écho au consen­sus que cette même haine, ce même res­sen­ti­ment, cette même panique morale, ali­mente, bien au-delà de la gauche, dans l’ensemble de l’espace public10. De ce point de vue, la façon dont Michaels dresse son propre por­trait en pour­fen­deur héroïque et soli­taire d’une opi­nion « tota­li­taire », uni­ver­sel­le­ment par­ta­gée et sou­te­nue, tient de la farce. En témoigne la récep­tion favo­rable, sinon très favo­rable, dont a béné­fi­cié le plus sou­vent La Diversité contre l’Égalité dans les médias mains­tream, toutes sen­si­bi­li­tés confon­dues, en France comme aux États-Unis. La chose ne doit pas éton­ner : le consen­sus a évi­dem­ment tout inté­rêt à revê­tir les habits du dis­sen­sus, comme l’idéologie à pro­cla­mer la fin des idéo­lo­gies.


*


Mais qu’est-ce que Raisons d’agir est donc allé faire dans cette galère ?


La ques­tion que sou­lève le déploie­ment du dis­po­si­tif rhé­to­rique gros­sier, mais, semble-t-il, effi­cace, du moins auprès d’un cer­tain public, mis en oeuvre dans La Diversité contre l’Égalité est celle de savoir s’il y a une valeur poli­tique à la sim­pli­fi­ca­tion, au déni de la réa­lité, à la fal­si­fi­ca­tion et à l’outrance. Une chose est sûre : ce dis­po­si­tif entre en contra­dic­tion avec l’exigence qui était celle des fon­da­teurs des édi­tions Raisons d’agir. On voit mal en effet en quoi le pam­phlet de W. B. Michaels satis­fait, même mini­ma­le­ment, la volonté d’allier l’énergie polé­mique du mili­tan­tisme aux résul­tats d’une recherche rigou­reuse et infor­mée orien­tée par un souci cri­tique. Alors que Pierre Bourdieu et les membres fon­da­teurs de Raisons d’agir tra­vaillaient, du moins était-ce leur inten­tion, à l’époque, à la construc­tion d’un espace public cri­tique, dont les normes exi­geantes devaient per­mettre une poli­ti­sa­tion des savoirs en rup­ture avec la logique d’abêtissement qui serait la carac­té­ris­tique exclu­sive des grands médias, La Diversité contre l’Égalité s’inscrit au contraire très exac­te­ment dans cette der­nière logique – construc­tion de pseudo-alter­na­tives, sim­pli­fi­ca­tion à l’extrême des ques­tions, pri­vi­lège accordé aux idées choc et toc, indif­fé­rence à l’histoire des pro­blèmes et aux savoirs mili­tants et savants accu­mu­lés à leur propos –, logique qui depuis trente ans a mer­veilleu­se­ment servi les idéo­logues néo­li­bé­raux et néo­con­ser­va­teurs.


Parce que les édi­tions Raisons d’agir ont joué un rôle indis­cu­table, déci­sif, dans le réar­me­ment de la cri­tique depuis 1995, parce que nous avons besoin plus que jamais de tra­vailler col­lec­ti­ve­ment à la consti­tu­tion d’un espace public cri­tique et posi­ti­ve­ment polé­mique – où déter­mi­ner que penser et que faire, dans une pers­pec­tive de trans­for­ma­tion démo­cra­tique radi­cale, de la trans­for­ma­tion néo­li­bé­rale du capi­ta­lisme, de la « crise » de l’État social et de la société sala­riale, de l’état d’urgence éco­lo­gique –, il est à espé­rer que la publi­ca­tion de La Diversité contre l’égalité ne repré­sente pas l’affirmation d’un pro­gramme poli­tique et édi­to­rial, mais seule­ment l’effet d’un relâ­che­ment momen­tané de l’esprit cri­tique. Le mou­ve­ment social aurait sinon perdu l’un de ses atouts les plus pré­cieux. 



Post-scrip­tum :


Un lec­teur me fait jus­te­ment remar­quer que la men­tion des « liber­taires » (avec guille­mets) à la fin de mon article consa­cré au livre de Walter Benn Michaels La Diversité contre l’égalité, intro­duit une confu­sion regret­table :


« Les « « liber­taires », m’écrit ce lec­teur, consti­tuent certes une réa­lité diverse et poly­morphe, néan­moins au nombre des constantes de ce mou­ve­ment figure la volonté de ne pas intro­duire de hié­rar­chie dans les luttes, et par consé­quent de ne pas favo­ri­ser la lutte anti­ca­pi­ta­liste stricto sensu par rap­port aux luttes contre les autres formes d’aliénation et de domi­na­tion, notam­ment celles que sont le patriar­cat et le racisme. Nous accor­dons éga­le­ment atten­tion et inté­rêt aux luttes de libé­ra­tion natio­nale, en nous effor­çant néan­moins de ne pas tomber dans le confu­sion­nisme. Cette volonté est pré­sente par exemple dans le Manifeste pour une alter­na­tive liber­taire.

