Bolivie Morales promet un « socialisme communautaire »

Mis en ligne le 26 janvier 2010

« L’Etat colo­nial est mort. Un nouvel Etat plu­ri­na­tio­nal, auto­nome [assu­rant l’autonomie régio­nale] et soli­daire est en train de naître. » C’est avec ces mots qu’Evo Morales a reçu hier [22 jan­vier 2010], pour la seconde fois, l’écharpe pré­si­den­tielle pour un nou­veau mandat de cinq ans s’appuyant sur 64% des votes émis lors de l’élection pré­si­den­tielle.

Pour ren­for­cer l’idée d’une refon­da­tion, il n’a pas été fait l’économie de mises en scène. L’ancienne écharpe et l’ancienne médaille pré­si­den­tielles, « sym­boles de la République libé­rale», furent trans­por­tées, comme des pièces de musée, dans la crypte de la banque cen­trale, placée sous la garde du bataillon Colorados. Et ces emblèmes furent rem­pla­cés par un nouvel emblème pré­si­den­tiel por­tant la marque des Andes.

Evo Morales n’a pas juré devant Dieu mais devant les hommes illustres de la libé­ra­tion, devant les héros qui ont donné leur vie pour la patrie et pour le peuple boli­vien et l’égalité de tous les êtres humains.

Sur la façade du palais gou­ver­ne­me­nal [Palacio Quemado] à La Paz, ainsi que sur les façades des palais gou­ver­ne­men­taux de Sucre [capi­tale his­to­rique] et Bolivar ont été déployés de gigan­tesques por­traits de diri­geants anti­co­lo­niaux, Tupac Katari et son épouse Bartolina Sisa, qui se sont rebel­lés contre les Espagnols en 1781.

« Jusqu’en 2005, la République libé­rale fut une répu­blique de castes, d’arnaqueurs et de cor­rom­pus», a affir­mée le vice-pré­sident Alvaro Garcia Linera, qui a cité le mar­xiste ita­lien Antonio Gramsci pour expli­quer le pas­sage de l’Etat appa­rent à l’Etat inté­gral.

Dans son dis­cours d’investiture devant le Parlement, le copi­lote de Morales [Linera] a défini comme socia­liste l’objectif du « pro­ces­sus de chan­ge­ment » bien que, pré­cisa-t-il, cette tran­si­tion « puisse néces­si­ter des années, des décen­nies ou des siècles ». Et le même Linera s’est auto-qua­li­fié de « vieux bol­che­vique ou tupac kata­riste, cela avant de passer la parole à Morales.

Lorsqu’Evo a annoncé qu’il ferait un rap­port de ges­tion, on a immé­dia­te­ment com­pris que son dis­cours serait long. En deux heures, il a résumé, avec points et vir­gules, toutes les mesures prises, y com­pris la quan­tité d’ampoules à basse consom­ma­tion dis­tri­buées.

Le leader boli­vien a demandé à la nou­velle Assemblée légis­la­tive plu­ri­na­tio­nale qu’elle approuve comme pre­mière mesure la loi Marcelo Quiroga Santa Cruz d’enquête sur les for­tunes mal acquises, et il iro­nisa, au milieu des applau­dis­se­ments de ses sup­por­ters, en affir­mant : « Peut-être que ceux qui n’applaudissent pas [l’opposition] pensent-ils voter contre cette loi. »

Evo Morales dit qu’il pour­rait tra­vailler 30 heures par jour et a sou­li­gné plu­sieurs de ses records. Son pré­féré : la quan­tité impor­tante de devises inter­na­tio­nales qui ont passé de 1,4 mil­liard à 9 mil­liard de dol­lars durant son mandat.

« La droite croyait que l’inflation allait être la tombe de l’Indien. » Or, il insista sur la santé macroé­co­no­mique de la Bolivie, sur le bas taux d’inflation, en même temps qu’il mit en relief les poli­tiques sociales.

« Avec la rente Dignité, le pro­blème auquel doit faire face le cama­rade Alvaro [le vice-pré­sident], c’est que les petites vieilles ne cessent de nous embras­ser, de nous donner des bai­sers», conti­nua-t-il sur un ton enjoué.

De plus, il ajouta que l’Etat don­ne­rait des terres aux immi­grés boli­viens qui veulent retour­ner des pays où ils se rendus tels que l’Argentine, le Brésil ou l’Espagne.

Plus sérieux, il pour­sui­vit : « Heureusement, sans la DEA états-unienne [orga­nisme de lutte contre la drogue], nous avons neu­tra­li­ser un plus grand nombre de fabriques de cocaïne qu’au cours des années anté­rieures. »

Les coups contre les Etats-Unis furent une carac­té­ris­tique de son dis­cours au moment même où des rela­tions bila­té­rales sont en voie nor­ma­li­sa­tion, alors que les Etats-Unis se trouvent sans ambas­sa­deur depuis l’expulsion de Philip Goldberg en 2008.

Barack Obama a envoyé à la céré­mo­nie d’investiture la secré­taire au Travail Hilda Solis [elle est née en Californie de parents immi­grés du Nicaragua et du Mexique] et la sous-sécre­taire d’Etat pour la Démocratie et les affaires exté­rieures Maria Otero [elle est née à La Paz et a rejoint les Etats-Unis à l’âge de 12 ans].

A New York, l’ambassadeur adjoint des Etats-Unis à l’ONU, Alejandro Wolff, a qua­li­fié de rétro­grade Morales parce qu’il avait accusé Washington d’utiliser le trem­ble­ment de terre en Haïti pour enva­hir l’île.

Lors de son long dis­cours, Evo Morales a envoyé un mes­sage au récent pré­sident élu du Chili, Sebastian Pinera, et cela face à l’actuelle pré­si­dente Michelle Bachelet qui écou­tait sur le balcon des invi­tés spé­ciaux, à côté de Rafael Correa (Equateur), Hugo Chavez (Venezuela) et Fernando Lugo (Paraguay), Mohamed Abdelaziz (Saharoui) et Filipe de Bourbon, prince d’Asturie.

« Ainsi est la démo­cra­tie, nous devons nous en féli­ci­ter, mais nous espé­rons aussi que l’on res­pecte l’agenda en 13 points pour pou­voir conti­nuer de dis­cu­ter de l’accès à la mer [Revendication his­to­rique de la Bolivie]», a dit le pré­sident.

Il y a aussi eu quelques paroles pour les mili­taires. Et au moment où il sou­li­gnait qu’il équi­pait les forces armées, il lança de manière inat­ten­due : « De façon mal­heu­reuse, dans beau­coup d’institutions mili­taires, on conti­nue à ensei­gner que l’ennemi est le socia­lisme. Il faut chan­ger cela, le véri­table ennemi est le capi­ta­lisme, pas le socia­lisme. » Le haut com­man­de­ment mili­taire applau­dit.

La céré­mo­nie se ter­mina par un grand défilé indi­gène et mili­taire. (Traduction A l’Encontre)

* Pablo Stefanoni, res­pon­sable du Monde diplo­ma­tique édi­tion boli­vienne, a publié cet article dans le quo­ti­dien Clarin (Buenos Aires) le 23 jan­vier 2010.

(25 jan­vier 2010)

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