Ce refus de hié­rar­chi­sa­tion des luttes est une marque dis­tinc­tive du cou­rant com­mu­niste liber­taire par rap­port à la plu­part des autres cou­rants de la gauche radi­cale. A titre d’exemple, je cite­rai Daniel Guérin, l’un des fon­da­teurs de notre mou­ve­ment, qui fut éga­le­ment l’un des ini­tia­teurs des luttes homo­sexuelles en France. Nous sommes inves­tis dans les luttes contre l’oppression de genre et l’oppression des per­sonnes raci­sées, et nous effor­çons de porter ces pro­blé­ma­tique au sein du mou­ve­ment social, notam­ment au sein de nos orga­ni­sa­tions syn­di­cales. »


Je ne peux que sous­crire à ce rappel. C’était une erreur de me conten­ter de guille­mets pour signa­ler com­bien contra­dic­toire est le fait que cer­taines per­sonnes se reven­di­quant d’une culture poli­tique liber­taire sou­tiennent aujourd’hui des posi­tions simi­laires à celles de Walter Benn Michaels.


Le carac­tère allu­sif de la for­mu­la­tion adop­tée s’explique par mon refus de per­son­na­li­ser le débat, d’en faire une affaire de per­sonnes… pour éviter notam­ment que les dis­cus­sions ani­mées que sou­lèvent néces­sai­re­ment ce genre de ques­tions se réduisent à des attaques ad homi­nem.


Jérôme Vidal

17 novembre 2009




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1. Pour une mise en pers­pec­tive his­to­rique et poli­tique, on lira avec inté­rêt, de Philippe Mangeot, « Bonnes conduites ? Petite his­toire du « poli­ti­que­ment cor­rect » » (Vacarme 1 et 2, hiver 1997 et prin­temps 1997, www​.vacarme​.org).


2.Félix Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, Les Empêcheurs de penser en rond, Paris, 2006, p. 174. Les autres cita­tions pré­sentes dans le texte de M. Lazzarato sont extraites de Michel Foucault, « La sécu­rité et l’État », in Dits et Écrits, tome II. Le texte du Gouvernement des inéga­li­tés. Critique de l’insécurité néo­li­bé­rale (Paris, édi­tions Amsterdam, 2008) a été repris dans le plus vaste Expérimentations poli­tiques (Paris, édi­tions Amsterdam, à paraître à l’automne 2009).


3.Dans son intro­duc­tion à l’édition fran­çaise de son livre, W. B. Michaels fait ainsi absur­de­ment équi­va­loir par un pro­cédé de décon­tex­tua­li­sa­tion des dis­cours la « poli­tique de la diver­sité » du Mouvement des Indigènes de la République et celle de Nicolas Sarkozy.


4.Samuel Huntingon, Le Choc des civi­li­sa­tions, Paris, Odile Jacob, 1997 [1996].


5.Le Monde diplo­ma­tique (février 2009, p. 22 et 23) a ainsi publié, en guise de « bonnes pages », l’avant propos de Walter Benn Michaels à l’édition fran­çaise de La Diversité contre l’égalité, avant-propos qui porte l’art de l’amalgame idéo­lo­gique à son sommet.


6. Propos rap­porté par Christopher Shea dans un compte rendu du livre de W. B. Michaels (« Colorblinded », The Boston Globe, 3 sept. 2006).


7. Sur « Nous sommes la gauche », on pourra lire, de Jérôme Vidal, La Fabrique de l’impuissance. 1. La gauche, les intel­lec­tuels et le libé­ra­lisme sécu­ri­taire (Éditions Amsterdam, Paris, 2008), p. 118-122. De Pierre Bourdieu, sur les luttes mino­ri­taires, on pourra lire « Quelques ques­tions sur la ques­tion gay et les­bienne », in Didier Eribon (éd.), Les Études gay et les­biennes, Paris, Centre Pompidou, 1998.


8. Sur ces ques­tions, on pourra lire les remarques de Judith Butler dans « Merely Cultural », in Social Text, n° 52-53, automne-hiver 1997, p. 265-277.


9. Les Ouvriers dans la société fran­çaise (xix-xxe siècle) de Gérard Noiriel (Paris, Seuil, « Points », 1986) est sans doute tou­jours la meilleure syn­thèse sur le sujet pour ce qui concerne la France. Sur le com­mu­nau­ta­risme et ses cri­tiques, on pourra lire avec profit, de Philippe Mangeot, « « Communautés » et « com­mu­nau­ta­risme ». La rhé­to­rique « anti-com­mu­nau­ta­riste » à l’épreuve des « com­mu­nau­tés homo­sexuelles » » (lmsi​.net, Les Mots Sont Importants, mai 2004), ou encore, de Laurent Lévy, Le Spectre du com­mu­nau­ta­risme (édi­tions Amsterdam, Paris, 2005).


10. Sur l’imposture intel­lec­tuelle que repré­sente d’un point de vue his­to­rique la « pensée anti-68 » (notam­ment dans sa variante « de gauche »), sur son occul­ta­tion de l’insubordination ouvrière « soixante-hui­tarde » des années 1970, je me per­mets de ren­voyer de nou­veau à mon livre La Fabrique de l’impuissance , op. cit., p. 79-101.

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